SOPHOCLE


 

Antigone

 

 

Traduction de René Biberfeld

Une autre traduction de Leconte de Lisle          

        

 

ANTIGONE

 

Ismène, ô ma sœur, toi qui es si chère à mon cœur,

Sais-tu, de tous les maux qu'Oedipe nous a légués,

Lequel Zeus nous réserve, tant que nous sommes encore en vie ?

Il n'est rien de douloureux, rien qui n'entraîne son poids de malheurs,

Ni de honteux, ni d'humiliant que je n'aie vu

S'ajouter à tes maux ainsi qu'aux miens.

Qu'est ce à présent que cette déclaration à tous les citoyens, que le chef

De notre Cité vient, à ce qu'on dit, de faire partout proclamer ? Sais-tu,

As-tu entendu quelque chose ? À moins que tu ignores

Les menaces que nos ennemis font peser sur ceux que nous aimons ?

 

ISMÈNE

 

Aucune rumeur ne m'est parvenue, Antigone, sur les êtres

Qui nous sont chers, rien de rassurant, ni rien d'affligeant, depuis que

Nous avons, toutes les deux, perdu nous deux frères,

Morts tous deux le même jour de la main l'un de l'autre.

L'armée des Argiens est partie

Cette nuit-même, je ne sais rien de plus,

Qui puisse me soulager ou m'accabler.

 

ANTIGONE

 

Je le savais parfaitement, et je t'ai fait venir à l'écart

Des portes de notre demeure pour te parler seule à seule.

 

ISMÈNE

 

Que se passe-t-il ? On dirait que tu brûles de me dire quelque chose.

 

ANTIGONE

 

Ce sont les funérailles de nos deux frères : Créon ne juge-t-il pas

Un seul des deux digne d'une sépulture, ne la refuse-t-il pas à l'autre ?

Il traite, à ce qu'on dit, Étéocle comme il se doit, avec les égards

Qu'exige la justice et la règle, il l'a enseveli, recouvert de terre,

Afin qu'il soit bien reçu des morts qui y reposent.

Quant à la malheureuse dépouille de Polynice,

L'on a fait savoir, à ce qu'on dit, qu'il était interdit à tout citoyen

De le cacher dans un tombeau et de se répandre en lamentations ;

On doit le laisser là, sans larmes ni sépulture, une aubaine

Pour les oiseaux qui guettent toute occasion de faire bombance.

Voilà ce que la noble Créon, à ce qu'on dit, a fait proclamer,

Cela te concerne autant que moi, je dis bien moi.

Il vient ici pour faire savoir à ceux qui l'ignorent,

Explicitement, il ne prend pas cette affaire

À la légère, que toute personne qui ne respectera pas cette interdiction

Sera lapidée à mort à l'intérieur de la Cité.

On en est là, et l'on va tout de suite voir si tu es

D'un sang noble, ou indigne de tes grands ancêtres.

 

ISMÈNE

 

Mais qu'attends-tu de moi, dans ces circonstances ?

Quoi que je fasse, cela ne nous apportera rien.

 

ANTIGONE

 

Essaie au moins de partager mes peines et de m'aider.

 

ISMÈNE

 

Dans quoi veux-tu nous entraîner ? Qu'as-tu la tête ?

 

ANTIGONE

Sers-toi de tes mains, si tu pouvais m'aider à soulever son cadavre...

 

ISMÈNE

 

Tu comptes donc l'ensevelir, malgré l'interdiction notifiée à la Cité ?

 

ANTIGONE

 

C'est ton frère aussi bien que le mien, que tu le veuilles ou non,

On ne pourra pas dire que je l'ai abandonné.

 

ISMÈNE

 

Créon ne l'a -t-il pas expressément défendu, malheureuse ?

 

ANTIGONE

 

Il n'a absolument pas le droit de me tenir à l'écart des miens.

