Howard Phillips LOVECRAFT


 

 

Dagon

 

1919 (1917)

Traduction par Paule Pérez.




 



C’est dans un état bien particulier que j’écris ces mots, puisque cette nuit je ne serai plus.

Je me trouve sans le sou, au terme de mon supplice de drogué qui ne supporte plus la vie sans sa dose, et je ne puis endurer plus longtemps ma torture.

Je vais sauter par la fenêtre, me jeter dans cette rue sordide. Il ne faudrait pourtant pas croire que la morphine, dont je suis l’esclave, ait fait de moi un être faible ou dégénéré.

Lorsque vous aurez lu ces quelques pages hâtivement griffonnées, vous ne vous étonnerez pas – encore que vous ne puissiez jamais le comprendre parfaitement – que je me trouve devant cette unique alternative : l’oubli ou la mort.

Cela se passa dans l’une des régions les plus déserte du vaste Pacifique. J’étais le subrécargue d’un paquebot qui tomba sous les assauts d’un destroyer allemand. La Grande Guerre en était à ses tout premiers débuts et les forces navales ennemies n’étaient pas arrivées au stade ultime de leur dégradation. Par conséquent, notre vaisseau constituait encore une proie de choix, et son équipage fut traité avec toute la considération qui lui était due. Nos geôliers se montrèrent même tellement libéraux que, cinq jours à peine après notre capture, je trouvai le moyen de m’enfuir seul sur un petit bateau, avec de l’eau et une provision de vivres suffisante pour subsister assez longtemps.

Lorsque je fut assez loin du bateau ennemi pour me sentir absolument libre, je m’aperçus que je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où je me trouvais. Je n’ai jamais été un bon marin. Je pus constater toutefois, d’après la position du soleil, et plus tard des étoiles, que j’étais quelque part au sud de l’équateur. Mais j’ignorais tout de la situation de ces lieux, et il n’y avait en vue aucune côte, aucune île pour m’en donner la moindre indication. Le temps était au beau fixe, et, durant des jours et des jours, je voguai sans but sous un soleil de plomb, dans l’attente de voir passer un navire à l’horizon, ou de rejoindre les côtes d’une terre habitable. En vain : nulle terre hospitalière, nul bateau ne se montra. Dans ma solitude, je commençais à désespérer devant l’infini de cette vastitude d’azur.

Le changement advint tandis que je dormais. Comment se produisit-il ? Je n’en sais rien. Mon sommeil, bien que troublé, agité de rêves multiples, avait été très lourd.

Lorsque enfin je m’éveillai, ce fut pour découvrir que mon corps avait été, comme par un étrange phénomène de succion, à demi happé par une sorte de boue d’un noir d’encre, qui s’étalait autour de moi en ondulations monotones à perte de vue, et dans laquelle, non loin de moi, mon bateau était allé s’échouer.

J’aurais pu tout d’abord, en découvrant une scène aussi prodigieuse, aussi surprenante, rester frappé de stupeur et d’étonnement. En fait, je fus saisi d’une immense panique. Car il y avait dans l’air, et sur le sol jonché de pourriture, un je-ne-sais-quoi de sinistre, qui me glaça d’effroi. Des carcasses de poissons morts, une foule d’objets indescriptibles, qui affleuraient en protubérances à la surface de cette étendue de fange, rendaient la région entièrement putride.

Jamais je ne pourrais décrire telle que je la vis cette hideur innommable qui baignait dans le silence absolu d’une immensité nue. Il n’y avait là rien à écouter, rien à voir, sauf un vaste territoire de vase.

La peur que fit naître en moi ce paysage uniforme et muet m’oppressa tant que j’en eus la nausée.

Le soleil étincelait du haut d’un ciel sans nuages qui me sembla presque noir, comme s’il eût reflété lui-même le marais d’encre qui était sous mes pieds. Comme je rampais pour rejoindre mon bateau, je me rendis compte qu’il n’y avait à ma situation qu’une seule explication : lors d’une éruption volcanique, une partie des grands fonds océaniques avait dû émerger, ramenant ainsi en surface des régions qui, depuis des millions d’années, étaient restées cachées sous d’insondables profondeurs aquatiques. Cette nouvelle terre était tellement immense que, même en tendant l’oreille, je ne percevais aucune houle marine. Aucun oiseau de mer non plus ne venait se poser sur ces choses mortes.

Plusieurs heures durant, je restai assis à réfléchir dans mon bateau qui, couché sur le côté, me protégeait légèrement du soleil. À mesure que le jour avançait, le sol se fit moins humide. Il semblait sécher et durcir et je pensai que sous peu, j’allais pouvoir m’y aventurer. Cette nuit là je dormis à peine.

