VIRGILE


 

L'Énéide


Une section de la « Bibliotheca Classica Selecta (BCS) » de l’Université de Louvain propose une série de traductions originales, tantôt annotées, tantôt commentées, d’œuvres latines ou grecques.
Celle de l’Énéide de Virgile en fait partie.
Publiée sur la Toile de 1998 à 2001 et couverte par le copyright, elle est due à Anne-Marie Boxus et à Jacques Poucet.
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/VirgIntro.html

Les auteurs et les gestionnaires du site nous ont donné l’autorisation d’en reproduire le texte français, les subdivisions et les intertitres.
Mais  la version de base fournit aussi, pour chacun des chants, des résumés de synthèse et des notes de commentaires fort utiles.

Quant au projet louvaniste des « Itinera Electronica. Du texte à l’hypertexte », il propose face à face le texte latin et la traduction française, en offrant la possibilité de nombreuses recherches lexicographiques et statistiques sur le latin, qu’il s’agisse d’un livre ou de l’intégralité de l’œuvre.
http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/intro.htm#vir

 

Chant 1

Chant 2

Chant 3

Chant 4

Chant 5

Chant 6

Chant 7

Chant 8

Chant 9

Chant 10

Chant 11

Chant 12

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 




 

 

 

 

 

 

 

CHANT I
 


Le site de la
« Bibliotheca Classica Selecta (BCS) »

propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V01-Plan.html

 

ARRIVÉE D'ÉNÉE À CARTHAGE

 

Sujet de l'Énéide et invocation à la Muse (1-11) Junon écarte les Troyens d'Italie (12-80)
La tempête - Les Troyens en péril (81-123) Les Troyens accostent en Libye (124-179)
Énée se conduit en chef responsable (180-222) Vénus implore Jupiter (223-253)
Jupiter prophétise la grandeur de Rome (254-304) Une inconnue informe Énée sur Didon (305-368)
L'inconnue écoute Énée et le rassure (369-417) Carthage ville naissante (418-449)
Le temple de Junon et les souvenirs de Troie (450-493) Didon accueille les compagnons d'Énée (494-578)
Didon accueille Énée (579-642) Vénus substitue Cupidon à Ascagne (643-694)
Didon prise au piège de Cupidon (695-756)  

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001




 

 

 



 

 

 

 

 

 

Introduction (vers 1 à 11)

 

Sujet de l'Énéide et invocation à la Muse (1-11)    

  Je chante les combats du héros qui fuit les rivages de Troie et qui, prédestiné, parvint le premier en Italie, aux bords de Lavinium ; il fut longtemps malmené sur terre et sur mer par les dieux tout puissants, à cause de la colère tenace de la cruelle Junon ; la guerre aussi l'éprouva beaucoup, avant de pouvoir fonder sa ville et introduire ses dieux au Latium, berceau de la race latine, des Albains nos pères et de Rome aux altières murailles. Muse, rappelle-moi pour quelle cause, quelle offense à sa volonté, quel chagrin la reine des dieux poussa un héros d'une piété si insigne à traverser tant d'aventures, à affronter tant d'épreuves ?  Est-il tant de colères dans les âmes des dieux ? 

 

Junon pousse les Troyens en Libye (vers 12 à 222)    

 

Junon écarte les Troyens d'Italie (12-80)

  Jadis il y avait une ville (ancienne colonie tyrienne), Carthage, faisant face à l'Italie et aux lointaines bouches du Tibre, riche et passionnément âpre à la guerre. Junon, dit-on, la chérissait plus que toute autre cité, plus même que Samos. Là étaient ses armes, et là son char. Cette ville régnerait sur les nations, si les destins y consentaient : tel était déjà alors le but, l'objet des soins de la déesse. Mais elle avait appris que naissait du sang troyen une race, qui un jour renverserait les forteresses tyriennes ; qu'en sortirait un peuple, roi d'un vaste empire, superbe à la guerre, pour la perte de la Libye : ainsi le déroulaient les Parques. La Saturnienne, redoutant ce désastre, se rappelait l'ancienne guerre qu'elle avait menée au premier rang, devant Troie, pour ses chers Argiens. En outre les raisons de sa colère et ses cruels ressentiments n'avaient pas encore quitté son cœur ; restaient ancrés en son esprit le jugement de Pâris et l'injurieux mépris de sa beauté, et la race abhorrée, et les honneurs échus à Ganymède, après son rapt. Ces souvenirs la brûlaient et, les Troyens, malmenés sur l'immensité, restes échappés aux Danaens et à l'impitoyable Achille, elle les tenait loin du Latium, eux qui, depuis tant d'années, erraient à travers les mers, conduits par les destins. Tant était lourde la tâche de fonder la nation romaine ! Les Troyens, à peine hors de vue de la Sicile, faisaient voile, tout joyeux, vers le large, fendant de leur proue l'écume salée, quand Junon, qui gardait en son cœur son éternelle blessure, se dit en elle-même : "Moi, vaincue, renoncer à mon projet ! Ne pas pouvoir détourner de l'Italie le roi des Teucères ! Et même plus !  Les destins me l'interdisent !  Pallas, elle, a pu incendier la flotte des Argiens et les engloutir dans la mer, à cause de la faute et de la folie du seul Ajax, le fils d'Oïlée ! Du haut des nues elle a même lancé la foudre rapide de Jupiter, disloqué leurs navires et bouleversé les flots en déchaînant les vents ; et tandis que, poitrine transpercée, Ajax crachait des flammes, elle le saisit dans un tourbillon et le cloua sur l'arête d'un rocher. Et moi, majestueuse reine des dieux, sœur et épouse de Jupiter, je suis en guerre contre une seule nation, et depuis tant d'années ! Existe-t-il encore quelqu'un pour adorer la puissance de Junon, ou déposer en suppliant des offrandes sur ses autels ? " La déesse, retournant ces pensées en son cœur embrasé, part pour la patrie des vents, ces lieux gros d'ouragans déchaînés. Elle arrive en Éolie. Là, dans une immense caverne, le roi Éole fait peser son pouvoir sur les bruyantes tempêtes et les vents rebelles, les retenant enchaînés dans leur prison. Eux s'indignent et, tandis que gronde sourdement la montagne, ils tournent en rugissant dans leur enclos ; au sommet, Éole est assis, le sceptre à la main, apaisant leurs cœurs et tempérant leurs colères. Sans lui, sûrement les vents impétueux entraîneraient avec eux mers et terres et ciel immense, qu'ils disperseraient dans les airs. Mais le dieu tout puissant, qui craignait ce risque, les avait cachés dans de sombres cavernes, posant sur eux la masse de hauts rochers ; il leur avait donné un roi qui, sur son ordre, savait, selon des règles fixées, les contenir ou leur lâcher la bride. C'est lui que Junon vint alors supplier en ces termes : "Éole, puisque le père des dieux et le roi des hommes t'accorda, à l'aide du vent, d'apaiser ou de soulever les flots, une race qui m'est odieuse vogue sur la mer Tyrrhénienne, transportant vers l'Italie Ilion et ses Pénates vaincus. Déchaîne la violence des vents, submerge et engloutis leurs bateaux, ou disperse-les et parsème leurs cadavres sur la mer. Je dispose de quatorze nymphes au corps superbe ; la plus belle de toutes c'est Déiopée. Je l'unirai à toi en un mariage stable et je te l'attribuerai en propre, pour que, en échange de tes services, elle passe avec toi toute sa vie et te rende père d'une belle progéniture". À cela Éole répond : "C'est à toi, ô reine, de savoir ce que tu souhaites ; mon droit à moi est de recevoir des ordres. C'est toi qui me vaux ce que j'ai de pouvoir, mon sceptre et la faveur de Jupiter ; c'est toi qui me donnes le droit de m'asseoir aux festins des dieux et ma puissance sur les nuages et les tempêtes".

La tempête - Les Troyens en péril (81-123)    

  Aussitôt dit, de la pointe de sa lance qu'il a retourne, Éole frappe le flanc creux de la montagne : les vents, rangés en bataille, s'engouffrent par la porte qui s'offre et soufflent en tourbillon sur la terre. Ils se sont abattus sur la mer, que soulèvent tout entière de ses abîmes l'Eurus et le Notus, unis à l'Africus fécond en bourrasques, tandis que d'énormes vagues déferlent vers les rivages. Aussitôt s'élèvent les cris des hommes et le grincement des cordages ; les nuages dérobent soudain le ciel et la lumière du jour aux yeux des Troyens ; une nuit noire s'installe sur la mer. Le tonnerre a retenti dans le ciel, d'incessants éclairs strient l'éther, et les hommes sentent partout la mort présente. Aussitôt, les membres d'Énée se paralysent de froid. Il gémit et, tendant les deux mains vers le ciel, il dit à haute voix : "Ô trois et quatre fois heureux, ceux qui, sous les yeux de leurs parents, eurent la chance de mourir au pied des hauts murs de Troie !  Ô toi, le plus vaillant des Danaens, fils de Tydée, que n'ai-je pu hélas mourir dans la plaine d'Ilion et perdre la vie de ta main, là où gît le farouche Hector, frappé par le trait de l'Éacide, là où gît l'immense Sarpédon, où le Simoïs engloutit et roule en si grand nombre dans ses flots boucliers et casques de guerriers, et cadavres de héros ! "Tandis qu'il lance ces plaintes, la tempête sifflant sous l'Aquilon frappe sa voile de plein fouet, soulevant les flots jusqu'au ciel. Rames brisées, la proue dévie, offrant aux vagues le flanc du bateau ; puis aussitôt survient, abrupte, une masse, une montagne d'eau. On reste pendu en haut des vagues ; on voit les eaux s'ouvrir ; la terre paraît entre les flots, en un bouillonnement furieux de sable. Le Notus saisit trois navires qu'il projette sur des récifs invisibles, écueils au milieu des flots que les Italiens appellent ‘Autels’, dos monstrueux à la surface de la mer. L'Eurus venu du large en pousse trois sur des bancs de sable, les Syrtes (triste spectacle), les enlisent dans ces bas-fonds, les murant dans une ceinture de sable. Un bateau, celui qui transportait les Lyciens et le fidèle Oronte, reçoit, sous les yeux d'Énée, une énorme masse d'eau qui d'en haut s'abat sur sa poupe ; le pilote, jeté à terre, roule tête en avant, mais le flot entraîne le bateau, le faisant tournoyer trois fois sur place, et un tourbillon rapidement l'engloutit dans la mer. On aperçoit quelques hommes nageant sur l'immense abîme, des armes, des planches, et les trésors de Troie épars sur les ondes. Déjà le solide bâtiment d'Ilionée, celui du courageux Achate, et ceux qui transportaient Abas et le vieil Alétès, sont victimes de la tempête ; par les jointures de leurs flancs qui cèdent, tous les navires prennent l'eau ennemie, se fendent et s'ouvrent.

 

 

Les Troyens accostent en Libye (124-179)    

  Entre-temps Neptune remarque le tumulte de la mer démontée et la tempête déchaînée ; des profonds abîmes il voit refluer des eaux souvent tranquilles. Vivement ému, du largeil prospecte les flots, sa tête paisible posée à la surface de l'onde. Il voit les bateaux d'Énée épars sur toute la surface de la mer, les Troyens écrasés par les vagues et l'écroulement du ciel. Les ruses et les colères de sa sœur Junon ne lui ont pas échappé. Il convoque auprès de lui Eurus et Zéphyr, et leur dit : "Tirez-vous de votre naissance une si grande assurance ? Voilà que maintenant, sans mon ordre, vous avez l'audace, ô vents, de secouer ciel et terre, et de soulever de telles masses ?  Je vais vous… !  Mais mieux vaut apaiser l'agitation des flots. Plus tard, vous me paierez votre faute par une peine peu ordinaire. Hâtez-vous de fuir, et dites bien ceci à votre roi : ce n'est pas à lui qu'échurent par le sort l'empire de la mer et le cruel trident, mais à moi. Lui possède les immenses rochers, où vous demeurez, Eurus. Qu'Éole se pavane dans cette cour et qu'il règne sur les vents, sur leur prison, bien close". Il parla ainsi, et plus prestement encore, apaise les flots gonflés, rassemble les nuages, les chasse et ramène le soleil. Cymothoé et Triton s'efforcent en même temps de dégager les bateaux des arêtes des rochers. Lui-même de son trident les soulève, leur ouvre les vastes syrtes et apaise la mer, tandis que son char aux roues légères glisse à la surface des eaux. Ainsi, souvent, dans un grand peuple, quand surgit une révolte, les sentiments de la foule anonyme se déchaînent, les torches et les pierres bientôt volent et la folie fournit les armes ; alors, si par hasard est remarqué un héros pieux et méritant, tous se taisent et restent debout, oreilles dressées ; lui, par ses paroles, maîtrise les esprits et apaise les cœurs : ainsi tout le tumulte de la mer tomba, dès que leur père, portant ses regards sur les flots, s'avança sous le ciel dégagé, tourna ses chevaux, volant sur son char rapide, rênes lâchées. Les Énéades, épuisés, cherchant à atteindre dans leur course les rivages les plus proches, se tournent vers les côtes de Libye. Il existe un lieu au fond d'une baie : une île y forme un port, ses flancs sont un obstacle où vient se briser toute la houle du large, se scindant et se réduisant dans des anses paisibles. De part et d'autre, s'élèvent d'énormes rochers et deux pics menaçants vers le ciel ; à leurs pieds, les eaux silencieuses s'étendent à l'abri ; par dessus, comme sur une scène, des arbres au feuillage tremblant, et l'ombre effrayante d'un bois obscur. À l'opposé, sous des rochers en surplomb se trouve une grotte, avec des eaux douces et des sièges creusés dans la pierre vive, demeure des Nymphes. Ici, point de câbles pour retenir les navires fatigués, point d'ancre mordante pour les attacher. Énée, avec les sept vaisseaux qui restent de toute sa flotte, pénètre en ce lieu ; dans leur grand désir de toucher la terre, les Troyens débarquent, occupent la plage de sable tant désirée et étendent sur la grève leurs membres ruisselants d'eau salée. En premier lieu, Achate a fait jaillir d'un silex une étincelle, a mis le feu à des feuilles, l'a alimenté de bois sec, et aussitôt la flamme a jailli dans le foyer. Ensuite, malgré leur épuisement, ils dégagent les armes, les fruits de Cérès, que les eaux ont altérés ; ils se préparent à griller à la flamme et à broyer sous la pierre les grains sauvés des flots.

Énée se conduit en chef responsable (180-222)    

  Entre-temps Énée escalade un rocher ; des yeux il scrute la mer sur une large étendue, cherchant à apercevoir Anthée et ses birèmes phrygiennes, poussées par le vent, ou Capys, ou les armes de Caïcus, en haut des poupes. Point de navire en vue, mais il aperçoit trois cerfs errant sur le rivage ; toute la harde les suit, longue file de bêtes paissant dans les vallées. Énée s'arrête sur place et, de la main, saisit les traits, l'arc et les flèches rapides que portait le fidèle Achate. Il abat d'abord les chefs du troupeau, aux têtes altières et à la haute ramure ; puis, dans des bois verdoyants, il pourchasse la bande de ses traits, semant la pagaille dans tout le troupeau. En chasseur victorieux, il ne lâche pas prise avant d'avoir couché au sol sept corps énormes, équivalents au nombre de ses navires ; une fois au port, il répartit ses prises entre tous ses compagnons. Puis, le héros les distribue les vins que le bon Aceste, sur le rivage de Trinacrie, avait fait verser dans les jarres offertes lors de leur départ et, par ses paroles, apaise leurs cœurs affligés : "Amis, nous n'oublions pas nos malheurs passés, les maux si pesants que nous avons subis : à nos maux présents aussi un dieu mettra fin. Vous avez approché la rageuse Scylla, ses écueils retentissants dans les profondeurs ; vous avez éprouvé les rochers des Cyclopes : reprenez courage et chassez la crainte qui vous accable ; peut-être même ce souvenir, un jour, vous sera doux ! Au travers de dangers divers, de difficultés si nombreuses, nous tendons vers le Latium et vers les paisibles demeures que nous annoncent les destins ; là pourra renaître le royaume de Troie. Soyez fermes, et réservez-vous pour des jours meilleurs ! "Ainsi parle-t-il et, en dépit de ses lourds soucis, sur son visage, il feint l'espoir, pressant sa peine au fond de son cœur. Les hommes s'affairent autour du butin et du prochain festin : ils écorchent les bêtes, mettent à nu leurs viscères ; ici on découpe des morceaux, fixés tout palpitants sur des broches ; là, on dispose sur le rivage des bassines et on attise des feux. Dans la nourriture, ils retrouvent leurs forces et, couchés sur l'herbe, ils se repaissent de vieux Bacchus et de grasse venaison. Une fois la faim apaisée et les tables enlevées, ils s'enquièrent longuement de leurs compagnons disparus, hésitant entre espoir et crainte, soit qu'ils les croient vivants, ou morts déjà, sourds désormais aux voix qui les appellent. Le pieux Énée surtout gémit sur le sort du bouillant Oronte, et d'Amycus ; il déplore au fond de son cœur le destin cruel de Lycus et du vaillant Gyas et du vaillant Cloanthe.

 

Jupiter et Vénus aident Énée (vers 223 à 417)

 

Vénus implore Jupiter (223-253)    

  Déjà c'était la fin du festin ; Jupiter qui, du haut de l'éther, regardait la mer parsemée de voiles, les terres déployées à ses pieds, les rivages et les peuples largement disséminés, s'immobilisa alors au sommet du ciel et fixa ses regards sur le royaume de Libye. Et tandis qu'en son cœur soucieux il remuait ces pensées, Vénus, très affligée, les yeux brillants mouillés de larmes, s'adresse à lui : "Toi qui, de toute éternité, tiens sous tes lois le sort des hommes et des dieux, toi qui les terrifies de ta foudre, de quel crime si grand mon cher Énée a-t-il pu t'offenser, quelle faute ont pu commettre les Troyens pour se voir interdire, après tant de deuils, l'univers tout entier, à cause de l'Italie ? C'est de là pourtant qu'un jour devaient naître les Romains une fois les temps révolus ; d'eux, du sang ravivé de Teucer, sortiraient les maîtres qui domineraient les mers et l'univers entier ! Tu l'avais promis !  Ô père, quel avis a opéré chez toi ce revirement ? Cette pensée du moins me consolait de la chute de Troie et de ses tristes ruines, je contrebalançais ces destins contraires par de nouveaux destins. Maintenant ces hommes, après tant de malheurs, vivent la même infortune ! Quel terme, puissant roi, fixes-tu à leurs épreuves ? Anténor lui a pu échapper aux Achéens, pénétrer dans les golfes d'Illyrie et gagner en toute quiétude le cœur du royaume des Liburnes, il a pu franchir la source du Timave aux neuf bouches, qui s'avance avec un grand fracas de la montagne, mer déchaînée recouvrant les champs de ses flots retentissants. Là pourtant, il fonda Padoue et les demeures des Teucères, donna un nom à leur peuple et fixa les armes de Troie ; maintenant apaisé, il y repose dans une paix sereine. Et nous, tes propres enfants, que tu daignes accueillir dans ton palais céleste, par la colère d'une seule, nous avons, ô honte ! , perdu nos vaisseaux, nous sommes trahis, tenus écartés loin des rivages de l'Italie. Est-ce là le prix de la piété ?  Est-ce là nous restituer notre sceptre ?