 

ISMÈNE

Ah là là ! songe ma sœur à la façon

Dont notre père a fini, haï de tous, perdu de réputation,

Il s'est lui-même pris sur le fait, et il s'est arraché

Les deux yeux de sa propre main ;

Puis c'est sa mère et sa femme, elle méritait les deux noms,

Qui a mis fin à sa vie, en faisant un nœud coulant à son lacet ;

Nos deux frères enfin qui, le même jour,

Se sont entre-tués en s'infligeant, les malheureux,

Le même sort, de leurs propres mains.

Maintenant qu'il ne reste plus que nous deux, songe

Au sort terrible que nous connaîtrons si, au mépris de la loi,

Nous nous opposions à un arrêt ou à la puissance des rois.

Il faut nous pénétrer de l'idée que nous sommes nées femmes,

Que nous ne sommes pas à même d'affronter des hommes ;

De plus nous sommes soumises à ceux qui sont nos maîtres,

Il nous faut obéir à ces ordres, et à d'autres encore plus douloureux.

Je m'en vais, moi, demander aux Dieux souterrains

De me pardonner : ils comprendront que je cède à la force,

Et que je suis les ordres de ceux qui détiennent l'autorité ; se lancer

Dans une action qui ne donnera rien, cela n'a aucun sens.

 

ANTIGONE

 

Je ne m'adresserai plus à toi, et même si tu voulais plus tard

Faire quelque chose, ton aide ne m'apportera aucune joie.

Adopte l'attitude qui te semblera la plus indiquée, Moi,

Je l'enterrerai ; il sera beau pour moi de mourir pour cela.

Moi qui lui étais chère, je reposerai près de lui, qui m'est cher,

Coupable d'un crime exemplaire ; je dois plaire plus longtemps

Aux êtres qui reposent sous terre, qu'à ceux que nous côtoyons.

Car c'est là que je reposerai pour toujours ; libre à toi

De mépriser les lois que les Dieux tiennent à cœur.

 

ISMÈNE

 

Je ne les méprise pas, je n'ai pas les moyens

D'agir contre la volonté des citoyens.

 

ANTIGONE

 

Invoque cette raison ; je m'en vais, moi,

Donner une sépulture à mon frère bien-aimé.

 

ISMÈNE

 

Tu me fais vraiment peur, malheureuse.

 

ANTIGONE

 

Ne crains rien pour moi ; songe à sauver ta vie.

 

ISMÈNE

 

Arrange-toi pour que rien ne transpire de ce projet,

Reste discrète, dissimule-le, j'en ferai autant.

 

ANTIGONE

 

Ah ! donne de la voix, au contraire ; je t'en voudrais encore plus

Si tu te taisais, si tu n'allais pas le crier sur tous les toits.

 

ISMÈNE

 

Ton cœur s'enflamme pour un projet qui donne froid dans le dos.

 

ANTIGONE

 

Je sais que je fais plaisir à ceux à qui je dois le plus plaire.

 

ISMÈNE

 

Si tu le peux ; tu te lances dans une tâche hors de ta portée.

 

ANTIGONE

 

Si les forces me manquent, j'en resterai là.

 

ISMÈNE

 

Mais c'est dès le début qu'il faut renoncer à l'impossible.

 

ANTIGONE

 

Continue à parler ainsi, tu t'attireras ma haine,

Et celle du mort, à juste titre, qui ne te lâchera pas.

Avides de sang son bec sur nos sept portes,

Il est reparti avant d'avoir refermé ses mâchoires

Et s'être repu de notre sang, avant de porter sur la couronne de nos remparts

Le feu résineux d'Héphaistos.

Tel était le fracas qui enveloppait

Le dos d'Arès, l'on a fort à faire

Quand on affronte un serpent.

 

LE CORYPHÉE

 

Les excès d'une langue qui s'oublie, Zeus

Les a en horreur, quand il les a vus

S'avancer, en un large fleuve,

Et cette arrogance dans le cliquètement de leurs ors,

Il a lancé son feu étincelant sur le sommet

Des murailles

Alors que l'un d'eux s'élançait en criant victoire

 

LE CHŒUR

 

Il a fait bruyamment résonner le sol en tombant, Tantale foudroyé,

Celui qui la torche à la main, dans un élan furieux,

Pris d'un délire bachique, faisait souffler

En rafales les vents d'une haine atroce,

Il en fut pour ses frais,

Les autres, il leur a brutalement donné ce qui leur revenait,

Notre Grand Arès, notre protecteur.