Le lendemain, je préparai un paquetage de vivres et d’eau, en vue d’un voyage à travers ces terres, à la recherche de la mer évanouie et dans l’espoir d’une délivrance.

Le troisième matin, je sentis que le sol était suffisamment sec pour que j’y puisse marcher sans difficulté. L’odeur des cadavres de poisson était pestilentielle. Mais j’étais si préoccupé de mon propre salut qu’elle ne me gêna pas outre mesure. Rassemblant tout mon courage, je partis pour une destination inconnue.

Tout au long du jour, je fis route vers l’ouest, en direction d’un monticule qui se détachait à l’horizon de ce désert. Je campai à même le sol cette nuit-là, et, le lendemain, je poursuivis mon chemin vers le but que je m’étais choisi, bien que celui-ci me parût à peine plus proche que le premier jour.

Le quatrième soir j’atteignis le pied de la colline, qui se révéla plus haute qu’elle ne m’était apparue dans le lointain. Trop fatigué pour en faire l’ascension je décidai de dormir à l’ombre de ses flancs.

Je ne sais pas pourquoi mes rêves furent si délirants cette nuit-là. Mais avant même que la lune blême et gibbeuse ne s’élevât au-dessus de la plaine orientale, je me réveillai couvert d’une sueur glacée, et je décidai de ne plus fermer l’œil. Des visions comme celles qui s’étaient imposées à mes yeux étaient trop horribles pour que je pusse les supporter une fois de plus. Dans le rougeoiement de la lune, je constatai pourtant combien j’avais été imprudent d’entreprendre ce voyage en plein jour. Il m’aurait coûté moins d’énergie d’accomplir cette expédition lorsque le soleil aveuglant et brûlant était absent de l’horizon. Pourtant, je me sentais maintenant la force de faire l’ascension qui la veille, au crépuscule, m’avait semblé irréalisable. Après avoir ramassé mon bagage, je me dirigeai vers la crête.

J’ai déjà dit que la monotonie de la plaine était pour moi la source d’une horreur diffuse. Mais je pense que cette horreur devint plus forte lorsque j’atteignis le sommet et que j’aperçus en contrebas sur l’autre versant des gorges si profondes que la lune – qui n’avait pas encore atteint son apogée – ne pouvait en éclairer tous les sombres replis. Je me sentis au sommet du monde. Penché sur le chaos insondable d’une éternelle nuit. Je me souvins du Paradis perdu. Et une satanique laideur monta des étranges royaumes des ténèbres.

À mesure que la lune s’élevait dans le ciel, je commençai à voir que les bords de la vallée n’étaient pas aussi abrupts que je l’avais pensé. Au contraire, après une pente abrupte de quelques cent pieds, la déclivité se faisait progressive, ce qui permettait une descente relativement aisée. Pressé par je ne sais quelle impulsion, je dévalai la côte. C’est alors que je me trouvai devant des profondeurs stygiennes où la lumière n’avait jamais pénétré.

Soudain mon attention fut attirée par un objet immense et singulier qui se dressait sur la pente opposée, à cent yards de moi. Un objet blanc qui brillait sous les rayons de la lune. Il s’agissait tout simplement d’un gigantesque bloc de pierres. Mais je sentis qu’il n’était pas une œuvre de la Nature. Comme je l’observais avec plus d’attention, d’étranges sensations s’emparèrent de moi.

Il était énorme et, depuis la genèse, il avait reposé dans un abîme au fond des mers. En dépit de tout cela, je sus immédiatement que cet étrange bloc était un monolithe, aux belles proportions, et dont la masse assurément avait été travaillée par l’homme, et peut-être même vénérée par d’autres créatures vivantes douées de la faculté de penser.

Stupéfait et effrayé à la fois, mais aussi, je l’avoue, non sans éprouver ce fameux frisson qui chez le savant ou l’archéologue est l’expression du plaisir de la découverte j’examinai les alentours avec plus de soin. La lune, maintenant proche du zénith, brillait d’une lueur étrange et crue au–dessus des flancs de la vallée qui dominaient la crevasse. Je m’aperçus qu’un flot puissant dévalait les pentes du gouffre. L’eau commençait déjà à me mouiller les pieds. Autour de moi, des vaguelettes léchaient la base du monolithe cyclopéen, à la surface duquel je pus alors distinguer des inscriptions hiéroglyphiques et des bas-reliefs. Je n’avais jamais vu dans mes livres une écriture semblable à celle-ci, qui se composait de symboles aquatiques : poissons, crustacés, pieuvres, mollusques, baleines, et d’autres habitants de l’océan. De nombreux idéogrammes représentaient de toute évidence des objets marins inconnus de notre monde, mais que j’avais vus en décomposition au cours de mon étrange équipée sur le grand océan fangeux.