 

Jupiter prophétise la grandeur de Rome (254-304)    

  " Le père des hommes et des dieux, arborant ce visage qui apaise ciel et tempêtes, sourit à sa fille, effleure son visage d'un baiser, et puis lui dit : "Rassure-toi, Cythérée ; immuables restent les destins de tes protégés ; tu verras la ville et les murs promis de Lavinium, et tu emmèneras très haut, jusqu'aux astres du ciel, le magnanime Énée ; nul avis n'a changé ma volonté. Ton Énée - je vais en effet, puisque ce souci te taraude, parler un peu longuement et dérouler les secrets du destin - , mènera en Italie une grande guerre, brisera des peuples farouches et, pour son peuple, établira des lois et des murailles jusqu'au troisième été qui le verra régner sur le Latium et jusqu'au troisième hiver après la soumission des Rutules. Mais le jeune Ascagne, doté maintenant aussi du surnom de Iule, - il s'appelait Ilus, tant que dura le royaume d'Ilion - , tout au long des mois de trente longues années, exercera le pouvoir, puis de son siège de Lavinium, il transférera son trône à Albe-la-Longue, qu'il munira de puissants remparts. C'est là que pendant trois fois cent longues années, la royauté appartiendra à la race d'Hector, jusqu'au jour où une prêtresse royale, Ilia, enceinte de Mars, donnera naissance à des jumeaux. Ensuite, bien nourri à l'abri de sa fauve nourrice, Romulus continuera la race, fondera les murailles de Mars et désignera les Romains à partir de son nom. Moi, je n'impose de terme ni à leur puissance ni à leur durée. Je leur ai accordé un empire sans fin. Et même, l'âpre Junon, qui en ce moment importune de ses craintes terre, mer et ciel, reviendra à des décisions meilleures et, avec moi, chérira les Romains, maîtres du monde, peuple de citoyens en toge. Voilà ma volonté. Après bien des lustres, viendra le temps où les fils d'Assaracus asserviront la Phthie et l'illustre Mycènes, où ils régneront en maîtres sur les Argiens vaincus. Un Troyen naîtra, César, d'illustre naissance, qui bornera son empire à l'Océan et sa renommée aux étoiles, Jules, dont le nom lui vient du grand Iule. Un jour, au ciel, tu l'accueilleras chargé des dépouilles de l'Orient, et tu seras apaisée ; vers lui aussi monteront vœux et prières. Alors, une fois les guerres délaissées, les âpres siècles s'adouciront : la Bonne Foi chenue et Vesta, Quirinus et Rémus, son frère, institueront des lois ; sinistres, étroitement serrées de ferrures, les portes de la Guerre resteront closes ; la Fureur impie, redoutable, s'assiéra à l'intérieur, les bras liés derrière le dos par cent nœuds d'airain, sur des armes entassées et elle grondera, hérissée, la bouche sanglante". Après ces paroles, il dépêche du haut du ciel le fils de Maia ; il veut que les terres et la citadelle toute neuve de Carthage s'ouvrent, accueillantes aux Teucères, et que Didon, ignorant les arrêts du destin, ne les écarte pas de son sol. Mercure, s'aidant de ses ailes comme de rames, vole à travers l'espace infini et, rapide, se pose sur le rivage de Libye. Déjà il accomplit les ordres et les Puniques, par la volonté du dieu, déposent leur haine féroce ; la reine surtout a l'esprit apaisé, se sentant pleine de bienveillance à l'égard des Troyens.

 

Une inconnue informe Énée sur Didon (305-368)    

  Durant la nuit, le pieux Énée a remué maintes pensées et, dès que paraît la bienfaisante lumière, il décide de sortir et d'explorer ces lieux nouveaux. Ces rivages où le vent l'a poussé, qu'il découvre incultes, qui les habite, des hommes ou des bêtes sauvages ? Il décide de s'informer et de faire à ses compagnons un rapport précis. Il a mis sa flotte à l'abri, dans une anse boisée, au creux d'un rocher : entourée d'arbres et d'ombres inquiétantes, elle est bien cachée. Il se met en route, accompagné du seul Achate, qui serre dans sa main deux javelots à large lame. Au milieu de la forêt, sa mère se présenta à lui, sous les traits, avec l'allure d'une jeune fille et les armes d'une jeune Spartiate ; on eût dit la Thrace Harpalicé, épuisant ses chevaux et plus prompte dans sa fuite que l'Hèbre au cours rapide. Car, à la manière d'une chasseresse, elle portait un arc souple suspendu à son épaule, et laissait ses cheveux flotter au vent ; elle avait les genoux nus, un nœud retenait les plis ondoyants de sa robe. Elle parla la première : "Eh ! jeunes gens, dites-moi : n'avez-vous pas vu par hasard une de mes sœurs égarée ici ? Elle est armée d'un carquois et porte une peau de lynx moucheté ; peut-être en criant poursuit-elle à la course un sanglier écumant". Ainsi parle Vénus ; et son fils alors lui répond : "Je n'ai entendu aucune de tes sœurs, je n'ai vu personne, ô vierge, que je ne sais nommer ? Ton visage n'est pas d'une mortelle, et ton timbre n'est pas celui d'une voix humaine ; déesse, sûrement, - es-tu la sœur de Phébus ?  es-tu née du sang des Nymphes - ? , sois bénie et, qui que tu sois, allège notre épreuve. Apprends-nous enfin sous quels cieux, en quels rivages du monde nous sommes jetés : ne connaissant ni les habitants ni les lieux, nous errons, poussés ici au gré du vent et des flots déchaînés. En ton honneur, notre main immolera sur les autels maintes offrandes". Vénus dit alors : "Vraiment, je ne me juge pas digne d'un tel honneur ; les jeunes Tyriennes ont coutume de porter un carquois et de lacer haut sur leurs mollets des cothurnes pourpres. Tu vois le royaume punique, les Tyriens et la ville d'Agénor ; mais il s'agit du territoire des Libyens, peuple intraitable à la guerre. Didon y exerce le pouvoir ; elle est partie de la ville de Tyr, fuyant son frère. Longue suite d'injustices et de vicissitudes ! Mais je suivrai son histoire par ses points les plus saillants. Sychée était son époux, le plus riche des Phéniciens, et la malheureuse l'aimait d'un amour profond ; elle était vierge lorsque son père l'avait unie à lui sous les auspices d'un premier hymen. Mais, à Tyr, régnait son frère Pygmalion, le plus scélérat des hommes. Entre Sychée et lui s'installa une haine furieuse. L'impie surprend Sychée devant les autels et, aveuglé par la soif de l'or, le tue secrètement, se souciant peu de l'amour de sa sœur. Le scélérat cacha longtemps son forfait et, à force de simulations, entretint chez la malheureuse amante l'illusion d'un vain espoir. Mais, dans son sommeil, se présenta l'image même de son époux, privé de sépulture et qui levait vers elle un visage étrangement pâle. Il parla de l'autel ensanglanté, dévoila sa poitrine transpercée par le fer, et raconta point par point le crime de sa maison resté ignoré. Puis il la persuada de fuir au plus vite, de quitter sa patrie. Pour l'aider dans son voyage, il révèle où sont enfouis dans la terre d'anciens trésors, masse ignorée d'or et d'argent. Émue, Didon prépare sa fuite, cherchant des compagnons. Autour d'elle se rassemblent ceux qui vouaient au tyran une haine féroce ou qui étaient animés d'une crainte vive ; les bateaux qui se trouvaient prêts, sont pris d'assaut et on y entasse l'or. On emporte sur la mer les trésors de l'avide Pygmalion ; c'est une femme qui a tout dirigé. Les fugitifs parvinrent en ces lieux, où tu vois maintenant d'immenses remparts et la citadelle naissante de la jeune Carthage, qui s'appelle Bursa du fait qu'ils ont acheté comme surface de terrain juste la quantité qu'ils pouvaient entourer avec la peau d'un taureau."

 

L'inconnue écoute Énée et le rassure (369-417)    

  "Mais vous enfin, qui êtes-vous ?  De quels rivages venez-vous ? Où allez-vous ? ". Tandis qu'elle s'informait en ces termes, Énée, en soupirant, laissa échapper ces mots du fond de son cœur : "Ô déesse, si je racontais mon histoire, en partant du tout début, et si tu avais le temps d'écouter le récit détaillé de nos épreuves, avant que j'aie fini, l'Olympe fermé, Vesper aurait chassé le jour. Depuis l'antique Troie (peut-être ce nom a-t-il frappé vos oreilles), nous avons été emportés de mer en mer, et la tempête, au gré de sa fantaisie, nous a poussés aux bords de Libye. Je suis le pieux Énée, j'emporte avec moi sur mes vaisseaux nos Pénates arrachés à l'ennemi, et mon renom s'étend jusqu'à l'éther. Je cherche l'Italie, terre de mes pères ; ma race est issue du grand Jupiter. Avec deux dizaines de navires je me suis embarqué sur la mer de Phrygie ; ma mère divine me montrait la route, et j'ai suivi les oracles qui s'offraient. Sept navires seulement subsistent, disloqués par les flots et par l'Eurus. Méconnu, démuni, je parcours les déserts de Libye, chassé d'Europe et d'Asie". Sans lui laisser poursuivre ses plaintes, Vénus l'interrompit au milieu de ses lamentations : "Qui que tu sois, tu n'encours pas, je crois, la haine des dieux célestes, puisque tu es bien vivant et parvenu à cette ville tyrienne. Poursuis ta route et, de ce pas, va te présenter au seuil de la reine. Tes compagnons sont revenus et ta flotte t'est rendue, je te l'annonce ; les Aquilons changeant de cap l'ont menée à l'abri, si du moins mes parents abusés ne m'ont pas en vain enseigné l'art augural. Vois cette heureuse colonne de douze cygnes. L'oiseau de Jupiter avait fondu sur eux depuis l'éther et les avait dispersés dans le ciel dégagé. Maintenant, en une colonne étirée, on les voit reprendre place sur le sol, ou observer d'en haut le coin que déjà ils se réservent ; de même que ces oiseaux fêtent leur retour en battant des ailes, et font résonner leurs chants, après la ronde de leur bande dans le ciel, ainsi tes vaisseaux et la troupe de tes jeunes compagnons sont entrés au port ou en train d'y pénétrer à pleines voiles. Poursuis donc, et dirige ton pas là où te conduit la route". Elle se tut et, comme elle se détournait, de son cou de rose jaillit un éclair ; de sa tête aux cheveux d'ambroisie monta un parfum divin ; sa robe tomba jusqu'à ses pieds, et à sa démarche se révéla la vraie déesse. Dès qu'il eut reconnu sa mère, Énée la poursuivit et lui dit tandis qu'elle s'enfuyait : "Pourquoi, cruelle toi aussi, abuser si souvent ton fils avec ces apparences vaines ?  Pourquoi ne nous est-il pas donné de joindre nos mains, et d'échanger de vraies paroles ? " Après ces reproches, il dirige ses pas vers les remparts. Vénus entoura leur marche d'un sombre nuage, répandant autour d'eux une épaisse enveloppe de brume ; ainsi personne ne pourrait ni les voir, ni les toucher, ni les retarder, ni s'informer des raisons de leur venue. Elle-même s'envola vers Paphos et, tout heureuse, retrouva sa demeure, où dans son temple cent autels brûlent l'encens sabéen et exhalent le parfum de fraîches guirlandes.

 

Énée découvre Carthage (vers 418 à 578)

 

 Carthage ville naissante (418-449)    

  Cependant, ils prirent vivement la route indiquée par un sentier, et déjà ils escaladaient la colline qui domine la ville de toute sa hauteur et d'en haut fait face à la citadelle. Énée admire l'œuvre imposante, naguère village de nomades ; il admire les portes, l'animation des rues, leurs dalles pavées. Les Tyriens s'activent, pleins d'ardeur : les uns élèvent des murs, bâtissent la citadelle, roulant et hissant de leurs mains des blocs de pierres ; d'autres choisissent l'endroit de leur maison et l'entourent d'un sillon. On instaure des lois, des magistrats et un sénat vénérable. Ici, des hommes creusent des ports ; là, d'autres disposent les profondes fondations de théâtres et taillent dans le roc d'immenses colonnes, fiers décors pour les scènes à venir. On dirait des abeilles qui, à l'été naissant, dans les champs en fleurs, s'activent à la tâche, en plein soleil, quand elles font sortir leurs petits devenus adultes ou accumulent un miel bien fluide dans les alvéoles gonflées de ce doux nectar ou recueillent la récolte au retour des ouvrières, ou quand, formées en colonne, elles écartent des ruches les frelons, cette troupe paresseuse. La tâche se fait dans l'effervescence, et le miel fleure bon le thym. "Qu'ils sont heureux, ceux dont les murs déjà s'élèvent ! " dit Énée, portant ses regards vers les constructions les plus hautes de la ville. Entouré d'un nuage (miracle indicible), il s'avance au milieu de la foule, se mêle aux gens, sans qu'on le voie. Au centre de la ville se trouvait un bois sacré, délicieusement ombragé, à l'endroit où les Puniques, malmenés par les flots et la tempête, mirent à jour dès leur arrivée le présage que leur avait annoncé la royale Junon : la tête d'un cheval fougueux ; ainsi donc leur nation serait incomparable à la guerre et vivrait prospère pendant des siècles. C'est là que la sidonienne Didon fondait un immense temple dédié à Junon, riche des offrandes à la toute puissante déesse ; en haut des degrés, surgissaient des seuils de bronze et des poutres avec leurs attaches de bronze, tandis que sur leurs gonds grinçaient les portes d'airain.

 

Le temple de Junon et les souvenirs de Troie (450-493)    

  Dans ce bois, pour la première fois, une vision inattendue atténua les craintes d'Énée ; ici, pour la première fois, il osa espérer le salut et, dans ses malheurs, reprendre confiance en un avenir meilleur. Tandis qu'au pied du temple gigantesque, attendant la reine, il examine chaque détail, tout en admirant la fortune de la ville, l'habileté des artisans, l'harmonie et la difficulté de leur travail, il voit se dérouler dans leur suite les batailles de Troie et les guerres, dont le renom déjà s'est répandu à travers le monde entier, les Atrides et Priam, et Achille qui pour eux se révéla si cruel. Énée s'arrête et, tout en pleurs, dit : "Achate, quel lieu désormais, quel endroit de la terre n'est empli du bruit de notre malheur ? Voici Priam !  Même ici, les mérites recueillent des louanges ; les maux humains engendrent les pleurs et touchent les cœurs. Renonce à la peur !  Notre renom nous vaudra une sorte de salut. "En parlant ainsi, il se repaît l'esprit de ces vaines images, poussant force gémissements, le visage inondé de larmes. En effet, il voyait les héros en guerre autour de Pergame : ici les Grecs fuyaient, pressés par l'armée troyenne ; là, le char d'Achille au beau panache talonnait les Phrygiens. En pleurant, Énée identifie non loin de là les tentes de Rhésus, aux voiles de neige, livrées par ruse dans un premier sommeil : le fils de Tydée, tout couvert de sang, y mena grand carnage, puis détourna les fougueux chevaux vers son propre camp, avant qu'ils aient goûté aux pâtures de Troie et bu l'eau du Xanthe. D'un autre côté, c'est Troïlus qui fuit, sans ses armes, malheureux enfant engagé dans un combat inégal avec Achille : emporté par ses chevaux, il reste accroché, tête en arrière, à son char vide, mais tient encore les rênes ; sa tête, sa chevelure traînent sur le sol, et sa lance retournée trace des marques dans la poussière. Pendant ce temps montaient vers le temple de Pallas l'inéquitable  les filles d'Ilion, cheveux dénoués, portant le péplum en suppliantes, tristes et se frappant la poitrine de la main ; la déesse se détournait et gardait les yeux rivés au sol. Hector par trois fois avait été traîné autour des murs d'Ilion et, à prix d'or, Achille marchandait son cadavre sans vie. Alors du fond de sa poitrine, Énée émet un long gémissement quand il aperçoit les dépouilles, le char, le corps même de son ami, et surtout Priam tendant vers lui ses mains désarmées. Il s'est reconnu lui aussi, mêlé aux princes achéens, puis apparaissent les armées de l'Aurore, et les armes du noir Memnon. Penthésilée, ardente et pleine de fougue, parmi ses mille compagnes, conduit les bataillons des Amazones, à l'écu en forme de lune ; sous son sein nu, elle a attaché un baudrier d'or, la guerrière, la vierge qui ose se mesurer aux hommes.

 

Didon accueille les compagnons d'Énée (494-578)    

  Le Dardanien découvrait ces tableaux admirables, abasourdi, cloué sur place, tout à sa contemplation, quand la reine Didon, éblouissante, s'avance vers le temple, entourée d'une importante escorte de jeunes gardes. Ainsi sur les bords de l'Eurotas ou sur les cimes du Cynthe, Diane mène des chœurs ; de partout se sont rassemblées mille Oréades qui l'ont suivie ; le carquois sur l'épaule, elle marche et, de la tête, surpasse toutes les déesses, tandis qu'une joie secrète envahit le cœur de Latone : telle se déplaçait Didon, triomphante parmi les siens, pressant les travaux et l'avenir de son royaume. Alors, devant les portes de la déesse, sous la voûte du temple, entourée de gens en armes, elle siège assise au haut d'un trône. Elle donnait à son peuple droits et lois, répartissait les tâches selon des critères équitables ou par tirage au sort, quand soudain Énée voit arriver, fort entourés, Anthée, Sergeste et le courageux Cloanthe, puis d'autres Teucères, que la noire tourmente avait dispersés sur la mer et entraînés bien loin vers d'autres rivages. Achate et lui restent stupéfaits, frappés tout à la fois de joie et de crainte ; ils brûlent de leur prendre la main, mais devant l'inconnu, le trouble s'empare de leur esprit. Ils ne laissent rien paraître et, au creux de leur nuage, observent : quel fut le sort de ces hommes, où mouille leur flotte, pourquoi sont-ils venus ?  Des gens, choisis dans tous les navires, arrivaient implorant un accueil bienveillant et montant au temple parmi les clameurs. Ils entrent et sont autorisés à s'exprimer devant la reine ; le plus âgé, Ilionée, très calmement, commença à parler : "Ô reine, à qui Jupiter accorda de fonder une ville nouvelle et d'imposer à des peuples orgueilleux les freins de la justice, nous, malheureux Troyens, que les vents ont transportés sur les mers, nous t'implorons : protège nos navires d'un incendie criminel, épargne un peuple pieux, et considère avec bonté notre situation. Non, notre fer n'est pas venu dévaster les demeures des Libyens, nous n'allons pas emporter vers le rivage le fruit de nos rapines ; le cœur des vaincus n'abrite pas une telle violence, tant d'insolence !  Il existe un lieu que les Grecs nomment Hespérie, terre antique, puissante par ses armes et la fécondité de son sol ; des Oenotriens l'ont habitée ; maintenant, selon la tradition, leurs descendants l'ont appelée Italie, du nom de leur chef. Tel était le but de notre course, lorsque soudain le pluvieux Orion, surgissant des flots, nous porta vers des écueils invisibles et, sous les Austers déchaînés, nous dispersa au loin sur les ondes, sous la vague salée, à travers d'impraticables rochers ; nous sommes ici quelques rescapés à avoir nagé jusqu'à votre rivage. Qui sont donc ces gens ?  Quelle patrie est assez barbare pour permettre de telles mœurs ?  Ils nous refusent l'accueil d'une plage ; ils veulent la guerre ; ils nous interdisent de mettre pied à terre. Si vous méprisez le genre humain et les armes des mortels, sachez toutefois que les dieux prennent en compte la vertu et le crime. Nous avions un roi, Énée, que personne jamais ne surpassa en équité ni en piété ; nul ne fut plus grand guerrier, meilleur aux armes. Si les destins gardent en vie ce héros, s'il respire l'air du jour et s'il ne repose pas déjà chez les ombres cruelles, nous ne craignons rien ; tu ne devrais pas regretter d'avoir la première montré de la générosité. Au pays des Sicules, des villes et des armes nous attendent, et l'illustre Aceste, qui est de sang troyen. Permets-nous de tirer au sec notre flotte détruite par la tempête, de transformer des poutres de tes forêts et de façonner des rames : si nous pouvons partir pour l'Italie, une fois nos compagnons et notre chef retrouvés, combien joyeux nous partirions vers l'Italie et le Latium !  Par contre, si le salut nous est enlevé, si, ô excellent père des Troyens, la mer de Libye te retient, si Iule, notre espoir, ne nous reste plus, regagnons alors la mer de Sicanie, les demeures à notre disposition d'où nous fûmes emportés jusqu'ici ; partons chez le roi Aceste". Ainsi parla Ilionée ; et tous les Dardaniens, d'une même voix approuvaient. Alors Didon, inclinant son visage, répondit brièvement : "Chassez la crainte de vos cœurs, Troyens, rejetez toute inquiétude. Une situation difficile et mon royaume neuf exigent de telles mesures et l'installation de gardes sur toute l'étendue de mes frontières. Qui pourrait ignorer la race des Énéades, la ville de Troie, la valeur de ses héros ou les embrasements d'une si grande guerre ? Nous, Phéniciens, nous n'avons pas le cœur si grossier, et le Soleil n'attelle pas ses chevaux si loin de la ville tyrienne ! Que votre but soit la grande Hespérie et les champs de Saturne, ou que vous souhaitiez gagner le pays d'Éryx et du roi Aceste, je vous assurerai un départ tranquille et vous aiderai de mes ressources. Voulez-vous même siéger avec moi dans ce royaume, à droits égaux ? La ville que je construis est la vôtre ; tirez au sec vos bateaux ; Troyens et Tyriens, je ne ferai aucune différence. Ah ! si votre roi en personne, poussé par le même Notus, si Énée pouvait être là !  Assurément je vais envoyer le long des côtes des hommes sûrs, avec l'ordre de parcourir les confins de la Libye au cas où, rejeté, il errerait, dans une de nos cités ou de nos forêts".