 

LE CORYPHÉE

 

Sept chefs à l'assaut de sept portes,

Face à autant d'adversaires à leur mesure, ont laissé

À Zeus qui décide des victoires leurs dépouilles d'airain,

Sauf les deux irréconciliables ennemis, nés

Tous deux d'un seul père et d'une seule mère,

Ayant brandi eux-mêmes l'un contre l'autre leurs lances décisives,

Ils ont connu tous deux le même sort, la même mort.

 

LE CHŒUR

 

Mais elle est venue la victoire qui donne la gloire,

Pleine d'allégresse, couronner Thèbes, la ville aux nombreux chars,

C'en est fini des combats

Il faut à présent les oublier.

Formons des chœurs toute la nuit

Pour n'oublier aucun des temples des Dieux,

Et que Bacchus les précède, en ébranlant la terre de Thèbes.

 

LE CORYPHÉE

 

Mais voici le roi de ce pays, Voici

Créon, le fils de Ménécée, le nouveau maître,

Que nous ont donné les Dieux si favorables,

Il arrive, quel dessein a-t-il conçu,

Pour nous avoir fait venir ici

Nous les anciens,

En nous convoquant tous ensemble ?

 

CRÉON

 

Citoyens, les Dieux ont rétabli la situation de notre Cité,

Qu'ils avaient plongée dans de terribles convulsions ;

Je vous ai prié par mes messagers de venir

Me trouver à l'écart de tout le monde ; Je connais

Votre dévouement pour le trône et la puissance de Laïos ;

À nouveau, quand Œdipe a gouverné la Cité,

Et à sa mort, à l'égard de ses fils,

Vous avez observé la même conduite.

Puisqu'ils ont connu le même sort

Et qu'ils ont péri le même jour en s'affrontant,

Et en se frappant à mort de leurs mains sacrilèges,

C'est moi qui détiens les pleins pouvoirs et le trône,

Car je suis le plus proche parent de ces morts.

L'on ne peut connaître à fond le cœur de tout homme,

Ses pensées, et ses raisons, avant qu'il ne se révèle,

En exerçant le pouvoir et en appliquant les lois.

Quiconque, selon moi, préside aux destinées de toute une Cité,

Et ne prend pas les décisions les plus adéquates,

Se laisse intimider au point de ne pas ouvrir la bouche,

Me semble être le pire des hommes qui existent ou aient existé ;

Et quiconque met un être qui lui est cher au-dessus

De sa patrie, ne compte absolument pas pour moi.

Moi - j'en prends Zeus à témoin, à qui jamais rien n'échappe -

Je ne puis me taire en voyant le malheur

Qui risque de toucher notre Cité, et compromet notre salut,

Ni considérer comme un ami un homme hostile

À notre pays, car je me rends compte

Que c'est lui qui assure notre salut, et qu'en le gouvernant

Comme un pilote avisé, nous nous ferons des amis.

C'est en suivant ces règles que j'assurerai la prospérité de notre Cité.

J'ai fait une proclamation à propos des jumeaux

Nés d'Œdipe à nos concitoyens :

Étéocle qui a combattu pour notre Cité,

Et qui est mort pour elle, en se conduisant d'une façon exemplaire,

Sera enseveli dans un tombeau, il recevra tous les honneurs,

Qui reviennent aux plus grands morts que l'on a mis en terre.

Quant à son frère, je parle de Polynice,

Qui a quitté la terre de nos pères et les dieux dont il descend,

Puis est revenu dans l'intention de la livrer aux flammes,

De la ravager, dans l'intention de se repaître d'un sang

Qui est le sien, et de réduire nos citoyens en esclavage,

J'ai proclamé dans la Cité l'interdiction de lui donner un tombeau,

De lui rendre le moindre devoir, de lâcher la moindre lamentation,

On le laissera sans sépulture, on abandonnera son cadavre aux oiseaux

Et aux chiens qui le dévoreront, spectacle immonde.