Cependant ce furent les bas-reliefs qui me terrorisèrent. Ils étaient parfaitement visibles, car ils s’élevaient bien au-dessus de la nappe d’eau envahissante. Doré les aurait contemplé avec passion. Je pense en effet que ces sculptures voulaient représenter des hommes – ou tout au moins une certaine catégorie d’hommes. Ils jouaient comme des poissons dans des grottes sous-marines, ou bien se trouvaient réunis dans un sanctuaire monolithique qui, lui aussi, reposait au fond des eaux... Je n’ose pas les décrire en détail, car il me suffit d’évoquer leur image pour défaillir. Plus horribles encore que les personnages qui hantaient l’imagination délirante de d’un Poe ou d’un Bulwer, ils avaient une allure odieusement humaine, malgré leurs pieds palmés, leurs mains molles, leurs lèvres énormes, leurs yeux gonflés, et d’autres traits encore plus déplaisants. Ces créatures semblaient avoir été sculptées sans souci des proportions : la baleine qui, sur le bas-relief, succombait, victime de l’une de ces créatures, était à peine plus grande que son agresseur. Je décidai que ces personnages grotesques ne pouvaient être que les dieux imaginaires de quelque tribu de pêcheurs ou de marins, engloutie avant même que naquît le tout premier ancêtre du Piltdown ou de l’homme de Néandertal.

Saisi de crainte devant ce spectacle d’un passé si reculé que le plus audacieux des anthropologues n’en pourra jamais concevoir de plus lointain, je demeurai dans cette contemplation, tandis que la lune jetait des reflets bizarres sur le chenal qui s’étalait devant moi.

Soudain je vis la chose. Dans un léger remous au-dessus des eaux troubles, elle émergea.

D’un aspect répugnant, d’une taille aussi imposante que celle de Polyphème, ce gigantesque monstre de cauchemar s’élança rapidement sur le monolithe, l’étreignit de ses grands bras couverts d’écailles, tandis qu’il inclinait sa tête hideuse en proférant une sorte d’incantation. Je pense que c’est à cet instant précis que je suis devenu fou. De mon escalade frénétique sur la falaise, de ma journée de délire sur le bateau échoué, je me souviens à peine. Je crois que j’ai beaucoup chanté, et ri bizarrement lorsque je ne pouvais plus chanter. J’ai le vague souvenir d’un violent orage qui a dû éclater lorsque j’eus atteint le sommet de la falaise. Je suis sûr, en tout cas, d’avoir entendu le tonnerre et d’autres bruits comparables que la nature n’émet que lorsqu’elle est déchaînée.

Quand je suis sorti des ténèbres, je me trouvais dans un hôpital de San Francisco, où m’avait déposé le capitaine d’un bateau américain qui m’avait recueilli en plein océan. J’avais longtemps déliré mais on semblait avoir fait peu de cas de mes récits. Mes sauveteurs n’avaient entendu parlé d’aucun tremblement de terre dans le pacifique, et je n’ai guère insisté : à quoi bon leur parler d’une chose qu’ils ne pourraient croire ?

Un jour j’ai rencontré un célèbre ethnologue que mes questions sur l’antique légende philistine du Dagon, le Dieu-poisson, amusèrent. Mais je m’aperçus bientôt que ce savant était désespérément conventionnel, et j’arrêtai là mon enquête.

C’est la nuit, quand la lune gibbeuse décline, que je vois la chose. J’ai bien essayé la morphine. Mais la drogue n’a amené qu’un léger sursis, et de plus elle a fait de moi son esclave. Aussi, maintenant que j’ai achevé d’écrire ce qui informera ou fera rire mes contemporains, je vais en finir. Souvent je me suis demandé si tout cela, au fond, n’était pas un simple fantasme – le résultat d’un accès de fièvre, qui m’aurait saisi juste après mon évasion du vaisseau allemand. J’ai beau mettre en doute ces horribles souvenirs, cette vision hideuse me poursuit sans trêve. Je ne peux songer à la haute mer sans revoir, en frémissant, ces êtres sans nom qui nagent et pataugent dans leur lit de vase, adorant leurs vieilles idoles de pierre, gravant leur propre image sur des obélisques de granit immergé. Mon rêve étrange se poursuit et je vois le jour où ils s’élèveront au-dessus des flots pour engloutir l’humanité affaiblie par les guerres. Ce jour-là, les terres s’enfonceront, et le fond des sombres océans se dressera au-dessus des eaux pour envahir l’univers.

La fin est toute proche. J’entends un bruit à ma porte. Comme si un gigantesque corps rampant s’était glissé jusque chez moi. Il ne me trouvera pas. Mon Dieu ! cette main ! La fenêtre ! La fenêtre

 

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