 

Didon et Énée - Vénus et Cupidon (vers 579 à 756)

 

Didon accueille Énée (579-642)    

  Le cœur réconforté par ces paroles, le vaillant Achate et son maître Énée brûlaient depuis longtemps déjà du désir de surgir de leur nuage. Achate le premier s'adresse à Énée : "Fils de déesse, quelle idée te vient maintenant à l'esprit ? Tout est calme, tu le vois ; la flotte et nos compagnons sont sauvés. Il n'en manque qu'un, que nous avons vu de nos yeux englouti dans les flots ; le reste correspond aux paroles de ta mère". À peine avait-il parlé que, soudain, le nuage qui les entourait se déchira et disparut, mué en air transparent. Énée se tenait droit, resplendissant dans la claire lumière ; il avait le visage et les épaules d'un dieu ; car sa mère en personne avait insufflé à son fils une chevelure magnifique, l'éclat vermeil de la jeunesse et elle avait empli ses yeux d'une grâce charmante : comme lorsque des mains artistes rehaussent la beauté de l'ivoire, ou lorsque l'argent ou le marbre de Paros se parent d'or fauve. Alors il s'adressa à la reine et, soudain, à la surprise générale, parla ainsi : "Le voici devant vous, celui que vous cherchez, le Troyen Énée, qui s'est arraché aux ondes libyennes. Ô toi, la seule à avoir pris en pitié les épreuves indicibles de Troie, nous, restes échappés aux Danaens, qui avons déjà épuisé sur terre et sur mer tous les malheurs et qui sommes totalement démunis, tu nous associes à ta cité, à ta maison ; te remercier dignement, ô Didon, nous ne le pouvons pas, pas plus que ne le peuvent les quelques survivants de la nation dardanienne disséminés un peu partout dans le vaste monde. Puissent les dieux, si la piété des hommes compte pour des divinités, s'il existe quelque part une justice et une intelligence consciente du bien, t'accorder des récompenses dignes de toi. Siècles heureux qui t'ont vue naître ! Quels parents ont mis au monde une telle merveille ? Tant que les fleuves courront vers la mer, que dans les montagnes les ombres occuperont les vallées, que le ciel mènera paître les étoiles, toujours ta gloire, ton nom, tes louanges subsisteront, où que je sois appelé sur terre". Sur ces paroles, il tend la main droite à son ami Ilionée et la gauche à Séreste, puis aux autres, au vaillant Gyas et au vaillant Cloanthe. Didon la Sidonienne reste d'abord interdite en voyant le héros, puis, devant tant de malheur, elle ouvre enfin la bouche : "Fils de déesse, quelle fatalité te poursuit, dans de tels dangers ! Quelle puissance te jette sur ces rivages inhospitaliers ? Tu es bien Énée, ce fils que donna au Dardanien Anchise la douce Vénus, près du cours du Simoïs, en Phrygie ? Et certes, je me souviens bien de l'arrivée à Sidon de Teucer, expulsé de sa patrie, et cherchant un nouveau royaume avec l'aide de Bélus ; à l'époque mon père Bélus dévastait l'opulente Chypre qu'en vainqueur il tenait sous sa domination. À ce moment-là déjà, j'ai eu connaissance de la chute de la ville de Troie, et de ton nom, et des rois des Pélasges. Lui-même tenait les Teucères, ses ennemis, en haute estime et se prétendait issu de l'antique souche de ce peuple. Allons donc, jeunes gens, entrez dans notre demeure. À travers mille épreuves semblables, la fortune m'a ballottée, moi aussi, et a voulu finalement que je me fixe sur cette terre. N'ignorant pas le malheur, j'apprends à secourir les malheureux". Tout en évoquant ces souvenirs, elle introduit Énée dans le palais royal et décrète en même temps des cérémonies aux dieux dans les temples. Entre-temps toutefois elle envoie sur le rivage aux compagnons d'Énée, vingt taureaux, une centaine d'énormes porcs à l'échine hérissée de poils, cent agneaux dodus avec leurs mères, présents offerts en manifestation de joie pour cette journée. L'intérieur de la splendide demeure est paré avec un luxe royal, et dans le palais se déroulent les préparatifs d'un festin : des étoffes travaillées avec art, rehaussées de pourpre, une abondante vaisselle d'argent sur les tables et, ciselés dans l'or, les hauts faits de leurs ancêtres, suite infinie des exploits de tant de héros, depuis l'origine lointaine de leur peuple.

Vénus substitue Cupidon à Ascagne (643-694)    

  Énée, dont l'amour paternel n'a point laissé l'esprit en repos, dépêche vers les navires le diligent Achate, chargé d'avertir Ascagne et de l'amener dans les murs de la ville ; en père aimé, il se préoccupe avant tout de son fils. Il ordonne en outre d'apporter des présents arrachés aux ruines d'Ilion : un manteau lourd de broderies d'or, et un voile bordé de feuilles d'acanthe couleur de safran, parures qu'Hélène l'Argienne emporta jadis de Mycènes lorsqu'elle partit pour Pergame et ses noces interdites : c'étaient de somptueux présents de sa mère Léda. Il y avait aussi le sceptre porté autrefois par Ilioné, l'aînée des filles de Priam, ainsi qu'un collier de perles, et une double couronne d'or et de pierres précieuses. Pressé d'obéir, Achate se dirigeait vers les navires. Mais Cythérée en son cœur imagine de nouveaux artifices, de nouveaux plans : Cupidon, changeant de visage et de traits, prendra la place du doux Ascagne ; par ses présents il embrasera la reine affolée et mêlera le feu à la moelle de ses os. Car Vénus redoute la maison perfide des Tyriens au double langage ; l'âpreté de Junon la tourmente et, avec la nuit revient son angoisse. Alors elle aborde l'Amour ailé en ces termes : "Mon fils, toi ma force, ma toute puissance, mon enfant, toi, le seul à mépriser les traits typhéens du Père suprême, je viens à toi, et j'invoque en suppliante ta divine puissance. Tu sais comment Énée, ton frère, fut ballotté par les mers, rejeté de rivage en rivage par la haine de l'implacable Junon ; tu sais tout cela et tu as souvent partagé ma peine. En ce moment, Didon la Phénicienne le retient et le retarde par des paroles enjôleuses, et j'ai peur, ne sachant où mènera l'hospitalité de Junon : elle ne s'arrêtera pas en ce moment crucial. Dès lors, je songe à la devancer en ruse, à embraser la reine, pour que nulle divinité ne la change, et que, comme moi, elle soit possédée par un grand amour pour Énée. Écoute maintenant comment, selon moi, tu pourrais agir : à l'appel de son père chéri, le jeune prince se prépare à partir pour la ville sidonienne, - c'est mon principal souci -apportant des présents rescapés de la mer et des flammes de Troie ; je l'endormirai d'un sommeil profond et le cacherai au sommet de la haute Cythère ou de l'Idalie en un enclos sacré ; ainsi, il ne pourra ni connaître ma ruse ni l'empêcher. Toi, prends son allure rien que pour une nuit, recours à la ruse, et, enfant, adopte les traits de l'enfant que tu connais bien ; ainsi, lorsque, tout heureuse, Didon te prendra sur ses genoux parmi les tables royales et les libations à Bacchus Lyaeus, lorsqu'elle t'embrassera et te couvrira de tendres baisers, insuffle en elle un feu caché, et abuse-la avec ton poison". L'Amour obéit aux ordres de sa mère chérie, quitte ses ailes, et tout réjoui, s'avance en adoptant la démarche de Iule. Par ailleurs, Vénus répand dans les membres d'Ascagne un paisible sommeil, le tient blotti contre son cœur et, déesse, l'emporte vers les sommets boisés d'Idalie, où la tendre marjolaine l'enveloppe de ses fleurs odorantes dans une ombre douce.

Didon prise au piège de Cupidon (695-756)    

  Déjà Cupidon, obéissant aux ordres, marchait tout joyeux, guidé par Achate, portant aux Tyriens les présents royaux. À son arrivée, la reine, sous de riches tentures déjà s'est installée au centre, sur un lit d'or ; déjà arrive le vénérable Énée, déjà aussi les jeunes Troyens ; tous prennent place sur des lits drapés de pourpre. Les serviteurs versent de l'eau sur les mains, offrent dans des corbeilles les présents de Cérès et apportent des serviettes de fin tissu. À l'intérieur cinquante servantes sont chargées de servir en bon ordre la longue série des mets et de faire flamber le foyer ; cent autres servantes, et autant d'esclaves du même âge, qui doivent couvrir les tables de mets et y disposer les coupes. Des Tyriens également sont venus très nombreux et ont pénétré dans les salles en fête ; invités à prendre place sur des lits brodés, ils admirent les présents d'Énée, ils admirent Iule, et les regards ardents du dieu, et ses paroles feintes, et la robe et le voile orné de feuilles d'acanthe couleur de safran. Et surtout, infortunée, tout entière livrée au mal qui l'attend, ne pouvant se rassasier l'esprit et toute à sa contemplation, la Phénicienne s'embrase, aussi émue par l'enfant que par les présents. Cupidon commence par étreindre Énée, se suspend à son cou, comble abondamment l'amour de son père abusé, puis s'approche de la reine. Sans le quitter des yeux, de tout son cœur, Didon est rivée à lui, l'étreignant parfois, inconsciente du grand dieu qui s'empare d'elle, la malheureuse. Mais lui, se souvenant de sa mère l'Acidalienne, se met peu à peu à effacer le souvenir de Sychée et tente de surprendre dans un amour vivant cette âme depuis longtemps éteinte et ce cœur désaffecté. Après la première pause du repas, une fois les tables desservies, on installe d'énormes cratères, qu'on couronne de guirlandes. Le bruit emplit le palais, les voix résonnent dans les vastes salles ; aux plafonds dorés pendent des lampes allumées, et des torches enflammées triomphent de la nuit. Alors la reine réclame une coupe, lourde d'or et de gemmes, familière à Bélus et à tous ses descendants, et l'emplit de vin. Un grand silence se produit dans la demeure : "Jupiter, puisque, dit-on, tu accordes des droits aux hôtes, veuille que les Tyriens et ceux qui sont partis de Troie vivent un jour de joie, et que nos descendants en gardent la mémoire. Que Bacchus, dispensateur de joie, nous assiste, ainsi que la bonne Junon ; et vous, Tyriens, célébrez cette rencontre dans les applaudissements". Elle dit et sur la table versa une libation aux dieux. L'offrande accomplie, la première elle toucha la coupe du bout des lèvres, puis la passa à Bitias, l'invitant à boire ; lui, empressé, vida à fond la patère écumante et s'abreuva dans la coupe d'or pleine ; les autres notables l'imitèrent. Iopas à la longue chevelure, qui fut l'élève du grand Atlas, fait sonner sa cithare dorée. Il chante les errances de la lune et les éclipses du soleil, l'origine des hommes et des bêtes, les causes de la pluie et des éclairs ; il chante l'Arcture et les Hyades pluvieuses et la constellation des deux Ourses, il explique la hâte des soleils d'hiver à plonger dans l'Océan, ou quel obstacle retarde la tombée des lentes nuits d'été. Les Tyriens applaudissent à l'envi, imités par les Troyens. De son côté aussi, elle prolongeait la nuit, parlait de tout, l'infortunée Didon, et buvait l'amour à longs traits ; elle posait mille questions sur Priam, sur Hector ; quelles armes portait le fils de l'Aurore à sa venue ? Comment étaient les chevaux de Diomède, ou le grand Achille ? "Mais, allons, cher hôte, raconte-nous plutôt, dès le début, les pièges des Danaens, et les malheurs des tiens, et tes propres courses errantes ; car voici sept étés déjà que tu es en route, emporté partout à travers terres et mers".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT II


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propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V02-Plan.html

 

CHUTE DE TROIE - MISSION D'ÉNÉE

 

Introduction (1-13a)

Offrande surprenante à Pallas (13b-56)

Le traître Sinon explique sa présence à Troie (57-144)

Les Troyens abusés par Sinon et par la mort de Laocoon (145-227)

Les ennemis dans la ville (228-267)

Conseil d'Hector à Énée : fuir avec les Pénates de Troie (268-297)

Énée choisit de résister jusqu'à la mort et entraîne ses compagnons (298-369)

Ultime et vaine résistance des Troyens (361-437)

Énée assiste à la destruction du palais par Pyrrhus (438-505)

La mort de Priam (506-558)

Vénus persuade Énée de quitter Troie (559-631)

Anchise consent à fuir avec Énée (634-704)

Un départ retardé par Créuse (705-804)

 

 

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction (vers 1 à 13a)    

 

  Toute l'assistance se tut, les visages tendus vers le grand Énée.  Alors, de son lit surélevé, le héros commença ainsi : "Tu m'ordonnes, reine, de raviver une souffrance indicible,  en te racontant comment l'opulente Troie et son déplorable royaume  furent mis à sac par les Danaens, les malheurs affreux dont je fus témoin,  et la part importante que j'y pris moi aussi. Devant de tels récits,  qui parmi les Myrmidons ou les Dolopes, quel soldat du cruel Ulysse  pourrait contenir ses larmes ? De plus, l'humidité de la nuit déjà  tombe du ciel, et les astres qui s'effacent invitent au sommeil.  Mais, puisque ton désir est si grand de connaître nos malheurs  et d'entendre relater brièvement l'ultime épreuve de Troie,  même si mon esprit se hérisse à ces souvenirs et recule devant la douleur,  je vais commencer."

 

Cheval et Grecs dans Troie (vers 13b à 267)    

 

Surprenante offrande à Pallas  (13b - 56)

  "Brisés par la guerre et refoulés par les destins,  après tant d'années écoulées déjà, les chefs des Danaens,  inspirés par la divine Pallas, fabriquent un cheval haut  comme une montagne, aux flancs de planches de sapin tressées ; ce serait, c'est le bruit qui court, une offrande pour leur retour.  En cachette, ils enferment dans les flancs aveugles de l'animal  des hommes d'élite tirés au sort, remplissant de soldats armés  les profondes cavités du ventre de la bête. Du rivage on aperçoit l'île de Ténédos, fameuse et opulente tant que vécut le royaume de Priam, aujourd'hui simple baie et port peu sûr pour les bateaux : les Danaens s'y rendent et s'y cachent sur le rivage désert.  Nous, nous les croyions partis pour Mycènes à la faveur des vents. Dès lors la Troade tout entière se libère d'un long deuil ; on ouvre les portes ; on se plaît à courir au camp des Doriens, à visiter ces lieux désertés, et le littoral abandonné : ici campaient les Dolopes ; ici le farouche Achille avait planté sa tente ;  voici l'endroit réservé à la flotte, là le terrain d'entraînement au combat. Certains restent stupéfaits devant le funeste présent à la vierge Minerve, admirant des dimensions du cheval ; Thymétès, le tout premier, est d'avis de l'introduire dans les murs et de l'installer sur la citadelle ; était-ce fourberie, ou le destin de Troie était-il à l'œuvre déjà! Mais Capys et les mieux inspirés recommandent soit de précipiter dans la mer le piège des Danaens et leur présent suspect, d'y bouter le feu et de le brûler, soit de forer le ventre du cheval et d'en explorer les coins secrets. Le peuple indécis est divisé en partis opposés.  Alors, en tête d'une importante troupe qui l'escorte, Laocoon dévale, tout excité, du sommet de la citadelle, et de loin s'écrie : "Malheureux, quelle est cette immense folie, mes amis ? Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous que des Danaens un seul présent soit exempt de pièges ? Ne connaissez-vous pas Ulysse ? Soit des Achéens sont enfermés et cachés dans ce cheval de bois, soit cette machine a été fabriquée pour franchir nos murs, observer nos maisons, et s'abattre de toute sa hauteur sur la ville, soit elle recèle un autre piège : Troyens, ne vous fiez pas au cheval. De toute façon, je crains les Danaens, même porteurs de présents."  Et cela dit, de toutes ses forces il fait tournoyer une longue pique vers le flanc du monstre et vers son ventre courbe de poutres jointes. Elle s'y fiche en vibrant, les côtés en sont ébranlés, tandis que résonnent et gémissent ses profondes cavernes. Si les dieux ne l'avaient arrêté, si nos esprits n'avaient été aveuglés, il nous eût poussé à profaner de nos lances les cachettes des Argiens, Troie maintenant serait debout, et tu subsisterais, altière citadelle de Priam !

 

Le traître Sinon explique sa présence à Troie  (57-144)    

  Entre-temps, on aperçoit un homme, les mains liées derrière le dos ; des bergers dardaniens le traînaient vers le roi au milieu des cris. Cet inconnu s'était spontanément présenté à eux sur la route,  dans ce but précis et pour ouvrir Troie aux Achéens ; il était plein de détermination et tout aussi résolu à mener à bien ses ruses qu'à affronter une mort certaine. Poussés par la curiosité, les jeunes Troyens se ruent de toutes parts, entourent le prisonnier, le maltraitent à l'envi. , Écoute maintenant les fourberies des Danaens, et connais-les tous, à partir du crime d'un seul. Donc, dès qu'il fut au centre des regards, bouleversé, sans armes, il s'arrêta, parcourut des yeux les troupes phrygiennes, et dit : "Hélas! quelle terre désormais, quelles mers pourraient m'accueillir ?  Que reste-t-il maintenant au malheureux que je suis ? Je n'ai plus de place nulle part chez les Danaens, et de plus, les Dardanides, hostiles, exigent pour moi la peine de mort." Ces plaintes retournent nos esprits, toute pression retombe. Nous l'invitons à parler : quelle est sa race, que propose-t-il, quelle confiance faire à un captif ? qu'il s'explique! (Lui, finalement abandonnant toute crainte, dit :) "Assurément, roi, quoi qu'il advienne, tout ce que je te dirai sera la vérité ; je ne cacherai pas que je suis de race argienne ; c'est la première chose ; et si la Fortune a fait de Sinon un malheureux,  si mauvaise soit-elle, elle n'en fera ni un fourbe ni un menteur. Peut-être, au hasard d'une conversation, un nom a-t-il frappé tes oreilles, celui de Palamède, le Bélide, à la gloire bien connue. Les Pélasges, l'accusant injustement de trahison sur la foi d'une infâme dénonciation, envoyèrent cet innocent au supplice, parce qu'il s'opposait à la guerre ; et maintenant qu'il est privé de lumière, ils le pleurent. Comme compagnon de cet homme, mon proche par les liens du sang, mon pauvre père m'avait envoyé ici, à la guerre, dès mon tout jeune âge. Tant que Palamède resta dans son royaume sain et sauf et influent dans les assemblées des rois, mon nom aussi était connu,  je jouissais d'un certain renom. Depuis que la haine du perfide Ulysse - je ne dis que des choses connues -, l'a éloigné des rives terrestres, j'ai traîné dans l'affliction une vie obscure et endeuillée, m'indignant en moi-même de la chute d'un ami innocent. Et fou que j'étais, je ne me suis pas tu, je me suis même promis, si le destin le permettait, si je rentrais vainqueur à Argos, ma patrie, d'être son vengeur. Par ces paroles, j'ai suscité d'âpres haines ; c'est ainsi que j'ai commencé à glisser dans le malheur : sans cesse, Ulysse m'accablait de nouveaux griefs, faisait courir dans le peuple des sous-entendus et, préparant son coup, fourbissait ses armes.  En effet, avec la complicité de Calchas, il ne s'arrêta pas avant d'avoir… Mais pourquoi donc ressasser en vain ces souvenirs désagréables ? Ou pourquoi traîner ? Si vous jugez tous les Achéens à la même aune, s'il vous suffit d'entendre ce nom, infligez-moi sur le champ ma punition : c'est le vœu de l'homme d'Ithaque, et les Atrides le payeraient cher." Alors, nous brûlons véritablement de l'interroger, de comprendre, ignorants que nous étions de si grands forfaits et de la fourberie pélasge. Il poursuit alors en tremblant et, le cœur plein de duplicité, dit : "Souvent les Danaens ont voulu s'enfuir, abandonner Troie et s'éloigner, épuisés qu'ils étaient par cette guerre sans fin.  Ah! Que ne l'ont-ils fait! Souvent l'âpre tempête marine les retenait et, quand ils voulaient se mettre en route, l'Auster les effrayait. Puis surtout, tandis que déjà se dressait ce cheval en planches d'érable, les nuages grondèrent dans toute l'immensité du ciel. Indécis, nous envoyons Eurypyle interroger les oracles de Phébus ; il rapporte du sanctuaire les tristes paroles que voici : "Par le sang d'une vierge immolée, Danaens, vous avez apaisé les vents, lorsque vous avez abordé pour la première fois aux rives d'Ilion ; dans le sang aussi, vous devrez chercher le retour ; il vous faut sacrifier une âme argienne". Dès que l'oracle eut frappé leurs oreilles,  les assistants restent stupéfaits, parcourus jusqu'aux os par un tremblement qui les glace : de qui préparait-on la mort ? Quelle victime réclamait Apollon ? Alors l'homme d'Ithaque entraîne le devin Calchas parmi la foule, dans un grand brouhaha ; il exige de connaître ces ordres des dieux. Déjà beaucoup me prédisaient le forfait cruel de cet être habile et, en silence, pressentaient ce qui allait se produire. Durant dix jours, le devin se tait ; retiré chez lui, il refuse de prononcer la parole qui livrera un homme et l'enverra à la mort. Finalement, amené avec force cris par l'homme d'Ithaque, Calchas, comme convenu, rompt son silence et me désigne pour l'autel.  Tous approuvèrent ; et le sort que chacun redoutait pour soi, tous acceptèrent qu'il tournât à la perte d'un seul malheureux. Déjà le jour fatidique était arrivé ; près de moi, on dispose les objets rituels, les farines salées et les bandelettes autour de mes tempes. Je me suis arraché à la mort, je l'avoue, j'ai brisé mes chaînes et, près d'un lac boueux, dans l'obscurité de la nuit, je me suis tapi dans les roseaux, jusqu'à leur départ, quand ils hisseraient les voiles! Désormais, je n'ai plus aucun espoir de retrouver mon ancienne patrie, ni mes chers enfants ni mon père, que j'ai tant souhaité revoir ; peut-être ces gens vont-ils les châtier à cause de ma fuite  et venger ma faute en mettant à mort ces malheureux! Au nom des dieux d'en haut et des divinités qui savent la vérité, au nom aussi, si tant est qu'elle subsiste en un endroit du monde, de la bonne foi inviolée, aie pitié de si grandes épreuves, je t'en prie, aie pitié d'un cœur accablé par un sort immérité."