Tel est mon sentiment, et jamais, à mes yeux,

Les méchants ne passeront avant les justes.

Toute personne qui voudra le bien de notre Cité, à sa mort,

Ou tant qu'elle vivra, aura droit, de ma part, aux mêmes honneurs.

 

LE CORYPHÉE

 

C'est donc le sort que tu réserves, fils de Ménécée,

À celui qui s'en est pris à notre Cité, et à celui qui l'a défendue ;

Tu as parfaitement le droit de prendre les décisions que tu veux

Sur les morts et sur nous tous qui y vivons.

 

CRÉON

 

Pour que vous veilliez à l'exécution de mes ordres...

 

LE CORYPHÉE

 

Confie ce fardeau à quelqu'un de plus jeune.

 

CRÉON

 

Il y a des gardes sûrs autour du cadavre.

 

LE CORYPHÉE

 

Que pouvons-nous faire alors pour toi de plus ?

 

CRÉON

 

Ne pas prendre le parti de ceux qui me désobéiront.

 

LE CORYPHÉE

 

Il n'est personne d'assez fou pour vouloir à tout prix mourir.

Que nous n'avions rien fait, que nous n'avions été les complices

Ni de celui qui avait projeté cet acte, ni de celui qui l'avait commis.

À la fin comme cela n'avançait à rien de chercher un coupable,

L'un d'entre nous a pris la parole, et nous a fait baisser la tête,

Épouvantés : Nous n'avions rien à répondre,

Il n'y avait aucun autre moyen de nous sortir

D'affaire. Il disait qu'il fallait te rapporter

Ce qui s'était passé, et ne rien te cacher.

C'est cet avis qui a prévalu, et moi, pauvre de moi,

L'on a tiré au sort et c'est moi qui ai tiré le gros lot.

Je suis là, malgré moi, et vous êtes fâchés de me voir, je le sais :

Personne n'apprécie les porteurs de mauvaises nouvelles.

 

LE CORYPHÉE

 

Je ne puis m'empêcher, mon roi, de me dire,

Depuis un moment, que les Dieux l'ont voulu ainsi.

 

CRÉON

 

Arrête, tu vas me faire sortir de mes gonds :

On va croire que tu es aussi fou que vieux.

Tu tiens des propos inadmissibles quand tu dis que les Dieux

Se préoccupent un tant soit peu de ce mort.

Est-ce pour le combler d'honneurs comme un bienfaiteur,

Qu'ils l'ont enseveli, lui qui est venu mettre le feu aux colonnes

De leurs temples et réduire à néant

Leurs offrandes, leur pays, et leurs lois ?

Où vois-tu que les Dieux honorent les méchants ?

C'est impossible ; mais il y a depuis peu dans notre Cité

Des hommes qui supportent mal mon autorité, ils murmurent,

Ils hochent la tête à mon insu, ils ne mettent pas, comme ils devraient,

La nuque sous le joug, ils ne se résignent pas à m'obéir.

Je sais bien que certains d'entre eux

 

ANTIGONE

 

Quelle dérision ! Par les Dieux de mes pères,

Pourquoi me maltraites-tu, alors que je ne suis pas encore morte,

Et qu'on me voit ?

Ô ma Cité, et vous, riches

Habitants de ma Cité ;

Ah, Source de Dircé, enceinte sacrée

De Thèbes, ville des chars, au point où j'en suis,

C'est vous que je prends à témoins :

Sans être pleurée par les miens, sous le coup de quelles lois !

Je m'avance vers le cachot qui sera mon tombeau

Une bien étrange sépulture !

Pauvre de moi, qui ne me trouve

Ni parmi les mortels ni parmi ceux qui ne sont plus,

Ni parmi les vivants, ni parmi les morts !

 

LE CHŒUR

 

Tu es allée jusqu'au bout de ton courage,

Tu t'es heurtée au socle vertigineux de la Justice,

Et tu es tombée, mon enfant, brutalement ;

Ce sont tes pères qui te valent cette épreuve.

 

ANTIGONE

 

Tu as évoqué là le plus douloureux de mes chagrins,

Les souffrances de mon père, qui s'étendent sur trois générations,

Notre destin commun

À tous, à nous,

Les illustres Labdacides,

Les épouvantables étreintes sur la couche

De ma mère avec mon père

Qu'elle avait mis au monde, malheureuse mère,

À quoi bon, dans ma triste situation, tourner mes regards

Vers les Dieux? Qui appeler à mon aide ? Puisque,

En faisant preuve de piété, je me suis vu reprocher mon impiété.

Si c'est ce que les Dieux attendent de nous, nous reconnaîtrons

Après avoir subi notre peine, que nous nous sommes trompée.

Et s'ils se trompent, eux, plaise au ciel qu'ils ne subissent pas

Une peine plus lourde que celle qu'ils m'infligent injustement.

 

LE CORYPHÉE

 

Ce sont toujours les mêmes rafales

Qui soufflent dans cette âme.

 

CRÉON

 

Et il va en cuire à ceux qui l'emmènent

De montrer une telle lenteur.

 

ANTIGONE

 

Ah ! Pour me rapprocher encore de l'heure de ma mort,

Ce mot arrive à point.

 

CRÉON

 

Je te conseille de ne te faire aucune illusion,

Il ne peut en être autrement.

 

ANTIGONE

 

Ô Thèbes, Cité de mes pères

Dieux dont nous descendons,

L'on m'emmène, c'est bien fini.

Regardez, princes de Thèbes,

Moi la dernière d'une race de rois,

Ce que je subis de la part de quels hommes,

Pour avoir fait ce que je me devais de faire.

Ils pleuraient, la mère qui les avait mis au monde n'avait pas été heureuse ;

Elle était cependant d'une vieille lignée,

Remontant aux Érechtéides,

Dans une lointaine caverne,

Elle avait été élevée au milieu des bourrasques de son père,

Borée, vive comme un cheval au galop lancé sur une pente escarpée,

C'était une enfant des Dieux ; mais elle aussi

Elle a fini entre les mains des antiques Parques, mon enfant.

 

TIRÉSIAS

 

Princes de Thèbes, nous suivons tous les deux la même route,

Un seul y voit pour deux ; les aveugles

Marchent sur les traces de leur guide.

 

CRÉON

 

Que viens-tu nous dire, vieux Tirésias ?

 

TIRÉSIAS

 

Je vais te l'expliquer, je te demande d'obéir au devin.

 

CRÉON

 

Je n'ai pas manqué jusqu'ici de suivre tes conseils.

 

TIRÉSIAS

 

C'est ce qui t'a permis de bien tenir le gouvernail de notre Cité.

 

CRÉON

 

Je le reconnais, tes avis m'ont été utiles.

 

TIRÉSIAS

 

Rends-toi compte que tu marches à présent sur le fil d'une lame.

 

CRÉON

 

Qu'y a-t-il ? Rien que tes paroles me donnent le frisson.

 

TIRÉSIAS

 

Tu le sauras en écoutant les signes que mon art a relevés.

J'étais assis sur le siège que j'occupe depuis toujours pour observer

Les oiseaux, c'est là que viennent s'en poser toutes sortes,

J'entends des sons que je n'ai jamais entendus chez eux,

Des cris aigus, une rage barbare, terrifiante ;

Ils se déchiraient de leurs serres sanglantes,

Je l'ai compris, le bruit strident de leurs ailes ne laissait aucun doute.

Pris d'une crainte subite, j'ai voulu voir ce que donnaient les sacrifices

Sur des autels livrés au feu ; les offrandes

N'ont lâché aucune flamme ; sur la cendre,

En flots épais la graisse des cuisses se liquéfiait,

Elle fumait, elle crachait, et dans l'air,

Des jets de bile se répandaient, les membres

Qui suintaient se dégageaient de la graisse qui les recouvrait.

Voilà ce que j'ai appris de cet enfant,

Des oracles qui se dérobent, des rites qui ne donnent rien ;

C'est lui qui me montre le chemin, comme je le montre aux autres.

Le mal dont souffre notre Cité vient de ton emportement ;

Nos autels, nos foyers sont infectés

Par la pâture que tu offres aux oiseaux et aux chiens,

Ce malheureux enfant d'Oedipe tombé en combattant.