 

Les Troyens abusés par Sinon et par la mort de Laocoon (145-227)    

  Émus par ces larmes, nous lui laissons la vie, le prenant même en pitié. Le premier, Priam ordonne de retirer les fers de ses mains, de desserrer ses liens ; il s'adresse à lui avec bienveillance : "Qui que tu sois, oublie désormais ces Grecs que tu as quittés, tu seras des nôtres ; et réponds à mes questions en toute vérité : Pourquoi avoir dressé ce cheval énorme ? Qui en est l'auteur ? Que veulent-ils ? Est-ce une offrande ? Une machine de guerre ?" Priam s'était tu. Sinon, formé aux ruses et artifices des Pélasges, leva vers le ciel ses mains dégagées de leurs liens et dit : "Feux éternels à la puissance inviolable, je vous prends à témoin ; vous, autels et glaives maudits auxquels j'ai échappé, bandelettes sacrées que j'ai portées comme victime : j'ai le droit de renier mes engagements sacrés envers les Grecs, j'ai le droit de haïr ces hommes et de révéler tous les secrets qu'ils peuvent cacher ; aucune loi de ma patrie ne me retient désormais.  Toi, du moins, respecte tes promesses, et une fois sauvée, ô Troie, garde-moi ta foi, si je dis vrai, pour tout ce que je t'apporte en échange. Tout l'espoir des Danaens, leur confiance dans la guerre entreprise a reposé, de tout temps, sur les secours de Pallas. Mais pourtant, dès le jour où l'impie fils de Tydée et Ulysse, ce fauteur de crimes, entreprirent d'enlever du temple sacré le Palladium fatidique, quand ils eurent, après le massacre des gardes de la haute citadelle, saisi l'effigie sacrée et osé, de leurs mains baignées de sang, toucher les bandelettes virginales de la déesse, dès ce jour, l'espoir des Danaens se mit à diminuer, s'écoulant et refluant,  leurs forces se brisèrent, la faveur de la déesse se détourna. Et la Tritonienne le leur fit comprendre par des prodiges évidents. Sa statue venait d'être placée dans le camp : d'ardentes flammes embrasèrent ses yeux fixes ; une sueur salée couvrit ses membres et par trois fois, miracle indicible, elle se souleva du sol, d'elle-même, avec son bouclier et sa lance qui tremblait. Aussitôt le devin Calchas s'écrie qu'il faut prendre la mer et fuir, que les Argiens n'anéantiront Pergame sous leurs traits que s'ils vont reprendre les auspices à Argos, et en ramènent le Palladium, emporté avec eux par-delà la mer, sur leurs nefs creuses.  Maintenant, à la faveur du vent, ils ont regagné Mycènes, leur patrie, ils s'y arment et se ménagent la faveur des dieux, prêts à retraverser la mer, et à revenir à l'improviste. Voilà comment Calchas comprend les présages. Sur son conseil, au lieu du Palladium, en l'honneur de la divinité offensée, les Grecs ont dressé une statue pour expier leur funeste sacrilège. Toutefois Calchas a ordonné d'élever ce monument gigantesque de planches assemblées, et de le faire monter jusqu'au ciel, pour qu'il ne puisse franchir les portes, ni être introduit dans vos murs, ni assurer à votre peuple la protection de son culte ancestral. Car si de votre main vous aviez profané l'offrande à Minerve,  un grand désastre - que les dieux retournent plutôt ce présage contre le devin!- en résulterait pour le royaume de Priam et les Phrygiens. Mais si vos propres mains avaient hissé le cheval dans votre ville, ce serait l'Asie même qui irait porter une guerre terrible sous les murs de Pélops ; tel est le destin réservé à nos descendants!' Grâce à ces machinations et à l'habileté du parjure Sinon, on fit crédit à son récit, et ses ruses entremêlées de larmes abusèrent ceux que n'avaient domptés ni le fils de Tydée ni Achille de Larissa, ni dix années de guerre ni mille navires. Un autre prodige, plus grave, se manifeste alors aux infortunés Troyens ;  beaucoup plus effrayant, il trouble nos cœurs pris au dépourvu. Laocoon, que le sort avait désigné comme prêtre de Neptune, immolait solennellement un énorme taureau sur les autels. Or voici que de Ténédos, sur des flots paisibles, deux serpents aux orbes immenses, - je frémis en faisant ce récit -, glissent sur la mer et, côte à côte, gagnent le rivage. Poitrines dressées sur les flots, avec leurs crêtes rouge sang, ils dominent les ondes ; leur partie postérieure épouse les vagues et fait onduler en spirales leurs échines démesurées. L'étendue salée écume et résonne ; déjà ils touchaient la terre ferme,  leurs yeux brillants étaient teintés de sang et de feu et, d'une langue tremblante, ils léchaient leurs gueules qui sifflaient. À cette vue, nous fuyons, livides. Eux, d'une allure assurée, foncent sur Laocoon. D'abord, ce sont les deux corps de ses jeunes fils qu'étreignent les deux serpents, les enlaçant, les mordant et se repaissant de leurs pauvres membres. Laocoon alors, arme en main, se porte à leur secours. Aussitôt, les serpents déjà le saisissent et le serrent de leurs énormes anneaux. Deux fois, ils ont entouré sa taille, deux fois ils ont enroulé sur son cou leurs échines écailleuses, le dominant de la tête, la nuque dressée.  Aussitôt de ses mains, le prêtre tente de défaire leurs noeuds ses bandelettes souillées de bave et de noir venin. En même temps il fait monter vers le ciel des cris horrifiés : on dirait le mugissement d'un taureau blessé fuyant l'autel et secouant la hache mal enfoncée dans sa nuque. Mais les deux dragons en un glissement fuient vers les temples, sur la hauteur, gagnant la citadelle de la cruelle Tritonienne, où ils s'abritent aux pieds de la déesse, sous l'orbe de son bouclier.

 

Les ennemis dans la ville (228-267)    

  Alors en nos cœurs s'insinue une terreur inconnue, qui nous fait tous trembler ; Laocoon a mérité, dit-on,  d'expier son crime : son arme a outragé le chêne sacré, il a lancé sur l'échine du cheval son épée criminelle. On crie en choeur qu'il faut transporter la statue à sa place, et implorer la toute puissance de la déesse! Nous perçons la muraille et ouvrons les remparts de la ville. Tous se mettent à l'œuvre. Sous les pieds du cheval, on glisse un train de roues ; autour de son cou, on tend des cordes de chanvre ; la machine fatale franchit les remparts, pleine d'hommes armés. Autour d'elle, des enfants, des jeunes filles chantent des hymnes sacrés, s'amusant à poser les mains sur la corde ;  la machine monte et, menaçante, pénètre jusqu'au centre de la ville. Ô patrie, ô Ilion, demeure des dieux! Et vous, qu'illustra la guerre, remparts des Dardaniens! Quatre fois, au seuil même de la porte, le monstre s'arrête ; quatre fois en son ventre les armes résonnent ; et pourtant, nous insistons, inconscients et aveuglés par notre folie ; nous installons en notre sainte citadelle ce monstre de malheur. À ce moment aussi, Cassandre ouvre la bouche, dévoilant l'avenir, elle que, sur ordre d'un dieu, les Troyens n'ont jamais crue. Et nous, malheureux, qui vivions notre dernier jour dans la ville, nous ornons les temples des dieux de feuillages de fête.  Pendant ce temps, le ciel tourne ; la nuit monte de l'océan, enveloppant de son ombre infinie la terre et la mer, et les ruses des Myrmidons ; les Troyens, dispersés le long des murs se sont tus ; le sommeil a engourdi leurs membres épuisés. Mais déjà, dans le silence complice d'une lune amie, sur ses navires alignés la phalange argienne arrivait de Ténédos, cinglant vers le rivage familier. Dès que le vaisseau royal eut envoyé un signal lumineux, alors, fort des iniques décrets divins, furtivement Sinon détache les cloisons de pin et délivre les Danaens enfermés dans le ventre ; le cheval ouvert rend à l'air libre  ces hommes qui, tout joyeux, sortent de leur antre de bois : les chefs Thessandre et Sthénélus, l'impitoyable Ulysse glissent le long d'une corde qu'ils ont lancée, ainsi qu'Acamas et Thoas, et Néoptolème, descendant de Pélée, et, en tête, Machaon et Ménélas et Épéos, celui-là même qui avait fabriqué le piège. Ils envahissent la ville ensevelie dans le sommeil et le vin ;  ils abattent les veilleurs et, par les portes ouvertes, font entrer tous leurs compagnons ; les troupes complices sont ainsi réunies.

 

Énée entre en scène (vers 268 à 437)    

 

Conseil d'Hector à Énée : fuir avec les Pénates  (268-297)

  C'était l'heure qui apporte aux hommes éprouvés le premier sommeil, un don des dieux les pénétrant de sa bienfaisante douceur.  Voilà que, en songe, sous mes yeux, je crois voir Hector, infiniment triste, versant d'abondantes larmes ; comme naguère traîné par un attelage, il était noir de sang et de poussière, avait les pieds gonflés par la courroie qui les déchirait. Hélas dans quel état il était! Il était bien différent du brillant Hector rentrant chargé des dépouilles d'Achille, ou ayant lancé les traits phrygiens sur les navires des Danaens! La barbe hirsute et les cheveux collés par le sang, il portait la marque des blessures nombreuses reçues près des murs de sa patrie. En pleurs moi aussi, le premier  je crus bon d'adresser au héros ces paroles pleines de tristesse : "Ô lumière de la Dardanie, très ferme espoir des Troyens, quels obstacles si grands t'ont retardé ? De quels rivages arrives-tu, ô Hector si longtemps attendu ? Après la mort de tant des tiens, après les épreuves diverses de nos hommes et de la cité, dans quel état te découvrent nos yeux épuisés ? Quel outrage indigne a défiguré ton visage serein ? Pourquoi ces blessures que j'aperçois ?" Lui ne s'attarde nullement à mes questions vaines, mais, poussant du fond de sa poitrine un lourd gémissement, dit : "Hélas, fils de déesse, fuis ; arrache-toi à ces flammes.  L'ennemi tient nos murs ; de toute sa hauteur Troie s'écroule. Assez de sacrifices offerts pour la patrie, pour Priam : si un bras pouvait défendre Pergame, le mien encore l'aurait défendue. Troie te confie ses objets sacrés et ses Pénates ; prends-les pour compagnons de ton destin ; cherche-leur des remparts majestueux, que tu établiras enfin, après avoir erré à travers les mers". Ainsi parla-t-il, et dans ses mains il tenait Vesta la puissante et ses bandelettes, et sa flamme éternelle, retirées des profondeurs du sanctuaire.

 

Énée choisit de résister et entraîne ses compagnons (298-360)    

  Cependant, les remparts résonnent de diverses plaintes mêlées ; et de plus en plus, bien que la demeure de mon père Anchise  soit cachée, en retrait, protégée par des arbres, les sons se font distincts, et l'horrible bruit des armes s'accroît. Je me secoue de mon sommeil et en grimpant, j'arrive en haut du toit où je me dresse, oreilles tendues. Ainsi, lorsque des flammes, poussées par les Austers furieux, s'abattent sur les moissons, lorsque le torrent d'un fleuve dévalant de la montagne anéantit campagnes, riches semailles, travaux des bœufs, entraînant les arbres abattus, le berger en haut d'un rocher est frappé de stupeur en entendant un bruit, sans en comprendre la cause. Alors il faut vraiment croire l'évidence ; le piège des Danaens est patent.  Déjà l'immense demeure de Déiphobe n'est plus que ruines, proie de Vulcain ; déjà celle de son voisin Ucalégon s'embrase ; et ces feux illuminent au large le promontoire de Sigée. Les clameurs des hommes s'élèvent et le son des trompettes. Affolé, je prends les armes. Il y a bien peu de raison de les prendre, mais je brûle du désir de rassembler une troupe pour combattre, de courir à la citadelle avec mes compagnons ; la fureur et la colère hâtent ma décision ; l'idée de mourir les armes à la main me paraît belle. Or, voici Panthus, échappé aux traits des Achéens, Panthus, fils d'Othrys, prêtre de la citadelle et de Phébus,  qui tient en main les objets du culte, les dieux vaincus ; tirant aussi un enfant, son petit-fils, il accourt affolé et se dirige vers notre porte. "Où cela se passe-t-il, Panthus ? Comment allons-nous trouver la citadelle ?" À peine avais-je dit cela, qu'il répondit dans un gémissement : "Notre dernier jour est arrivé, et la fin inéluctable pour la Dardanie. Nous les Troyens, nous avons vécu, et elles ont vécu aussi, Ilion et la gloire immense des Teucères ; Jupiter, dans sa cruauté, a tout transféré à Argos ; les Danaens sont maîtres de la ville incendiée. Monstrueux, se dressant à l'intérieur de nos remparts, le cheval déverse des guerriers armés, et Sinon, victorieux, boute partout le feu  et nous insulte. Par les portes grandes ouvertes, des hommes arrivent par milliers, comme lorsqu'ils vinrent jadis de la grande Mycènes. D'autres encore ont occupé les passages étroits, faisant barrage avec leurs javelots. Une rangée hérissée d'épées luisantes se dresse, prête au carnage. En première ligne, à grand peine, les gardiens des portes tentent de combattre et résistent dans une lutte aveugle". Sur ces paroles de l'Othryade, poussé par une puissance divine, je me porte vers l'incendie, vers le combat, là où m'appellent la triste Érinye et le tumulte et les cris qui s'élèvent vers le ciel. Viennent nous aider Rhipée et le très grand manieur d'armes  Épytus, surgis au clair de lune ; Hypanis et Dymas rejoignent notre flanc, ainsi que le jeune Corèbe, fils de Mygdon, qui était justement arrivé à Troie ces jours-là et qui, brûlant pour Cassandre d'un amour insensé, apportait à Priam et aux Phrygiens l'aide d'un gendre, le malheureux qui n'avait pas écouté les conseils de sa fiancée, la prophétesse!  Dès que je les vis rassemblés, pleins d'ardeur  pour combattre, je commençai par les encourager :  "Jeunes gens, cœurs vainement valeureux,  si votre ferme désir est de suivre un homme audacieux,  résolu à l'impossible, voyez l'infortune où nous nous trouvons : ils ont tous déserté les autels et quitté les sanctuaires, les dieux qui maintenaient notre empire ; vous secourez  une ville incendiée. Mourons et jetons-nous au cœur des combats. Les vaincus n'ont qu'un seul espoir : n'espérer aucun salut!" Ainsi redouble l'ardente fureur dans les cœurs des jeunes gens. Alors, tels des loups rapaces tenus au ventre par l'âpre rage de la faim, jetés comme des aveugles dans l'épais brouillard et attendus par leurs petits à la gorge sèche, nous allons à une mort certaine, sous les traits ennemis, et faisons route vers le cœur de la ville.  Une nuit sombre plane et englobe tout au creux de son ombre.

 

Ultime et vaine résistance des Troyens (361-437)    

  Qui pourrait relater en détail le désastre de cette nuit, en énumérer les morts ? Qui pourrait verser des larmes à la mesure à nos épreuves ? Notre antique cité, qui tant d'années régna souveraine, s'est écroulée ; des corps sans nombre gisent inertes, partout, dans les rues et dans les maisons et sur les parvis sacrés des temples. Les Teucriens ne sont pas les seuls à payer de leur sang ; parfois aussi dans les cœurs des vaincus renaît le courage, et des Danaens vainqueurs tombent. Partout le deuil cruel, partout l'épouvante et la mort aux multiples visages.  Le premier des Grecs à se présenter à nous, avec une grande escorte, est Androgée ; il nous prend pour ses alliés, l'inconscient, et s'adresse d'emblée à nous, avec des paroles amicales : "Pressez-vous, camarades! Quelle lenteur vous retarde et vous retient ? D'autres Grecs ont incendié Pergame qu'ils pillent et dévalisent : et vous, c'est maintenant que vous arrivez de vos hauts navires ?" Il dit et, ne recevant aucune réponse satisfaisante, comprit aussitôt qu'il était tombé au milieu d'ennemis. Il resta interdit et, tout en reculant, se retint de parler. Tel le promeneur qui, dans d'épineux buissons, piétine sans le voir  un serpent qu'il cloue au sol, puis se met tout à coup à trembler et s'écarte de la bête qui relève son cou bleuâtre gonflé de colère, ainsi, tremblant à notre vue, Androgée cherchait à fuir. Nous fonçons, encerclons de nos armes serrées ces hommes, effrayés, ignorants des lieux, et les abattons sans distinction. Le bon vent de la Fortune souffle sur notre premier engagement. Alors devant ce succès, Corèbe en son cœur exulte et dit : "Mes amis, pour la première fois, la Fortune nous montre une voie de salut, elle se montre bienveillante, suivons-la sur cette voie : échangeons nos boucliers et arborons les insignes des Danaens.  Est-ce ruse ou bravoure ? Qui s'en soucierait devant un ennemi ? Eux-mêmes nous donneront des armes". Après avoir ainsi parlé, il revêt le casque à panache d'Androgée, son beau bouclier ciselé, et à son flanc il attache une épée argienne. Rhipée, et aussi Dymas, et tous les jeunes gens l'imitent joyeusement : tous s'arment de ces récentes dépouilles. Nous avançons, mêlés aux Danaens, sous des dieux qui ne sont pas les nôtres, et, dans la nuit aveugle, nous nous affrontons en maints combats ; nous luttons et envoyons une masse de Danaens chez Orcus. D'autres fuient vers les navires et courent vers le rivage  chercher la sécurité ; quelques-uns, pris d'une lâche épouvante, remontent dans le cheval géant et se cachent dans le ventre familier. Hélas, nul ne peut se fier à des dieux, s'ils sont hostiles! Voici que depuis le temple, depuis le sanctuaire de Minerve, on traînait la fille de Priam, Cassandre ; cheveux épars, elle tendait en vain vers le ciel des yeux brûlants de fièvre, des yeux seulement, car des liens entravaient ses mains délicates. Corèbe, fou de colère, ne supporta pas cette vision ; il se jeta au milieu de la colonne, prêt à mourir au combat. Tous nous le suivons et fonçons en avant, en rangs serrés.  D'abord, du faîte du sanctuaire, nos soldats nous écrasent de leurs traits, provoquant le plus désastreux des carnages, trompés par l'aspect des armes et les panaches grecs. Les Danaens alors, hurlant de colère à se voir reprendre la jeune fille, arrivent de partout et nous attaquent : le très fougueux Ajax, et les deux Atrides, et toute l'armée des Dolopes. Ainsi parfois, quand éclate une tempête, s'affrontent des vents contraires, le Zéphyr, le Notus et l'Eurus, fier de ses chevaux venant de l'Aurore ; les forêts sifflent ; et tout couvert d'écume, armé de son trident, Nérée se déchaîne et du fond de l'abîme soulève les flots.  Et voilà ces hommes que, à la faveur de l'ombre d'une nuit obscure, notre ruse avait mis en fuite et dispersés dans toute la ville, voilà qu'ils reparaissent aussi ; ils sont les premiers à reconnaître les boucliers et les armes trompeuses, à remarquer l'accent discordant de nos voix. Aussitôt, nous sommes écrasés sous le nombre. Corèbe, le premier, succombe de la main de Pénélée, près de l'autel de la déesse, la puissante guerrière ; Rhipée tombe aussi, qui fut juste entre tous, et, parmi les Troyens, le plus grand serviteur de l'équité! Les dieux en jugèrent autrement! Hypanis et Dymas périrent aussi, transpercés par des alliés ; et toi, Panthus, ni ton immense piété,  ni le bandeau sacré d'Apollon ne te protégèrent dans ta chute. "Cendres d'Ilion, ultimes flammes de mes proches, je l'atteste : lors de votre chute, il n'est aucun trait, aucun risque que j'aie évités, et si tel avait été mon destin, j'aurais mérité de tomber sous la main des Grecs". Nous nous arrachons de là, Iphitus et Pélias et moi - Iphitus, un peu lourd déjà, vu son âge, et Pélias, ralenti par un coup que lui porta Ulysse - . Des cris nous conduisent tout droit au palais de Priam.

 

Au palais de Priam (vers 438 à 558)    

 

Énée assiste à la destruction du palais par Pyrrhus (438-505)

  Là se déroule sous nos yeux un combat terrible, comme si nulle part ailleurs on ne se battait, comme si ailleurs dans la ville personne ne mourait.  Nous voyons Mars se déchaîner, les Danaens se ruer sur le palais, et le seuil pris d'assaut par une formation en tortue. Des échelles se collent aux murs et, au pied même des portes, les hommes montent aux échelons : leurs boucliers dans la main gauche les protègent des traits et leur droite s'accroche aux arêtes des toits. Face à l'assaut, les Dardanides démolissent les tours du palais et toutes ses parties élevées : voyant leur fin venue, voilà désormais les armes qu'ils s'apprêtent à utiliser pour se défendre, au moment suprême : ils font tomber les poutres dorées, fiers décors de nos lointains ancêtres. D'autres, poignards brandis, occupent le pas des portes  qu'ils protègent en formant un rang serré. Notre ardeur est ravivée à la pensée de secourir le palais royal, d'aider, de soulager ces hommes, et de rendre force à des vaincus. Il existait une entrée, avec porte dérobée, qui rendait accessibles entre elles les différentes parties du palais de Priam, une porte abandonnée à l'arrière, par où bien souvent, au temps où subsistait notre royaume, la malheureuse Andromaque, sans escorte, avait coutume de venir chez ses beaux-parents, amenant à son grand-père le petit Astyanax. Je monte au plus haut point du toit, d'où les infortunés Troyens lançaient de toutes leurs forces des traits qui restaient sans effet.  Une tour s'y dressait en surplomb, montant jusqu'au ciel, une tour, d'où l'on avait coutume de découvrir le panorama de Troie et les navires des Danaens et le camp des Achéens. Nous l'attaquons par tous les côtés, à coup de hache, là où les jointures des niveaux supérieurs présentaient du jeu. Arrachée à ses puissantes assises, et poussée en avant, elle glisse soudain et s'écroule à grand fracas, écrasant sur une large étendue les rangs des Danaens. Mais d'autres guerriers les remplacent ; et entre-temps pleuvent sans arrêt des pierres et des projectiles de toutes sortes. À l'entrée même du palais, sur la première marche, Pyrrhus exulte,  avec ses armes d'airain qui étincellent dans la lumière : ainsi apparaît à la lumière un serpent qui, repu d'herbes maléfiques, avait, durant les frimas de l'hiver, protégé sous terre son corps enflé ; maintenant, dépouillé de sa vieille peau, neuf et éclatant de jeunesse, il déroule son échine luisante, soulevant sa poitrine, défiant le soleil et agitant dans sa gueule sa langue triplement fourchue. Avec lui, le géant Périphas, et le conducteur des chevaux d'Achille, l'écuyer Automédon, ainsi que toute l'armée venue de Scyros, s'approchent de la demeure et lancent des torches sur les toits. Pyrrhus parmi les premiers, à l'aide de la double hache qu'il a saisie,  saccage le solide perron, arrache de leurs gonds les montants de bronze. Déjà, il a fait sauter une poutre, enfoncé le chêne résistant et ouvert une immense brèche, largement béante. L'intérieur de la demeure apparaît ; ses longues cours se découvrent ; on voit les appartements du palais de Priam et des anciens rois ; on voit aussi les hommes armés debout devant l'entrée, sur le seuil. L'intérieur de la maison n'est que gémissements qui se mêlent à un tumulte désastreux, et les parties les plus retirées du palais retentissent des lamentations des femmes ; leur cri atteint les astres d'or. Les mères épouvantées errent à travers l'immense palais,  étreignent les portes, les serrent, y collent leurs lèvres. Pyrrhus, fougueux comme son père, menace ; ni barrières ni gardes ne peuvent le contenir ; sous les coups répétés d'un bélier, la porte cède et les battants, sortis de leurs gonds, tombent. Une voie se fraie de force. Brisant les accès, tuant ceux qu'ils rencontrent en premier lieu, les Danaens sont entrés et des soldats emplissent toutes les pièces. Un fleuve bouillonnant, qui a rompu ses digues, met moins de fureur à sortir de son lit et à triompher des berges opposées à son tourbillon, lorsque son flot déborde sur les champs, entraînant à travers les plaines bêtes et étables. De mes propres yeux j'ai vu Néoptolème,  ivre de carnage, et les deux Atrides, debout sur le seuil, j'ai vu Hécube et ses cent brus et, parmi les autels, j'ai vu Priam souillant de son sang les feux qu'il avait lui-même consacrés. Ces cinquante chambres nuptiales, espoir d'une si grande descendance, leurs portes superbes, parées de l'or et des dépouilles barbares, se sont écroulées ; les Danaens s'emparent de ce qu'a épargné l'incendie.

 

La mort de Priam (506-558)    

  Peut-être vous demandez-vous quel fut le sort de Priam! Dès qu'il voit sa ville tombée, capturée, les portes de son palais détruites et l'ennemi au cœur même de sa demeure, en vain le vieillard revêt sur ses épaules que l'âge faisait trembler l'armure  qu'il avait longtemps délaissée, il ceint un glaive bien inutile et, disposé à mourir, se porte au milieu du rang serré des ennemis. Au cœur du palais, à ciel ouvert, sous la voûte de l'éther, il y avait un autel immense ; tout près, un laurier très ancien, s'inclinait vers l'autel, englobant les Pénates dans son ombre. Là se tenaient Hécube et ses filles, autour des tables sacrées, vainement, telles des colombes jetées au sol par une noire tempête ; elles étaient assises, serrées, et embrassant les statues des dieux. En voyant Priam en personne, revêtu des armes de sa jeunesse, Hécube dit : "Quelle idée sinistre, mon pauvre époux,  t'a poussé à prendre ces armes ? Où cours-tu ainsi ? Ce ne sont pas des secours ni des défenseurs de cette sorte qu'exige la circonstance ; non, même mon cher Hector, s'il était présent... Viens donc par ici ; ou bien cet autel nous protégera tous, ou tu mourras avec nous". Après avoir ainsi parlé, elle attira le vieillard auprès d'elle et l'installa en ce lieu sacré. Mais voici que Politès, un des fils de Priam, échappe au massacre de Pyrrhus, traverse les traits et les rangs ennemis, fuit par les longs portiques et franchit les cours désertes ; il est blessé ; le fougueux Pyrrhus, de son arme menaçante,  le poursuit et déjà sa main le tient, déjà sa lance le presse. Quand enfin Politès arrive près de ses parents, il tombe sous leurs yeux et rend l'âme dans une mare de sang. Alors Priam, bien que déjà à moitié possédé par la mort, ne peut se contenir ni s'empêcher de crier sa colère : "Pour ce crime, pour ces forfaits si audacieux, puissent les dieux, si au ciel quelque justice se soucie de ces choses, te faire payer un digne châtiment, et t'octroyer le salaire mérité, toi qui m'as fait voir de mes yeux la mort de mon enfant, et qui as souillé par son massacre les regards d'un père.  Non, l'illustre Achille, dont faussement tu te prétends issu, ne traita pas ainsi son ennemi Priam ; il eût rougi de violer les droits et la confiance d'un suppliant et il me rendit, pour le mettre au tombeau, le corps exsangue d'Hector, avant de me renvoyer dans mon royaume". Sur ces paroles, le vieillard lança un trait faible, sans force, qui aussitôt rebondit sur l'airain, rendant un son rauque, puis resta suspendu, inutile, au sommet de la bosse du bouclier. Pyrrhus lui répondit : "Eh bien, tu iras en messager rapporter cela à mon père le Péléide. Souviens-toi de lui raconter mes tristes exploits et l'absence de noblesse de Néoptolème.  Et maintenant, meurs!" Disant cela, il entraîne vers les autels Priam tremblant, qui glisse dans la mare du sang de son fils ; Pyrrhus de la main gauche lui saisit les cheveux, et de la droite dégaine sa luisante épée, qu'il lui enfonce dans le flanc jusqu'à la garde. Ainsi s'acheva la destinée de Priam. Cette fin que le destin lui réservait l'emporta tandis qu'il voyait Troie en flammes, et Pergame en ruines, lui qui naguère régnait fièrement sur tant de peuples, sur tant de terres de l'Asie! Tronc immense, il gît sur le rivage, la tête arrachée de ses épaules, cadavre sans nom.

 

Énée quitte Troie (559-804)    

 

Vénus persuade Énée de quitter Troie (559-633)

  Alors, pour la première fois, l'horreur cruelle m'enveloppe.  J'étais stupéfié ; l'image de mon père chéri surgit en moi, quand je vis le roi cruellement blessé et rendant son dernier soupir - ils avaient le même âge - ; je vis Créuse laissée seule, notre demeure pillée et je pensai à l'infortune du petit Iule. Me retournant, j'évalue la troupe qui reste autour de moi. Épuisés, tous ont renoncé ; ils ont sauté, se jetant à terre ou livrant aux flammes leurs corps éprouvés. Je me trouvais donc seul, lorsque j'aperçus la Tyndaride, près du seuil de Vesta, silencieuse, se cachant, assise en retrait. Les incendies m'offraient leur claire lueur, tandis que j'errais,  portant partout mes regards sur toutes choses. Une fois Pergame détruite, cette créature redoutait pour elle l'hostilité des Troyens, le châtiment des Danaens, et les fureurs d'un époux trahi ; Érinye funeste tant à Troie qu'à sa patrie, elle s'était cachée et se tenait assise, invisible, près des autels. Un feu ardent m'embrasa l'esprit ; la colère me poussait à venger ma patrie en ruine et à châtier ce crime. "Cette femme reverra sans doute Sparte et la Mycènes de ses pères, en toute impunité ; elle rentrera en reine, honorée d'un triomphe! Elle reverra son époux, sa maison, ses parents et ses enfants,  entourée d'une foule de Troyennes et de serviteurs phrygiens! Priam sera mort par le fer! Et Troie se sera consumée dans les flammes! Et tant de fois le rivage de Dardanie aura suinté de sang! Non, il n'en sera pas ainsi! Car, s'il n'y a nul titre de gloire à châtier une femme, ma victoire sur celle-ci comporte du mérite : on me louera d'avoir exterminé ce monstre et d'avoir puni une créature qui le méritait ; il me sera doux aussi d'avoir assouvi mon cœur dans le feu de la vengeance et apaisé les cendres de tous les miens". Agitant ces pensées, j'étais transporté d'une folle fureur, lorsque s'offrit à moi la vision de ma mère vénérable ;  jamais mes yeux ne l'avaient vue si brillante ; dans la nuit, elle resplendissait dans une pure lumière ; en elle se révélait la déesse, belle, majestueuse, telle qu'elle apparaît d'habitude aux dieux du ciel. Elle me saisit la main, me retient et de sa bouche de rose ajoute ces paroles : "Mon fils, quelle grande douleur provoque cette colère sans retenue ? Pourquoi cette fureur ? Où donc s'en est allé ton zèle à mon égard ? N'iras-tu pas plutôt voir où tu as abandonné ton père Anchise, épuisé par l'âge ? Et Créuse, ton épouse, et ton petit Ascagne, sont-ils toujours en vie ? De toutes parts, autour d'eux, rôdent les troupes grecques et, si je ne veillais à les défendre,  déjà ils seraient emportés par les flammes, et achevés par l'épée ennemie. Non, je t'assure, ce n'est pas la beauté odieuse de la Tyndaride de Laconie, ni la faute de Pâris, mais bien la défaveur des dieux, oui, des dieux, qui renverse ce royaume et fait tomber Troie de son faîte. Regarde - car, ce nuage qui en ce moment arrête tes regards, affaiblit ta vue de mortel et obscurcit tout de son enveloppe humide, je vais le dissiper ; toi, ne crains pas les ordres de ta mère, ne refuse pas d'obéir à ses préceptes -. Ici, où tu vois ces masses ébranlées, ces pierres arrachées à d'autres pierres et ce flot de fumée mêlée de poussière,  c'est Neptune qui de son énorme trident déplace la muraille, ébranle ses fondements et arrache de ses bases la ville entière. Ici, à l'avant-plan, la cruelle Junon occupe les Portes Scées et, furie ceinte d'une épée, appelle hors des navires la troupe amie. Et maintenant, regarde, en haut de la citadelle, Pallas la Tritonienne siège, toute nimbée de lumière, arborant la cruelle Gorgone. Jupiter en personne aide les Danaens ; il leur donne courage et forces salutaires ; il excite les dieux à combattre les Dardaniens. Prends la fuite, mon fils, et mets un terme à tes efforts.  Nulle part, je ne te ferai défaut et je t'établirai, en sécurité, au palais paternel. Ayant fini de parler, elle s'évanouit dans les ombres épaisses de la nuit. Apparaissent alors les faces redoutables des dieux, puissances souveraines, s'acharnant contre la ville de Troie. Alors il me sembla vraiment qu'Ilion tout entière était en flammes, que la Troie de Neptune s'écroulait de fond en comble : ainsi, au sommet des monts, un frêne vénérable entaillé à la cognée par des paysans qui s'acharnent à l'abattre à coups redoublés ; l'arbre reste menaçant, il se met à trembler et agite son feuillage, quand sa cime est secouée ; mais peu à peu vaincu par ses blessures,  il émet un ultime gémissement et entraîne dans sa chute des blocs de rochers arrachés aux crêtes des monts. Je descends et, conduit par un dieu, je me dégage de l'incendie et des ennemis : les traits me livrent passage et les flammes s'écartent.

 

Anchise consent à fuir avec Énée (634-704)    

  Dès que j'arrivai au seuil de la demeure paternelle, dans notre antique maison, mon père, - je souhaitais l'emmener avant tout autre dans la montagne, et c'est lui que je réclamais en premier -, refuse de survivre au désastre de Troie et de subir l'exil. "Vous", dit-il, "dont le sang n'est pas altéré par les ans, dont les forces ont gardé leur vigueur intacte,  vous, pensez à la fuite. Pour moi, si les dieux du ciel avaient voulu que je vive, ils auraient sauvé ma maison. C'est assez, plus qu'assez, d'avoir vu pareilles ruines et survécu à la prise de la ville. Ainsi, dites-moi adieu, éloignez-vous de ce corps déjà sur le bûcher. Je trouverai bien la mort, arme en main ; l'ennemi me prendra en pitié et voudra me dépouiller. C'est facile de renoncer à une sépulture. Depuis longtemps je m'attarde, honni des dieux et traînant une vie inutile, depuis que le père des dieux et le roi des hommes lança sur moi ses vents et m'atteignit de sa foudre".  Il persistait à évoquer ces souvenirs et restait inflexible. Face à lui, nous fondons en larmes, mon épouse Créuse et Ascagne et toute la maison, le suppliant de ne pas vouloir que tout sombre avec lui, le père, et de ne point ajouter ce poids à un destin si pesant. Il refuse et reste accroché à sa décision et à sa demeure. À nouveau, je reprends les armes et, désespéré, je souhaite la mort. En effet, quelle décision prendre, que m'offrait désormais la fortune ? "Mon père, as-tu espéré que je pourrais partir en t'abandonnant ? Comment un ordre si impie peut-il sortir de la bouche d'un père ? Si les dieux veulent que rien ne subsiste d'une si grande ville,  si tu es bien décidé, et s'il te plaît d'ajouter à la perte imminente de Troie la tienne propre et celle des tiens, la porte est ouverte pour ce trépas ; bientôt, tout souillé du sang de Priam, Pyrrhus sera là, lui qui égorge le fils sous les yeux d'un père, et le père sur les autels. Est-ce pour cela, mère chérie, que tu m'arraches aux traits et au feu, pour me montrer l'ennemi au cœur de notre demeure, et Ascagne et mon père et, près d'eux, Créuse immolés dans le sang l'un de l'autre ? Mes amis, apportez mes armes ; l'heure ultime appelle les vaincus. Livrez-moi aux Danaens ; laissez-moi reprendre les combats.  Jamais nous ne mourrons tous aujourd'hui sans nous venger". Alors, une nouvelle fois, je saisis mon arme, glissai la main gauche sous mon bouclier, pour bien le fixer, et m'élançai hors de la maison. Or voilà que sur le seuil mon épouse m'embrassait les pieds, s'accrochait à moi et tendait le petit Iule à son père : "Si tu t'en vas pour mourir, emmène-nous partager tous tes dangers ; mais si, vu ton expérience, tu vois un espoir à reprendre les armes, protège en premier lieu notre maison. À qui nous abandonnes-tu, ton petit Iule, et ton père, et moi que naguère on disait ton épouse ?" En criant cela, elle emplissait toute la demeure de ses gémissements,  lorsque se manifesta un prodige soudain, étonnant à décrire. Car, tandis qu'il se trouvait dans les bras, sous les yeux de ses parents attristés, voici que semble venir du sommet de la tête de Iule une faible lumière, une aigrette dont la flamme, inoffensive, paraît le toucher, lécher sa souple chevelure, se repaître de ses tempes. Atterrés, nous tremblons de crainte, secouons les cheveux enflammés, et éteignons ces flammes sacrées, en y versant de l'eau. Mais mon père Anchise, heureux, leva les yeux vers les astres et tendit les mains vers le ciel en criant : "Jupiter tout-puissant, si des prières peuvent te fléchir,  regarde-nous, tout simplement ; et, si notre piété le mérite, accorde-nous ton aide, ô père, et confirme ces présages." Le vieillard avait à peine prononcé ces paroles que, sur la gauche, le tonnerre retentit soudain à grand fracas et qu'une étoile glissa du ciel, traversa les ténèbres, entraînant un flambeau d'une grande clarté. Nous la voyons glisser par-dessus le toit, éclatante, puis se cacher, dans la forêt de l'Ida, traçant une route. Elle laisse derrière elle un long sillon de lumière, et ses abords répandent au loin une fumée de soufre. Alors mon père, convaincu, se lève et se tourne vers le ciel,  s'adressant aux dieux et adorant l'astre sacré. "Désormais, plus de délai ; je vous suis, et où vous que me meniez, dieux de ma patrie, je suis présent ; sauvez ma maison ; sauvez mon petit-fils. Ce présage vient de vous ; Troie dépend de votre toute-puissance. Je cède donc, mon fils, et ne refuse pas de partir avec toi".