Les Dieux, du coup, n'acceptent pas les prières de nos sacrifices,

Ni les flammes que nous allumons sous les membres des victimes,

Les oiseaux ne font plus entendre un chant de bon augure,

Gavés qu'ils sont du sang qui coule du cadavre !

Penses-y, mon enfant. Les hommes ont un point commun :

Il leur arrive à tous de commettre des erreurs ;

Quand elle a été commise, il n'agit plus inconsidérément,

Il ne court plus à sa perte, l'homme qui, lorsqu'il s'est mis dans un mauvais

Cas, fait ce qu'il faut pour s'en sortir et ne s'en tient pas là :

L'arrogance nous condamne à nous conduire stupidement.

Sois indulgent envers ce mort, il n'est plus là, ne va pas encore

Le tourmenter ; qu'est-ce que cela t'apporte de tuer un homme déjà mort ?

C'est parce que je te veux du bien que le parle ainsi ; c'est un plaisir

De connaître l'opinion de ceux qui ont raison, quand on a tout à y gagner.

 

CRÉON

 

Vieillard, vous êtes tous comme des archers avec une cible en ligne de mire,

Vous me lancez tous vos flèches, et je n'ai rien à espérer

De votre art de prophètes, ça fait un moment que cette race

Fait de moi l'objet de ses trafics, elle s'en donne à cœur joie.

Amassez de l'argent, achetez l'or blanc

Des Sardes, si vous voulez, et l'or qui est en Inde :

Vous n'ensevelirez pas cet homme dans un tombeau.

Même si les oiseaux de Zeus veulent, pour s'en repaître,

S'en emparer et le porter jusqu'à son trône,

Ce n'est pas par crainte de tomber sous le coup d'une souillure,

Que je vous laisserai l'enterrer ; je sais parfaitement

Qu'aucun homme n'est à même de souiller les Dieux.

L'on voir tomber, vieux Tirésias, parmi les mortels,

Même les plus capables, et ce sont de méchantes chutes, lorsqu'ils

Enjolivent leurs misérables arguments, par appât du gain.

 

TIRÉSIAS

 

Hélas,

Est-il un homme qui sache, qui puisse discerner...

 

CRÉON

 

Quoi ? Quelle platitude, vas-tu lâcher ?

Fuligineux des torches, là où marchent

Les nymphes Coryciennes, pour vénérer Bacchos ;

Et la source de Castalie.

C'est toi que des sommets du Nysa

Les hauteurs couvertes de lierre, et les falaises

Chargées de grappes nous envoient,

Quand tes paroles divines

Lancent l'Évohé, et que tu viens visiter

Les rues de Thèbes.

C'est celle, parmi toutes les villes,

Que tu places au-dessus de toutes,

Avec ta mère foudroyée ;

Et maintenant que notre Cité

Tout entière souffre de la même maladie,

Viens de ton pied, la purifier, par les pentes

Du Parnasse, ou le détroit gémissant.

Io, oh ! Toi qui mènes le chœur des astres

Au souffle de feu, et conduis les voix

Qui résonnent dans la nuit,

L'enfant, le descendant de Zeus, montre-toi,

Notre Seigneur, avec tes servantes,

1150

Les Thyiades, qui, toute la nuit, frénétiquement,

Célèbrent en dansant leur maître Iacchos.

 

LE MESSAGER

 

Vous qui habitez près de la demeure de Cadmos et d'Amphion,

Il n'est rien dans la vie d'un homme

Que l'on puisse applaudir ou condamner ;

C'est le Destin qui toujours rétablit ou abat

Les hommes heureux comme les malheureux,

La situation des mortels n'est garantie par aucun devin.

Le sort de Créon était enviable, à ce qu'il me semblait,

 

LE CORYPHÉE

 

Voici le roi lui-même. Il porte dans ses bras

On ne peut s'y tromper, l'effet,

S'il nous est permis de le dire, d'un malheur

Qu'il ne doit à personne d'autre qu'à lui-même.