 

Un départ retardé par Créuse (705-804)    

  Il a fini de parler, et déjà on entend distinctement le crépitement du feu sur les remparts, et les incendies qui s'approchent, roulant leurs vagues. "Viens donc, père bien-aimé, prends place sur mon dos, moi, je marcherai, et ton poids sur mes épaules ne me pèsera pas ; quoi qu'il arrive, un seul et même danger ou un seul salut  nous attendra tous deux. Que le petit Iule m'accompagne et que ma femme suive nos pas, à quelque distance. Vous, mes amis, prêtez attention à ce que je vais dire. À la sortie de la ville, on trouve à l'écart un tumulus et un ancien temple, dédié à Cérès, et, tout près de là, un antique cyprès que la piété de nos pères a sauvegardé depuis d'innombrables années ; nous rejoindrons tous ce point par des routes diverses. Toi, père, tiens dans tes mains les objets sacrés et les Pénates de notre patrie ; pour moi, qui viens de sortir d'une guerre si terrible et de ce carnage, ce serait sacrilège de les toucher, avant de m'être purifié  dans l'eau courante d'un fleuve." Cela dit, inclinant la nuque, j'étends sur mes fortes épaules en guise de couverture la peau fauve d'un lion, et me charge de mon fardeau. Le petit Iule, à droite de son père, a mis sa main dans la sienne et le suit de ses pas inégaux. Derrière marche mon épouse. Nous traversons des endroits obscurs et moi, qui naguère ne m'émouvais ni pour une pluie de traits, ni pour un groupe de Grecs surgissant d'un bataillon hostile, maintenant, un souffle me terrifie, un bruit me tient en éveil, m'angoisse, et j'ai peur tant pour mon compagnon que pour mon fardeau.  Et déjà j'étais près des portes, me croyant parvenu au bout de la route, lorsque soudain un bruit répété de pas sembla frapper nos oreilles et mon père, scrutant l'obscurité, s'écria : "Mon fils, sauve-toi, mon fils, ils approchent. Je distingue l'éclat des boucliers et des armes qui brillent". Alors, je ne sais quelle divinité malveillante me fait trembler, m'enlève toute clairvoyance. Car, pendant que j'avançais par des chemins inconnus et hors des routes familières, hélas ma femme Créuse disparut : fut-elle emportée par un destin malheureux ? s'est-elle égarée en chemin ? s'est-elle arrêtée d'épuisement ?  Nul ne le sait. Dès cet instant en tout cas, nos yeux ne l'ont plus revue. Je ne me suis pas retourné, et n'ai pas pensé à la disparue avant notre arrivée au tumulus et au temple sacré de l'antique Cérès. Lorsque enfin tous se retrouvèrent là, elle seule manquait, trompant l'attente de nos compagnons, de son fils, de son époux. Dans mon égarement, qui des hommes et des dieux n'ai-je pas accusé ? Qu'ai-je vu de plus cruel dans notre cité anéantie ? Je confie à mes compagnons Ascagne, mon père Anchise, les Pénates de Troie, et les dissimule au creux d'un val. Moi, je regagne la ville, ceint de mes armes brillantes.  Il s'agit d'affronter à nouveau tous les hasards, de reparcourir Troie tout entière, d'exposer encore ma vie aux dangers. D'abord je gagne les murailles et le seuil obscur de la porte d'où j'étais parti ; j'observai nos traces, que je suivais en sens inverse, dans la nuit, laissant courir partout mes regards : partout je sens l'horreur, en même temps qu'un silence terrifiant! Alors, je cours chez moi, au cas où peut-être elle y aurait porté ses pas ; les Danaens avaient envahi toute la maison et l'occupaient. Soudain, un feu dévorant attisé par le vent se propage au faîte du toit ; les flammes apparaissent et leur tourbillon furieux monte dans les airs.  Je poursuis ma route et revois le palais de Priam et la citadelle. Déjà, sous les portiques déserts de l'asile de Junon, des gardes choisis, Phoenix et le cruel Ulysse, surveillent le butin. De partout c'est ici que convergent les trésors de Troie, arrachés aux sanctuaires incendiés, tables d'offrande aux dieux, solides cratères d'or, étoffes dérobées. Des enfants, des mères apeurées, en une longue file, se tiennent dressés tout autour. En fait, j'eus même l'audace de crier dans l'obscurité, je remplis les rues de mes cris ; et dans mon accablement,  je gémis en vain, inlassablement j'appelais Créuse. Je la cherchais, parcourant sans répit les bâtiments de la ville, quand un pitoyable fantôme, l'ombre même de Créuse, se présenta à mes yeux, paraissant plus grande que nature. Je restai stupéfait, cheveux dressés, et voix étranglée dans la gorge. Alors, elle me parla, et ses paroles apaisèrent mes inquiétudes : "À quoi bon te complaire tellement dans une douleur insane, mon tendre époux ? Ces événements ne surviennent pas sans que les dieux le veuillent ; il t'est interdit d'emmener d'ici Créuse pour compagne ; le roi du haut Olympe ne le permet pas.  Un long exil t'attend ; tu devras sillonner l'immensité de la mer ; tu parviendras en terre d'Hespérie, où s'écoule le Thybris lydien, de son cours paisible, dans de riches terres cultivées. Là-bas, la prospérité, un royaume et une épouse royale te sont réservés ; renonce à verser des larmes pour ta chère Créuse : non, je ne verrai pas les demeures orgueilleuses des Myrmidons ni des Dolopes et n'irai pas servir des matrones grecques, moi, issue de Dardanus et bru de la divine Vénus ; car la grande mère des dieux me retient sur ces rivages. Et maintenant, adieu ; garde ton amour pour l'enfant qui est nôtre".  Après avoir prononcé ces paroles, elle me quitta ; je pleurais, voulant lui dire tant de choses, mais elle se retira dans l'air léger. Trois fois je tentai d'entourer son cou de mes bras, trois fois je saisis en vain son image qui m'échappa des mains, semblable aux brises légères, toute pareille à un songe fugitif. Alors, une fois la nuit passée, je retrouvai enfin mes compagnons. Là, je découvre que des nouveaux venus ont afflué en masse ; je m'étonne de leur nombre : des mères de famille et des époux, des jeunes gens réunis pour l'exil, pitoyable multitude. Ils étaient venus de partout, avec leur courage et leurs biens,  prêts à embarquer, pour n'importe quelle terre où je voudrais les conduire. Déjà sur les crêtes du haut Ida se levait Lucifer, amenant le jour avec lui ; les Danaens tenaient assiégées les portes de la ville, et aucun espoir de secours ne s'offrait. Je cédai, soulevai mon père et gagnai les montagnes.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT III


Le site de la
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propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V03-Plan.html

 

LIVRE DES VOYAGES ET DES PROPHÉTIES

OU

LE PASSAGE DE L'ORIENT À L'OCCIDENT


 

Introduction : Départ de Troade (1-12) Première escale : la Thrace (13-72)
Deuxième escale : Délos (73-120) Troisième escale : la Crète (121-191)
Escale aux îles Strophades (192-269) Arrivée à Buthrote : Andromaque et Hélénus (270-355)
La prophétie d'Hélénus (356-462) Les adieux et le départ de Buthrote (463-505)
Premiers contacts avec l'Italie (506-547) Arrivée en Sicile, au pied de l'Etna (548-587)
Achéménide et le Cyclope (588-654) Arrivée à Drépane - Mort d'Anchise - Fin du récit (655-718)

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction : Départ de Troade (vers 1 à 12)    

 

  Après que les dieux d'en haut eurent décidé d'anéantir l'Asie et la race de Priam qui ne l'avait pas mérité, après la chute de la fière Ilion, tandis que de partout dans la Troie de Neptune monte la fumée, les augures divins nous poussent à chercher un exil lointain  et des terres désertes. Nous entreprenons de construire une flotte, près d'Antandros, au pied des monts de l'Ida de Phrygie, sans savoir où nous portera le destin, où il nous sera donné de nous établir. Nous rassemblons les hommes. L'été avait à peine commencé, et mon père Anchise nous pressait de confier les voiles aux destins.   En pleurs, je quittai alors les rivages de ma patrie et ses ports et la plaine où un jour vécut Troie. Exilé, je suis emporté vers le large, avec mes compagnons et mon fils, les Pénates et les Grands Dieux.

 

Escales en mer Égée (vers 13 à 191)    

 

Première escale : la Thrace (13-72)

  Au large s'étend la terre de Mars aux vastes plaines, terres de labour des Thraces, royaume jadis de l'âpre Lycurgue, qui fut lié à Troie  par d'antiques liens d'hospitalité et par l'association de nos Pénates, tant que dura notre fortune. C'est là que j'arrive, et dans une baie du rivage, commençant avec des destins hostiles, je pose mes premiers remparts et j'envisage de nommer les Énéades, d'après mon propre nom. J'apportai des offrandes à ma mère la Dionéenne et aux dieux protecteurs   des entreprises nouvelles, et je me mis à immoler sur le rivage un taureau magnifique au souverain roi des dieux célestes. Justement, près de là, se dressait un tertre que recouvraient des branches de cornouiller et un myrte hérissé de rameaux touffus. Je m'approchai et tentai d'arracher du sol ces branches vivaces  pour couvrir les autels de leurs rameaux feuillus. J'assiste alors à un prodige effrayant, étonnant à décrire. En effet, des racines cassées du premier arbuste arraché du sol coulent des gouttes d'un sang noir, qui souillent la terre de leur infection. Une horreur froide me secoue les membres   et, d'épouvante, mon sang glacé se fige dans mes veines. Je poursuis essayant encore d'arracher à l'autre plante une tige souple, afin de comprendre les causes secrètes de ce prodige. De l'écorce du second arbuste s'écoule aussi un sang noirâtre. Remuant mille pensées, j'invoquais les Nymphes champêtres,  et l'auguste Gradivus qui règne au pays des Gètes : puissent ces divinités rendre ces visions favorables et léger ce présage. Mais tandis que j'attaque un troisième arbuste avec plus de force encore, et qu'à genoux, je lutte contre le sable qui résiste, - vais-je en parler ou me taire ? -, j'entends, au fond du tertre,   un gémissement pitoyable et une voix qui remonte à mes oreilles : "Énée, pourquoi déchirer un malheureux ? Épargne donc un homme enseveli, évite de souiller tes mains pieuses. Non, je ne suis pas étranger pour toi ; je suis né à Troie, et ce n'est pas d'une branche que coule ce sang. Ah ! Fuis des terres cruelles, fuis un rivage avide : je suis Polydore. La moisson de traits qui m'a transpercé, m'a recouvert et a poussé sous forme de javelots aigus". Alors vraiment, oppressé par l'épouvante et l'incertitude, je restai stupéfait, cheveux dressés, et ma voix s'étrangla dans ma gorge. L'infortuné Priam avait jadis envoyé secrètement ce Polydore, muni d'une grande quantité d'or, chez le roi de Thrace pour y être formé, au moment où déjà il se défiait des armes de Dardanie et voyait sa ville assiégée de toutes parts. Dès que se brisa la puissance des Teucères et que pâlit leur Fortune, le Thrace suivit le parti d'Agamemnon et les armées victorieuses,  rompant avec tous ses devoirs sacrés, massacra Polydore, s'empara de l'or. À quels forfaits pousses-tu les cœurs des hommes, soif sacrée de l'or !  Lorsque l'épouvante m'eut quitté, je rapportai les prodiges divins à quelques personnalités du groupe, et surtout à mon père, et leur demandai leur avis. Tous ont le même sentiment : quitter cette terre de forfaiture, refuser une hospitalité profanée, laisser les vents emporter nos bateaux. Dès lors, nous refaisons des funérailles à Polydore, élevant sur son tertre un immense tas de terre ; des autels à ses Mânes sont dressés, parés de bandelettes sombres et de noir cyprès ;  des femmes d'Ilion, cheveux dénoués selon le rite, les entourent ; nous apportons des coupes pleines d'un lait tiède et mousseux avec des patères de sang sacré et nous enfouissons dans un tombeau, cette âme, que nous évoquons une ultime fois à haute voix. Puis, dès que la mer se fait sûre, que les vents offrent des flots apaisés,   que le doux bruissement de l'Auster invite à prendre le large, nos compagnons tirent les bateaux et en couvrent le rivage. Nous sortons du port, tandis que s'éloignent champs et cités.

 

Deuxième escale : Délos (73-120)    

  Il est au milieu de la mer une terre habitée, île sacrée, très chère à la mère des Néréides et à Neptune l'Égéen ;  elle errait de côtes en rivages, et Apollon le pieux archer la fixa à la haute Myconos et à Gyaros, l'immobilisa, lui accorda d'être habitée et d'ignorer les vents. Je m'y rends. Très tranquille, elle offre un havre sûr à des hommes épuisés ; aussitôt débarqués, nous rendons hommage à la ville d'Apollon.   Le roi Anius, à la fois roi de Délos et prêtre de Phébus, accourt vers nous, les tempes ceintes de bandelettes et de laurier sacré ; il reconnaît Anchise, son ami d'autrefois. En signe d'hospitalité, nous joignons nos mains droites, et pénétrons sous son toit. Je priais respectueusement dans le temple du dieu, fait de pierres vénérables : "Dieu de Thymbra, accorde-nous une demeure à nous ; à des hommes fatigués, donne des murs et une descendance et une ville faite pour durer ; de Troie, la seconde Pergame, sauve ces restes échappés aux Danaens et au cruel Achille. Qui est notre guide ? Où nous ordonnes-tu d'aller ? Où nous installer ? Dieu vénérable, envoie-nous un signe et pénètre en nos cœurs".

   J'avais à peine prononcé ces mots que, soudain, tout semble trembler, le parvis et le laurier du dieu ; toute la montagne alentour paraît ébranlée et, dans le sanctuaire grand ouvert, le trépied semble mugir. Humblement, nous nous étendons à terre, tandis qu'une voix frappe nos oreilles : "Rudes Dardanides, la terre même qui la première vous porta,  des l'origine de vos pères, vous accueillera aussi à votre retour en son sein fécond. Partez à la recherche de votre antique mère. Alors, la maison d'Énée régnera sur tous les rivages, et les enfants de ses enfants, et ceux qui naîtront d'eux !" Ainsi parle Phébus ; et une immense joie éclate, mêlée au tumulte.   Tous veulent savoir ce que sont ces remparts, en quel lieu Phébus appelle leurs errances et où il leur ordonne de retourner. Alors mon père, repassant en esprit les souvenirs des anciens, dit : "Chefs, écoutez, et apprenez les espoirs qui s'offrent à vous. La Crète, l'île du grand Jupiter, s'étend au milieu des flots ;  on y trouve le Mont Ida et le berceau de notre race. Des gens y habitent cent villes immenses, royaume très prospère, d'où partit, si mes souvenirs sont exacts, notre plus lointain ancêtre, Teucer, qui aborda d'abord aux rivages de Rhétée, qu'il choisit comme siège de son royaume. Ilion n'existait pas encore,   ni la forteresse de Pergame ; les habitants occupaient le fond des vallées. De Crète proviennent la déesse mère du Cybèle, les bronzes des Corybantes, et le bois de l'Ida ; de là aussi le silence garanti aux rites des mystères et les lions attelés, tirant le char de leur souveraine. En avant donc, et suivons la voie où mènent les ordres des dieux : apaisons les vents et partons pour le royaume de Cnosse. Du reste, la distance n'est pas longue : pourvu que Jupiter nous aide, dans trois jours, notre flotte mouillera sur les côtes crétoises". Sur ces paroles, il immola sur les autels les offrandes qui s'imposaient : des taureaux, l'un à Neptune, un autre à toi, bel Apollon ;   des brebis, une noire à la Tempête, une blanche, aux Zéphyrs salutaires.

 

Troisième escale : la Crète (121-191)    

  Le vent de la rumeur rapporte que le prince Idoménée est parti, expulsé du royaume de ses pères, que les rivages de Crète sont désertés, la place vide d'ennemis, et les demeures abandonnées disponibles. Nous quittons le port d'Ortygie et volons sur la mer, délaissant  Naxos aux crêtes foulées par des Bacchantes, et la verdoyante Donusa, Oléare, et la blanche Paros, et les Cyclades éparses sur la mer. Nous nous glissons sur les eaux agitées qui séparent toutes ces îles. Les cris des matelots rivalisant à qui mieux mieux d'ardeur s'élèvent : nos compagnons insistent pour que nous rejoignions la Crète de nos aïeux.   Un vent de poupe qui se lève les pousse au moment du départ, et nous abordons enfin aux rivages antiques des Curètes. Alors, avidement je construis les murs de la ville dont j'ai rêvé ; je la nomme Pergamée, à la joie de mes gens, que j'exhorte à aimer leurs foyers et à élever une forteresse couverte.  Déjà nos navires étaient tirés au sec sur le rivage ; les jeunes s'occupaient de mariages et de champs nouveaux ; je donnais des lois et fixais les résidences, lorsque subitement survint, dans une atmosphère infectée, un fléau qui épuisait bras et jambes, fatal aux arbres et aux semailles, bref, une saison porteuse de mort.   Les gens rendaient leur douce vie ou traînaient des corps malades ; alors, Sirius brûlait les champs qui devenaient stériles ; les plantes séchaient et les moissons malades empêchaient toute subsistance. Mon père conseille de reprendre la mer, pour consulter à nouveau l'oracle d'Ortygie et Phébus, en implorant sa bienveillance :  quel terme fixe-t-il à notre épuisement ? où veut-il que nous cherchions un soulagement à nos épreuves ? où devons-nous tourner notre course ? C'était la nuit, et sur terre le sommeil tenait tous les êtres endormis. Les images sacrées des dieux et les Pénates phrygiens, que j'avais arrachés aux flammes de la ville, et emportés de Troie,   je les vis de ma couche se dresser sous mes yeux, dans mes songes, bien visibles dans l'abondante lumière que la pleine lune diffusait à travers les fenêtres ; ils m'adressèrent ces paroles qui apaisèrent mes inquiétudes : "Ce que te dirait Apollon, si tu te rendais à Ortygie,  il le prophétise ici, et c'est lui qui nous envoie à ton seuil. Nous t'avons suivi, toi et tes armes, lorsque flambait la Dardanie, nous avons navigué, sous ta guidance, à travers l'océan houleux ; c'est nous aussi qui porterons aux astres les petits-enfants qui te viendront, et à leur ville donnerons l'empire. Toi, prépare pour de grands lendemains   de grandes murailles et ne renonce pas à la longue épreuve de l'errance. Il faut changer de lieu de séjour. Il ne t'a point conseillé ces rivages, le dieu de Délos ; Apollon ne t'a pas ordonné de t'établir en Crète. Il existe un lieu que les Grecs nomment Hespérie, terre antique, puissante par ses armes et la fécondité de son sol ;  des Oenotriens l'ont habitée ; maintenant, selon la tradition, leurs descendants l'ont appelée Italie, du nom de leur chef. Ce sont nos lieux à nous ; c'est de là que proviennent Dardanus et aussi le vénérable Iasius, à l'origine de notre race. Allons, debout, et, sois heureux de rapporter à ton vieux père   ces paroles qu'il ne faut pas mettre en doute : qu'il recherche Corythe et les terres d'Ausonie ; Jupiter te refuse les champs de Dicté". Impressionné par ces visions et par la voix des dieux - ce n'était pas l'effet du sommeil, mais je croyais reconnaître, présents devant moi, leurs visages et leur chevelure voilée et leurs traits ;  une sueur glacée à ce moment m'inondait tout entier -, je m'extirpe de ma couche et, tournant les mains, je les tends vers le ciel, priant à haute voix et répandant sur les flammes une libation sans tache. Les rites accomplis, tout joyeux, j'avertis Anchise et lui rapporte tout en détail.   Il reconnut l'ambiguïté de notre origine et nos deux ancêtres, avoua s'être trompé à nouveau sur des lieux bien anciens. Il rappelle alors : "Mon fils, toi que tourmente le destin d'Ilion, Cassandre était la seule à me prédire de tels événements. Maintenant, je me souviens, elle prédisait ces destins réservés à notre race,  et souvent elle évoquait l'Hespérie, souvent les royaumes d'Italie. Mais qui aurait cru que les Teucères aborderaient en Hespérie ? Qui la prophétesse Cassandre eût-elle pu émouvoir alors ? Cédons à Phébus et, sur ses conseils, suivons la meilleure voie". Ainsi parla-t-il ; tous nous applaudissons et obéissons à son ordre.   Une fois de plus nous quittons la place et, y laissant quelques hommes, nous hissons les voiles et sur nos nefs creuses parcourons la vaste mer.

 

Étapes en Grèce - Rencontres avec le passé (vers 192 à 355)    

 

 Escale aux îles Strophades (192-269)

  Les bateaux gagnent le large. Plus aucune terre en vue désormais, partout le ciel et partout la mer. Alors par-dessus nos têtes, un sombre nuage se fait menaçant,  porteur de nuit et d'orage. Les flots se soulèvent dans l'obscurité. Aussitôt les vents retournent la mer ; d'énormes vagues se dressent ; nous sommes ballottés, dispersés en un vaste tourbillon ; les averses ont caché le jour ; la nuit humide a dérobé le ciel ; les éclairs se multiplient à travers les nuages déchirés.   Déviés dans notre course, nous errons en aveugles sur les flots. Palinure même prétend ne plus discerner le jour de la nuit dans le ciel et avoir oublié sa route au milieu des ondes. Dans d'aveugles ténèbres, pendant trois longs jours indistincts et autant de nuits sans étoiles, nous errons sur la mer.  Le quatrième jour, pour la première fois, nous voyons enfin émerger une terre, qui dévoile au loin ses montagnes et déroule de la fumée. Les voiles tombent ; nous faisons force de rames ; sans tarder, les matelots, de toutes leurs forces, tourmentent l'écume et balaient les flots sombres. Rescapé des ondes, j'échoue d'abord sur les bords des Strophades.