 

CRÉON

 

Ah, confusion d'esprits insensés,

Inflexible et mortelle,

Ô vous qui voyez des meurtriers

Et des morts du même sang,

Terribles sont les effets de mes décisions.

Ô mon enfant, qui as connu si jeune une mort si précoce,

Hélas, hélas !

Tu es mort, tu es parti,

Victime de mon égarement et non du tien.

 

LE CORYPHÉE

 

Tu sembles t'être rendu compte trop tard de ce qu'exigeait la justice.

 

CRÉON

 

Hélas,

Je l'ai compris mais c'est trop tard, sur ma tête

Un Dieu, de tout son poids, a fait pleuvoir

Ses coups, il m'a brutalement engagé dans des chemins impraticables,

Hélas, et piétiné, foulé aux pieds toute mes joies.

Ah, souffrances intolérables des mortels.

 

UN SERVITEUR

 

Ô maître, tu es chargé d'un désespérant fardeau, il en est d'autres ;

Tu en portes un dans tes bras ; dans ton palais, je crois que

Dès que tu y seras entré, tu verras de tes yeux un spectacle affligeant.

D'abord sur la fin glorieuse de Mégarée,

Puis sur ce mort, elle appelle enfin sur toi,

Toutes les malédictions pour avoir tué ses enfants.

 

CRÉON

 

Hélas, hélas,

Je suis saisi d'angoisse. Pourquoi personne

Ne vient me frapper d'une épée aiguisée sur ses deux tranchants ?

Pauvre de moi, ah !

Je me sens pris dans le tourbillon d'un affreux destin.

 

LE SERVITEUR

 

D'après elle, tu es le responsable de ces morts,

C'est la morte elle-même qui t'en accuse.

 

CRÉON

 

Comment a-t-elle fait pour mettre fin à ses jours ?

LE SERVITEUR

Elle s'est frappée elle-même, au-desous du foie, aussitôt qu'elle a

Entendu les plaintes aiguës qui accompagnaient les obsèques de ton fils.

 

CRÉON

 

Pauvre de moi, il n'y a plus moyen de faire retomber sur un autre mortel

Les charges qui pèsent sur moi.

C'est moi, c'est moi qui t'ai tué, infortuné que je suis,

C'est moi, je reconnais la vérité. Ô serviteurs,

Emmenez-moi d'ici au plus vite, emmenez-moi loin d'ici,

Je ne suis pas plus que du néant.

 

LE CORYPHÉE

 

Tu as bien parlé ; s'il y a quelque chose de bon dans les malheurs.

Les pires malheurs, plus vite c'est terminé, mieux c'est.

 

CRÉON

 

Qu'il se mette en marche, qu'il se mette en marche,

Qu'il apparaisse, le plus beau de tous les sorts,

Celui qui m'apportera mon tout dernier jour,

Je le mets au-dessus de tous ; qu'il se mette en marche, qu'il se mette en marche,

Que je ne voie plus d'autre jour.

 

LE CORYPHÉE

 

Cela concerne l'avenir. Dans la situation où nous sommes que faut-il

Faire ? Ces choses-là, laissons-les à ceux que cela concerne.

CRÉON

Mais ce que je viens de te dire, c'est tout ce que je souhaite.

 

LE CORYPHÉE

 

Ne va pas souhaiter quoi que ce soit. Une fois que le Destin l'a décidé,

Il n'existe aucun moyen pour les mortels d'échapper à leur sort.

 

CRÉON

 

Emmenez loin d'ici l'homme insensé

Qui t'a, mon enfant, tué bien malgré lui ;

De toi ou d'elle, je n'arrive pas, tel est mon désarroi, à voir

Quels soins je pourrais rendre et auquel de vous deux, sur ma tête,

S'est abattu un coup que nul ne pourrait endurer.

 

LE CORYPHÉE

 

La sagesse, de loin, plus que tout,

Ouvre le chemin du bonheur ; Aux dieux, il ne faut

Refuser rien de ce qu'on leur doit ; les grands mots

Valent de grands malheurs

Aux présomptueux

Et les ramènent avec l'âge à plus de mesure.

 

 

 

 

 

Traduction de René BIBERFELD - 2012

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