  Les îles Strophades, avec leur nom grec, se dressent au milieu de l'immensité ionienne ; elles sont habitées par la cruelle Céléno et les autres Harpyes, depuis que leur fut fermée la maison de Phinée et que, par peur, elles abandonnèrent leurs tables précédentes. Nul monstre n'existe plus sinistre qu'elles, et jamais n'ont surgi  des eaux du Styx fléau plus cruel ni colère divine plus furieuse. Ces oiseaux ont une tête de femme, un flux immonde s'écoule de leur ventre, leurs mains sont pourvues de griffes, et leurs faces sont toujours pâles de faim ! Aussitôt débarqués, nous pénétrons dans le port, et voilà   sous nos yeux, épars dans les champs, de riches troupeaux de bœufs et des bandes de chèvres sans berger dans les herbages. Armes en main, nous fonçons et invitons les dieux et Jupiter même à partager notre butin ; puis, dans une crique du rivage, nous dressons les lits et faisons un copieux repas.  Mais soudain, se laissant glisser des montagnes en un vol effrayant, les Harpyes sont là et secouent leurs ailes qui claquent bruyamment. Elles pillent notre nourriture et souillent tout à leur contact immonde, puis un cri sauvage se mêle à une odeur nauséabonde. Une seconde fois, dans un lieu très retiré, sous une roche creuse, (entouré d'arbres et d'ombres inquiétantes), nous dressons nos tables et replaçons le feu sur les autels. À nouveau, d'un autre point du ciel et de cachettes invisibles, une horde bruissante aux pattes crochues survole sa proie et souille nos mets de crachats. Alors j'ordonne à mes compagnons  de prendre leurs armes pour combattre cette tribu sauvage. Immédiatement, ils obéissent aux ordres, tiennent prêts leurs glaives couverts d'herbes et les boucliers qu'ils dissimulent. Ainsi donc, quand, tombées du ciel, elles eurent rempli la baie de leurs cris, Misène, du haut de son poste d'observation, donne un signal   de sa trompe creuse. Nos compagnons s'élancent et s'essayent à ce combat nouveau : blesser de leurs traits ces sinistres oiseaux marins. Mais leurs plumes les protègent contre toute atteinte, leurs échines sont invulnérables et, rapides, elles s'enfuient en glissant vers les astres, laissant une proie à demi consommée et des traces répugnantes.  Seule, au sommet d'un rocher, Céléno s'est installée, oiseau de malheur, qui de sa poitrine laisse éclater ces mots : "Pour nos bœufs massacrés et nos génisses abattues, voici donc la guerre, descendants de Laomédon ! Vraiment êtes-vous prêts à faire la guerre et à chasser de leur royaume ancestral les Harpyes innocentes ?   Écoutez donc, et fixez dans vos cœurs la prophétie que voici, faite à Phébus par le tout-puissant Jupiter, et à moi par Phébus Apollon ; moi, l'aînée des Furies, je vous la dévoile. Vous courez vers l'Italie, appelant les vents à l'aide : Vous irez en Italie ; vous pourrez entrer dans les ports.  Mais avant de ceindre de murs la ville qui vous est destinée, une faim intolérable et l'injuste massacre que nous avons subi vous pousseront à saisir dans vos mâchoires et à consommer vos tables". Elle dit et, prenant son envol, se réfugie dans la forêt. La crainte subitement glace le sang de nos compagnons   et leur courage défaille. Désormais, ils me pressent d'exiger la paix non plus par les armes mais par des vœux et des prières, qu'elles soient déesses ou oiseaux cruels et repoussants. Mon père Anchise, sur le rivage, les mains tendues, invoque les grands divinités et prescrit les honneurs qui leur sont dus : "Dieux, écartez de nous ces menaces ; dieux, détournez un tel malheur ; soyez nous favorables, sauvez les gens pieux que nous sommes ". Puis il ordonne d'arracher le câble du rivage, de larguer et secouer les cordages. Les souffles du Notus tendent les voiles : sur les vagues écumantes, nous fuyons par où le vent et notre pilote nous appelaient.   

 

 Arrivée à Buthrote : Andromaque et Hélénus (270-355)    

  Bientôt, au milieu des flots, apparaît Zacynthe la boisée, et Dulichium et Samé et les rocs abrupts de Nérite. Nous évitons les rochers d'Ithaque, royaume de Laerte, et maudissons la terre qui nourrit le cruel Ulysse. Et bientôt apparaissent les sommets brumeux du mont Leucate  et le temple d'Apollon, redouté des marins. Épuisés, nous nous dirigeons de ce côté et approchons d'une petite ville. De la proue, nous jetons l'ancre et rangeons les navires le long du rivage. Alors, ayant touché terre enfin contre tout espoir, nous nous purifions en l'honneur de Jupiter, brûlons sur les autels les offrandes promises, et célébrons sur les rivages d'Actium les jeux d'Ilion. Nos compagnons, dénudés, le corps ruisselant d'huile, pratiquent les jeux de notre patrie : il est doux d'avoir évité tant de villes argiennes et d'avoir pu fuir au milieu des ennemis. Entre-temps, le soleil arrive au terme de sa longue révolution d'une année,  et le glacial hiver soulève les flots, au gré des Aquilons. Le bouclier de bronze creux, que porta le grand Abas, je le fixe aux montants de la porte qui me fait face, et y inscris un vers : "Énée consacre ces armes prises aux Danaens vainqueurs". J'ordonne alors de quitter le port et dis aux rameurs d'occuper leurs bancs.   Les matelots à l'envi frappent la mer et balayent les flots. Bientôt, nous laissons derrière nous les tours élevées des Phéaciens ; choisissant le rivage de l'Épire, nous entrons dans le port des Chaoniens et accédons à la ville haut perchée de Buthrote. Là, d'emblée un récit incroyable parvient à nos oreilles : c'est Hélénus, le fils de Priam, qui règne sur des villes grecques, devenu maître et de la couche et du trône de Pyrrhus l'Éacide ; Andromaque à nouveau est échue à un époux de sa race. Je restai stupéfait, et le cœur brûlant d'une tendresse sans borne, je veux m'adresser au héros, m'informer d'événements si importants.

  Je m'avance loin du port, quittant ma flotte et le rivage ; justement à ce moment, aux portes de la ville, dans un bois sacré, près du cours d'un faux Simoïs, Andromaque offrait un repas rituel et des présents funèbres ; elle versait une libation aux cendres d'Hector en invoquant ses Mânes près d'un tertre vide, recouvert d'un gazon verdoyant,  et près de deux autels consacrés, qui lui arrachaient des larmes. Dès qu'elle me vit approcher et remarqua autour d'elle des armes troyennes, elle s'affola, effrayée par cette vision fantastique. Son regard se figea, la chaleur quitta ses membres, elle tomba évanouie et, après un long moment, balbutia :   "Est-ce ton vrai visage, viens-tu vers moi en messager véridique, fils de déesse ? Es-tu vivant ? Ou, si la lumière de la vie s'est retirée de toi, où est Hector ?", dit-elle, fondant en larmes, emplissant les lieux de ses cris. J'ai peine à répondre quelques mots à cette femme éperdue et, dans mon trouble, j'ouvre la bouche balbutiant ces rares paroles : "Oui, je suis vivant, et ma vie se traîne dans les pires épreuves ; n'en doute pas, ce que tu vois est bien réel ! Hélas ! Quel sort a été le tien, lorsque tu fus dépossédée d'un époux si valeureux ? As-tu vécu une destinée assez digne de toi, Andromaque, épouse d'Hector ? Es-tu toujours l'épouse de Pyrrhus ?" Elle baissa les yeux et, d'une voix éteinte, dit : "Elle est heureuse entre toutes, la fille de Priam, qui, près du tertre d'un ennemi, sous les hauts remparts de Troie, fut condamnée à mourir, sans avoir à subir un tirage au sort et sans avoir, captive, à partager la couche d'un maître vainqueur !  Après l'incendie de notre patrie, emportée à travers les mers, j'ai enduré la morgue du rejeton d'Achille et son orgueil juvénile, et ai accouché dans la servitude. Ensuite, Pyrrhus a suivi Hermione, la fille de Léda, pour contracter un hymen lacédémonien, et il a transmis l'esclave que je suis à son esclave Hélénus.   Mais brûlant d'un amour infini pour l'épouse qu'on lui avait enlevée, et agité par les Furies suite à ses crimes, Oreste maîtrisa Pyrrhus qui ne s'y attendait pas, et l'égorgea près des autels de ses pères. À la mort de Néoptolème, une partie du royaume revint à Hélénus, qui donna à ces champs le nom de Chaoniens,  et appela Chaonie toute la région, en l'honneur du Troyen Chaon. Sur les hauteurs, Hélénus ajouta une Pergame, cette citadelle troyenne. Mais, toi, quels vents, quels destins ont dirigé ta course ? Ou plutôt quel dieu t'a poussé, à ton insu, vers nos rivages ? Qu'en est-il du petit Ascagne ? A-t-il survécu ? Respire-t-il ?  Lui que Troie désormais pour toi… Mais l'enfant s'inquiète-t-il d'avoir perdu sa mère ? Est-il poussé à l'antique vertu et aux sentiments héroïques, par l'exemple de son père Énée et de son oncle Hector ?" Elle parlait ainsi en pleurant et longuement gémissait en vain,  quand, venant des remparts, s'amène Hélénus, le héros Priamide, suivi d'une nombreuse escorte. Il reconnaît ses compatriotes et, heureux, les conduit à sa demeure, tandis que toutes ses paroles sont entrecoupées de larmes. Je m'avance, et je reconnais une petite Troie, une Pergame,   faite sur le modèle de la grande, et un ruisseau à sec, dénommé Xanthe. J'embrasse les seuils d'une porte Scée ; et les Teucères en même temps que moi apprécient cette ville alliée. Le roi les accueillait sous de vastes portiques : au milieu de la cour, ils offraient en libation des coupes de la liqueur de Bacchus,  et tenaient en main des offrandes de mets posés sur des patères d'or.

 

Passage de Grèce en Sicile (vers 356 à 547)    

 

La prophétie d'Hélénus (356-462)

  Et déjà un jour s'est écoulé, puis un autre. Les brises invitent nos voiles, dont la toile se gonfle au souffle de l'Auster. J'aborde le devin et le questionne : "Fils de Troie, interprète des dieux, toi qui entends les volontés de Phébus,   les trépieds, les lauriers de Claros, toi qui comprends les astres et le langage des oiseaux et les présages qu'annonce leur vol rapide, allons, parle ( des manifestations divines favorables m'ont révélé toute ma course et les dieux unanimes, dans leur puissance, m'ont persuadé de tendre vers l'Italie et de tenter d'atteindre ces terres lointaines.  Seule, la Harpye Céléno prophétise un prodige inouï, qu'il est impie de rapporter, et elle annonce de sinistres colères et une famine abominable). D'abord, quels périls éviter ? Quelle route suivre, pour surmonter de telles épreuves ?" Alors Hélénus, après le sacrifice rituel de jeunes taureaux,   implore la paix des dieux ; il dénoue les bandelettes de sa tête sacrée et, me prenant la main, me conduit au seuil de ton temple, Phébus, moi que rend hésitant la toute puissance divine. Le prêtre enfin de sa bouche inspirée énonce cette prophétie : "Fils de déesse, (tu vogues sous des auspices très puissants,  c'est une certitude manifeste ; ainsi le roi des dieux distribue et alterne les destinées ; ainsi se déroule l'ordre des choses), mes paroles ne te dévoileront que quelques-uns des nombreux points qui te permettront une traversée plus sûre dans des mers accueillantes et une installation en un port d'Ausonie ; car les Parques interdisent qu'Hélénus en sache plus et Junon la Saturnienne l'empêche de parler. Tout d'abord, de cette Italie que déjà tu imagines toute proche, et de ses ports voisins où, pauvre ignorant, tu es prêt à pénétrer, une longue route vous sépare, non frayée encore en de longues terres. Il faudra d'abord déployer vos rames dans la mer de Trinacrie,  vos navires devront parcourir l'étendue salée d'Ausonie, et franchir les lacs infernaux et l'île de Circé l'Ééenne, avant que tu puisses établir une cité en une terre sûre. Je vais te révéler des signes ; toi, retiens-les enfouis dans ta mémoire. Lorsque, anxieux, tu découvriras sous les chênes de la rive,   au bord d'un cours d'eau caché, une énorme truie, mère d'une portée de trente porcelets, couchée par terre, toute blanche, avec ses petits, blancs aussi, pendus à ses mamelles, ce sera le site d'une ville, un repos assuré après les épreuves. Et ne sois pas horrifié par ces morsures à faire dans les tables :  les destins trouveront leur voie et, invoqué, Apollon t'aidera. Fuis nos terres et cette rive du littoral d'Italie qui, toute proche, est baignée par la houle de notre mer ; tous les remparts abritent des Grecs malfaisants. Ici, les Locriens de Naryx ont établi leurs murailles   et Idoménée de Lyctus occupe avec ses troupes les plaines salentines ; ici, l'humble Pétélie s'appuie sur la muraille de Philoctète, le général venu de Mélibée. Et de plus, dès que par-delà la mer ta flotte aura jeté l'ancre, après avoir dressé des autels, tu accompliras tes vœux sur le rivage.  Drapé dans un tissu de pourpre, tu te voileras la chevelure de peur que, entre les feux sacrés allumés en l'honneur des dieux, n'apparaisse une face ennemie qui vienne troubler les présages. Que tes compagnons retiennent ces rites sacrés ; et toi aussi, garde-les, et que tes fils perpétuent fidèlement cette pratique religieuse.   Mais, après ton départ, lorsque le vent t'aura poussé au rivage de Sicile, et que les barrières de l'étroit Pélore commenceront à s'estomper, prends à gauche vers la terre, à gauche aussi prends la mer, en un large circuit. Évite la rive à ta droite et les eaux qui la baignent. On dit que ces lieux violemment arrachés autrefois par un énorme séisme  - tant l'ancienneté d'une époque si lointaine peut apporter de changements - se sont séparés ; lorsque les deux terres se touchaient, ne faisant qu'une, la mer déchaînée s'introduisit entre elles et coupa l'Hespérie de la Sicile, et les flots baignent maintenant de leur bouillonnement campagnes et cités situées sur des rives différentes, séparées par un étroit chenal.   Scylla occupe le côté droit ; sur la gauche veille l'implacable Charybde qui, au fond d'un abîme tourbillonnant, engloutit par trois fois dans les profondeurs des vagues énormes, puis indéfiniment les soulève, tandis que ses flots vont frapper les astres. Mais, une caverne aux cachettes obscures retient Scylla  qui, sortant souvent la tête, attire les navires sur les rochers. De prime abord, elle a un aspect humain, jeune fille au beau torse jusqu'à la base du tronc, ensuite baleine au corps énorme, joignant des queues de dauphin à un ventre de loup. Mieux vaut longer le promontoire trinacrien de Pachynum, en prenant son temps, et faire un long détour, plutôt qu'apercevoir une seule fois dans sa vaste caverne la hideuse Scylla et ses rochers qui résonnent des aboiements de ses chiens couleur de mer. Par ailleurs, si Hélénus jouit de quelque sagesse comme devin, s'il est digne de foi, si Apollon inspire la vérité à son cœur,  fils de déesse, je te dirai une chose, de toutes la plus importante, et te la répétant toujours et toujours, je te donnerai ce conseil : en premier lieu, adore dans ta prière la puissance de la grande Junon, plais-toi à réciter à Junon des formules de vœux ; que tes offrandes et tes supplications triomphent de cette maîtresse puissante :   vainqueur enfin, tu laisseras la Trinacrie, et seras envoyé en Italie. Lorsque, emporté là-bas, tu auras rejoint la ville de Cumes, ses lacs divins et l'Averne bruissant de ses forêts, tu apercevras une prêtresse en délire qui, au pied d'un rocher, chante des prophéties, inscrivant sur des feuilles des notes et des noms.  Toutes les formules versifiées notées sur ces feuilles, la vierge les classe en bon ordre et les garde enfermés dans son antre. Elles restent fixées, immobiles, sans bouger de place. Mais quand un vent ténu a fait tourner la porte sur ses gonds, a soufflé sur ces feuilles légères et les a dispersées, la prêtresse,   au creux de son antre, ne se soucie plus de les saisir au vol, ni de les remettre en place ni de reconstituer les poèmes : les gens s'en vont, sans réponse, et maudissent le siège de la Sibylle. Ne considère pas trop grande perte de temps de t'attarder en ce lieu, malgré les reproches de tes compagnons, même si l'appel du large  presse tes navires et si un vent favorable permet de gonfler les voiles ; va vers la prêtresse, implore-la et réclame-lui des oracles : qu'elle les chante, qu'elle accepte de donner de la voix, de desserrer les lèvres. Elle déroulera devant toi les peuples d'Italie, et les guerres futures, elle te dira comment fuir ou supporter toutes les épreuves  et, si tu l'honores, elle t'accordera une traversée heureuse. Voilà les avertissements que peut te donner ma voix. Allons, va, et que tes exploits élèvent jusqu'aux astres la grande Troie".

 

Les adieux et le départ de Buthrote (463-505)    

  Ensuite le devin, après avoir prononcé ces paroles amicales, fait porter de lourds présents d'or et d'ivoire ciselé  sur les navires ; il fait entasser dans nos carènes un monceau d'argenterie et des vases de Dodone, une cuirasse faite d'or tressé, en triple épaisseur, et un casque au cimier magnifique avec son élégant panache, ce sont les armes de Néoptolème. Pour mon père aussi,   il a des présents. De surcroît, il offre des chevaux, des pilotes, complète nos rameurs, et donne aussi des armes à mes compagnons. Entre-temps, Anchise donnait l'ordre de hisser les voiles de la flotte, pour éviter de prendre du retard, car le vent était favorable. L'interprète de Phébus s'adresse à lui, avec grande déférence :  "Anchise, qui fus digne de partager la brillante couche de Vénus, protégé des dieux, qui deux fois fus arraché au désastre de Troie, la terre d'Ausonie est là, devant toi : à toutes voiles, saisis-la. Et pourtant, cette terre, il faut absolument la côtoyer par la mer, la partie de l'Ausonie que t'ouvre Apollon se trouve très loin.   Va, dit-il, ô heureux père d'un fils pieux. Pourquoi m'étendre davantage et, en parlant, faire attendre l'Auster qui se lève ?" Andromaque elle aussi, triste au moment de l'ultime adieu, apporte des vêtements brodés d'or et, pour Ascagne, une chlamyde phrygienne - lui aussi mérite sa part d'honneur- .  Tout en le comblant de tissus somptueux, elle prononce ces paroles : "Prends ces objets faits de mes mains, qu'ils te soient un souvenir, cher enfant, et qu'ils témoignent de l'amour infini d'Andromaque, l'épouse d'Hector. Reçois ces derniers présents des tiens, toi, la seule image qui me reste de mon cher Astyanax.   Il avait tes yeux, il avait tes mains, les traits de ton visage, et aujourd'hui, il serait un jeune garçon de ton âge". Moi, prenant congé, tout en pleurs, je leur disais : "Soyez heureux, vous dont la destinée s'est accomplie ; nous, nous sommes appelés d'aventures en aventures.  Vous avez trouvé le repos : plus de mer à arpenter ; les terres d'Ausonie qui toujours reculent, vous n'avez plus à les chercher. Vous voyez l'image du Xanthe et une Troie façonnée par vos mains, sous des auspices meilleurs, je le souhaite, et qui sera moins en butte à l'hostilité des Grecs !   Si un jour je pénètre dans le Thybris et dans les champs qui le bordent, si je découvre les murailles offertes à ma race, alors, ces cités unies par le sang et ces peuples apparentés, l'Hespérie et l'Épire - elles ont même ancêtre, Dardanus, et même destin -, ces deux Troies, dans nos cœurs, nous les unirons en une seule cité :  et que ce souci subsiste chez nos descendants".

 

Premiers contacts avec l'Italie (506-547)    

  Emportés sur la mer, nous longeons les monts Cérauniens voisins ; c'est de là que le trajet et le passage vers l'Italie sont les plus courts. Entre-temps le soleil précipite sa course, et les monts se couvrent d'ombres ; nous nous couchons près du rivage, au sein de la terre désirée, désignons par le sort les rameurs et, au sec, dispersés sur le rivage, veillons à soigner nos corps ; le sommeil se coule dans nos membres épuisés. La Nuit, guidée par les Heures, n'était pas encore au milieu de sa route : toujours attentif, Palinure surgit de sa couche, guette le moindre vent, son oreille cherche à capter le mouvement de l'air ; il note le glissement de tous les astres dans le ciel silencieux, l'Arcture et les Hyades chargées de pluies, et les deux Ourses, et ses regards découvrent Orion tout armé d'or. Quand il voit régner partout le calme dans le ciel, il lance de la poupe un signal clair ; nous levons le camp   et prenons la route, déployant les ailes de nos voiles. Déjà, l'Aurore avait chassé les étoiles et commençait à rosir, quand, au loin, nous apercevons de sombres collines, et toute basse, l'Italie. L'"Italie", s'écrie en premier lieu Achate ; et tous, de leurs clameurs joyeuses, de saluer l'Italie.  Alors, mon père Anchise pare d'une couronne un grand cratère, qu'il emplit de vin pur ; et il invoque les dieux, debout, en haut de la poupe : "Dieux, maîtres de la mer, de la terre, et des tempêtes, que le vent, sous votre inspiration bienveillante, facilite notre route".   Les brises désirées s'intensifient, et un port s'ouvre à nous, tout proche ; sur la hauteur, apparaît un temple de Minerve ; les matelots roulent les voiles et dirigent les proues vers le rivage. Le port s'incurve comme un arc, sous l'effet des vagues du levant, des écueils le protègent, tout bouillonnants, aspergés d'écume salée,  mais lui est caché : en une double muraille, les rochers, tels des tours, étendent leurs bras, et le temple s'est retiré à l'écart du rivage. Ici - premier présage - je vis dans l'herbe quatre chevaux, broutant la plaine sur une large étendue ; ils étaient d'une blancheur de neige. Et mon père Anchise dit : "Terre qui nous accueilles, tu es porteuse de guerre ;   on arme les chevaux pour la guerre, ces bêtes sont une menace de guerre. Pourtant, ces mêmes chevaux, un jour, sont normalement attelés à un char, et sous le joug supportent dans la concorde leurs harnais : c'est aussi un espoir de paix". Alors, nous invoquons la puissance sacrée de Pallas aux armes sonores, qui la première reçut nos manifestations de joie ;  ensuite, devant les autels, la tête voilée d'un tissu phrygien, suivant les grands préceptes d'Hélénus, nous brûlons selon les rites les offrandes requises en l'honneur de Junon d'Argos.

 

Les Troyens en Sicile (vers 548 à 718)    

 

Arrivée en Sicile, au pied de l'Etna (548-587)

  Sans attendre, une fois nos vœux dûment accomplis, nous orientons les pointes des vergues de nos voiles   et quittons ces séjours grecs et leurs terres peu sûres. Alors, nous apercevons le golfe de Tarente, ville d'Hercule, si la tradition dit vrai ; en face, le sanctuaire de Junon Lacinienne, les tours de Caulon et Scylacée, funeste aux navires. Puis, dans le lointain, émergeant des flots, apparaît l'Etna trinacrien.  De loin nous entendons le grondement sourd de la mer qui s'abat sur les rochers et des voix qui se brisent sur le rivage ; des paquets d'eau se soulèvent et le sable se mêle aux flots. Alors mon père Anchise : "Voici certainement cette fameuse Charybde, ces écueils, ces rochers terrifiants que prophétisait Hélénus.   Arrachez-nous d'ici, mes amis, et d'un même effort, poussez vos rames". L'ordre aussitôt donné, on l'exécute, et en premier lieu, Palinure dirige vers la gauche sa proue grinçante ; toute la colonne, s'aidant des rames et des vents, prend à gauche. Une lame creuse nous lance vers le ciel et, aussitôt,  l'onde qui retombe nous enfonce vers les Mânes infernaux. Trois fois les rochers ont crié au creux des cavernes, trois fois nous avons vu l'écume jaillissante et les astres aspergés. Cependant, avec le soleil le vent nous quitta, épuisés, et, sans connaître notre route, nous abordons aux rivages des Cyclopes.   C'est un port, à l'abri des vents, calme en soi, et immense ; mais tout près de là rugit l'Etna aux éboulis effrayants. Parfois il éclate en lançant vers le ciel un nuage noir, fumée de poix tourbillonnante et de cendre incandescente, soulevant des boules de feu qui vont lécher les astres.  Parfois aussi il crache et projette des rocs et les entrailles qu'il arrache à la montagne ; en gémissant, il accumule dans l'air des laves en fusion et bouillonne au plus profond de la terre. D'après la légende, le corps d'Encélade, à demi consumé par la foudre, est écrasé sous cette masse et l'Etna énorme, posé par-dessus, souffle des flammes qui s'échappent de ses fournaises brisées. Chaque fois que le géant remue son flanc fatigué, ses grondements ébranlent la Trinacrie tout entière et le ciel se couvre d'un voile de fumée. Cette nuit-là, cachés dans les bois, nous subissons ces terribles prodiges, sans voir la cause de ce vacarme. En effet, les astres ne brillaient pas, point de voûte lumineuse dans l'éther étoilé ; des vapeurs couvraient le ciel obscur, et une nuit profonde emprisonnait la lune dans un nuage.

 

Achéménide et le Cyclope (588-654)    

  Déjà, avec l'apparition de l'Étoile du matin, le lendemain était là, l'Aurore avait éloigné du ciel les ténèbres humides, quand soudain surgit de la forêt la silhouette d'un inconnu, épuisé, d'une maigreur extrême, dans une tenue inattendue et qui faisait pitié. Comme un suppliant, il s'avança vers le rivage, les mains tendues. Nous le regardons. Une saleté terrible, une barbe longue et touffue, des vêtements retenus par des épines ; mais, par ailleurs, il est Grec,  envoyé jadis à Troie, sous les armes de sa patrie. Dès qu'il vit, de loin, les tenues dardaniennes et les armes troyennes, il prit peur, hésita quelque peu, et retint son pas. Mais bientôt, il se précipita vers le rivage et dit, pleurant et suppliant : "Je prends à témoin les astres, les dieux d'en haut et cette lumière du ciel que nous respirons, Troyens, recueillez-moi. Emmenez-moi n'importe où sur cette terre : je m'en satisferai. Je le sais bien, j'ai appartenu à la flotte des Danaens ; j'ai combattu les Pénates de Troie, je le reconnais. Si c'est pour vous un crime et une injustice grave,  précipitez-moi dans les flots, jetez-moi dans l'immensité de l'océan ; si je meurs, ce me sera agréable de périr de mains humaines". Sur ces paroles, il nous serrait les genoux et se roulait à nos pieds, sans nous lâcher. Nous le pressons de parler : Qui est-il ? De quel sang ? Qu'il explique enfin son destin si agité.   Mon père Anchise en personne, sans attendre longtemps, tend la main au jeune homme et ce gage offert lui réconforte le cœur. L'homme, enfin revenu de sa peur, expliqua : "Je suis un citoyen d'Ithaque, un compagnon de l'infortuné Ulysse ; je m'appelle Achéménide ; avec mon père, le pauvre Adamaste, - ah !, si cette condition avait pu perdurer ! -, je partis pour Troie. Ici, quand mes compagnons terrorisés quittèrent ces bords cruels, ils m'oublièrent, m'abandonnèrent, dans l'antre immense du Cyclope. C'est un lieu infect, empli de chairs sanglantes, l'intérieur est très sombre, immense. Lui est un géant,   sa tête heurte les étoiles, - Dieux, écartez de notre terre un tel fléau ! - nul ne peut le voir facilement, ni lui adresser la parole ; il se nourrit de sang noir et des entrailles de ses malheureuses victimes. De mes yeux je l'ai vu, lorsque de sa main énorme il saisit les corps de deux des nôtres puis, couché au milieu de son antre,  les brisa contre les rocs ; son seuil baignait dans une putride mare de sang. Je l'ai vu, lorsqu'il broyait leurs membres ruisselants d'un sang noir et que, tièdes encore, leurs chairs tremblaient sous sa mâchoire. Cela ne resta pas impuni, certes ; Ulysse ne supporta pas de telles atrocités et, dans une situation si critique, l'homme d'Ithaque n'oublia pas qui il était.   En effet, dès qu'il fut repu de nourriture et enseveli dans l'ivresse, la tête du monstre s'affaissa et dans son antre, il s'étendit de tout son long. Dans son sommeil, il rotait abominablement régurgitant des morceaux de chairs mêlés de sang et de vin. Nous prions les grands dieux et tirons au sort nos rôles respectifs.  Ensemble nous l'entourons de toutes parts et, à l'aide d'un pieu pointu, nous perçons son œil unique, énorme, dissimulé sous son front menaçant, tel un bouclier argien ou le disque flamboyant de Phébus. Et ainsi, enfin soulagés, nous vengeons les ombres de nos compagnons. Mais, fuyez, malheureux, fuyez loin du rivage,   et rompez les amarres. Car aussi cruels et aussi gigantesques que Polyphème qui garde enfermés, au creux de son antre, des troupeaux de brebis pour presser leurs mamelles, vivent un peu partout, dans des cavernes, le long du rivage ou sur les sommets des montagnes, cent autres Cyclopes abominables.  Trois fois déjà les cornes de la lune se sont remplies de lumière, et toujours, je traîne ma vie dans les bois, parmi des retraites isolées et les repaires des fauves. Du haut d'un rocher, je vois les Cyclopes géants, je tremble au bruit de leurs pas et au son de leurs voix. Les arbres m'offrent une pauvre nourriture, baies et cornouilles   dures comme pierre, et je me repais des racines des plantes. Tandis que je parcourais des yeux les alentours, pour la première fois, je vis une flotte s'approcher du rivage. Qui qu'elle pût être, je me livrai à elle : il me suffit d'avoir échappé à cette tribu maudite. Vous, plutôt que quiconque, ôtez-moi la vie, de la mort que vous voudrez".  

 

Arrivée à Drépane - Mort d'Anchise -Fin du récit (655-718)    

  Il avait à peine fini de parler, lorsque nous apercevons, là-haut sur la montagne, le berger Polyphème en personne, parmi ses troupeaux ; il déplace son énorme masse, se dirigeant vers le rivage familier : monstre effrayant, difforme, gigantesque, aveugle. Un tronc de pin guide sa main et assure ses pas ;   ses brebis laineuses l'escortent ; c'est son seul agrément, une consolation dans son malheur. Après avoir atteint les flots profonds et pénétré dans la mer, il lave le sang qui s'écoule de son œil crevé. Grinçant des dents et gémissant, il s'avance au milieu des vagues,  sans que l'eau atteigne ses flancs. Et nous, au loin, tremblants de peur, nous recueillons ce suppliant si méritant, et nous hâtons de fuir. En silence, nous coupons les amarres, et retournons les flots, penchés sur nos rames et rivalisant d'ardeur. Il le remarque et tourne ses pas en direction du bruit des voix.   Mais dès qu'il ne lui est plus possible de mettre la main sur nous et que les flots ioniens nous dérobent à sa poursuite, il pousse une immense clameur, qui fait trembler la mer et toutes les ondes, épouvante la terre loin à l'intérieur de l'Italie, et fait gronder l'Etna au creux de ses cavernes.  Alors la race des Cyclopes alertée, sort précipitamment des forêts et des montagnes vers le port et emplit le rivage. Nous voyons alors se dresser vainement, avec leur œil farouche, les frères de l'Etna élevant vers le ciel leurs hautes têtes : horrible assemblée : ainsi, avec leurs cimes élevées   se dressent les chênes aériens ou les cyprès chargés de cônes, forêt majestueuse de Jupiter ou bois sacré de Diane. Une peur cuisante nous pousse à fuir n'importe où, à secouer nos cordages et à tendre nos voiles aux souffles des vents. Mais les conseils d'Hélénus nous ont avertis de ne pas passer  entre Scylla et Charybde, le risque de mort étant presque identique des deux côtés du passage : la sécurité, c'est de rebrousser chemin. Or voici que Borée vient à notre aide, envoyé du détroit de Pélore : je suis emporté, au-delà de l'embouchure du Pantagias aux falaises abruptes, vers le golfe de Mégare, puis Thapsos et ses basses terres.   Voilà les rivages que nous montrait Achéménide ; il les avait jadis parcourus en sens inverse, lorsqu'il accompagnait l'infortuné Ulysse. Devant le golfe sicanien, face au Plémyre battu des flots, s'étend une île, que les Anciens ont appelée Ortygie. On raconte que le fleuve Alphée d'Élide est parvenu jusqu'ici,  creusant sous la mer des routes secrètes ; et maintenant, Aréthuse, par ta bouche, il mêle ses eaux aux ondes siciliennes. Dociles aux ordres, nous vénérons les puissantes divinités du lieu, puis je dépasse la grasse terre des marais d'Hélore. De là, nous rasons les hautes falaises du Pachynum et ses récifs abrupts. Apparaissent au loin Camarina, que les destins ont condamnée pour toujours à l'immobilité, et les plaines de Géla, et la ville de Géla, qui reçut son nom d'un fleuve sauvage. Ensuite, voilà Agrigente haut perchée, qui de loin montre fièrement ses hautes murailles, et qui jadis produisit de vaillants coursiers ;  et toi, Sélinonte et tes palmiers, je te laisse, car les vents me poussent, et je préfère les rudes bas-fonds de Lilybée avec ses écueils invisibles. Après, le port de Drépane et son rivage sans joie me reçoivent. Amené là, après avoir subi tant d'intempéries en mer, hélas, je perdis l'être qui fut le soutien de tous mes soucis et malheurs, Anchise, mon père. C'est ici, Père si bon, que tu abandonnes, hélas, ton fils épuisé, après avoir vainement échappé à de si grands périls ! Et Hélénus le devin, qui m'annonça beaucoup d'événements horribles, ne m'avait pas prédit ce deuil, ni non plus la cruelle Céléno. Telle fut l'épreuve extrême, tel fut le terme de longs périples.  Lorsque je partis de là, un dieu me poussa vers vos rivages". Ainsi le grand Énée, seul devant toute l'assistance attentive, racontait les desseins des dieux et expliquait ses aventures. Enfin il se tut et terminant ici son récit, il se livra au repos.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT IV

 

 

Le site de la « Bibliotheca Classica Selecta (BCS) »

propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V04-Plan.html

 

 

 

LE ROMAN D'ÉNÉE ET DE DIDON

 

Didon s'abandonne à la passion (1-89)

Les déesses s'en mêlent (90-128)

Union des amants dans la grotte (129-172)

La Renommée divulgue la liaison des amants (173-218)

Mercure rappelle à Énée sa mission (219-295)

Premières réactions de Didon (296-330)

Justifications d'Énée (331-361)

Invectives de Didon (362-392)

Attitudes respectives des deux amants (393-449)

Didon planifie son suicide (450-521)

Didon se sent coupable et acculée à la mort (522-552)

Départ précipité d'Énée (553-583)

Didon maudit Énée et sa race (584-629)

Le suicide, l'agonie et la délivrance (630-705)

  © trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Passion irrésistible (vers 1 à 172)     

 

Didon s'abandonne à la passion (1-89)

  Mais la reine, blessée par l'angoisse oppressante de l'amour, entretient son mal en ses veines, se consume en un feu secret. Sans cesse lui reviennent à l'esprit la grande valeur, l'immense prestige de la race du héros, dont les traits et les paroles restent fixés en son cœur ;  l'inquiétude ne laisse point à ses membres la douceur du repos. L'Aurore suivante parcourait la terre portant le flambeau de Phébus ; elle avait à peine chassé du ciel les ombres humides que, l'esprit égaré, Didon s'adresse ainsi à sa sœur, son intime confidente : "Anne, ma sœur, des songes terrifiants me laissent perplexe ! Tu vois cet hôte qui vient d'entrer en nos demeures ! Quelle noblesse il porte sur son visage, avec ce cœur vaillant et ces faits d'armes ! Il est de la race des dieux, je le crois vraiment, et je ne me trompe pas ! La crainte dévoile les âmes viles. Mais lui, comme les destins l'ont malmené ! Et les guerres qu'il nous a contées, vécues jusqu'à l'épuisement !  Si en mon cœur n'était arrêtée, fixe et irrévocable, ma volonté de ne m'unir à aucun homme dans les liens du mariage, depuis que la mort m'a déçue, me privant de mon premier amour, si je n'avais pris en horreur la couche et les torches nuptiales, pour lui seul peut-être aurais-je pu succomber à cette faute. Oui, Anne, je l'avouerai, depuis la mort du pauvre Sychée, mon époux, depuis que nos pénates furent éclaboussés par le crime de mon frère, lui seul a ému mes sens et ranimé mon esprit chancelant. Je reconnais les marques de la flamme ancienne. Mais puisse la terre m'engloutir en ses profondeurs,  ou puisse Jupiter tout-puissant, de sa foudre, me conduire vers les ombres, les ombres pâles dans l'Érèbe, et vers la nuit profonde, ô pudeur, avant que je t'outrage ou que je faillisse à tes droits. Celui qui le premier m'a unie à lui a emporté mes amours. Qu'il les garde avec lui et les conserve dans son tombeau". Ainsi dit-elle, et les larmes jaillissaient, inondant les plis de son corsage. Anne lui répond : "Ô toi, que ta sœur chérit plus que la lumière, vas-tu, aigrie, consumer ta jeunesse dans une perpétuelle solitude, sans connaître la douceur d'avoir des enfants et les faveurs de Vénus ? Crois-tu qu'en aient cure les cendres ou les mânes des disparus ?  Soit : nul époux dans le passé n'a fléchi ta douleur, ni en Libye, ni auparavant à Tyr ; tu as dédaigné Iarbas et les autres chefs d'armées que nourrit la terre d'Afrique, riche en triomphes : résisteras-tu aussi à un amour qui te séduit ? Et ne songes-tu pas aux maîtres des terres où tu es installée ? Ici les villes des Gétules invincibles à la guerre, et les Numides sauvages qui t'entourent, et la Syrte inhospitalière ; là, une région désertique, sans eau, et ces forcenés de Barcé se répandant au loin. Et que dire des guerres surgissant de Tyr et des menaces de notre frère ?  Sûrement, je pense, ce sont les auspices des dieux et la faveur de Junon qui ont dirigé la course des navires d'Ilion, poussés par le vent. Toi, ma sœur, imagine quelle sera ta ville, et le royaume qui surgira d'une telle union ! Grâce à l'apport des armes troyennes, quels exploits grandioses rehausseront la gloire punique !   Demande simplement aux dieux leurs faveurs par des sacrifices efficaces, sois accueillante pour tes hôtes, énumère-leur les raisons de rester, tant que sur la mer sévissent le mauvais temps et le pluvieux Orion, que leurs bateaux sont mis à mal, que le ciel se montre intraitable". Par ces paroles, elle embrasa le cœur de Didon d'un amour débordant,  donna de l'espoir à son esprit indécis, et la libéra de sa pudeur. Elles vont d'abord aux temples, implorant à chaque autel la faveur des dieux. Selon les rites, elles immolent des brebis de choix, âgées de deux ans, en l'honneur de Cérès législatrice, de Phébus et du vénérable Lyaeus, mais surtout en l'honneur de Junon, qui veille aux liens du mariage.   Didon la toute belle tient elle-même la patère en main et verse le vin entre les cornes d'une vache blanche. Devant les statues des dieux, elle se déplace autour des autels humides du sang des victimes. Elle recommence continuellement les offrandes, se penche avidement sur les poitrines béantes des victimes et consulte leurs entrailles palpitantes.  Hélas ! Esprits ignares des devins ! Pour un être égaré par la folie, à quoi bon les vœux, les sanctuaires ? Entre-temps, la flamme dévore ses tendres moelles, et la blessure secrète vit dans sa poitrine. La malheureuse Didon brûle et erre telle une folle à travers la ville ; on dirait une biche, atteinte par surprise dans les bois de Crète   par la flèche d'un berger, qui de loin la poursuit de ses traits et qui, sans s'en rendre compte, l'a blessée de sa pointe ailée : la biche s'enfuit et parcourt les forêts et les taillis de Dicté tandis que le trait mortel reste fiché dans son flanc. Tantôt elle emmène avec elle Énée au centre des remparts, lui montrant fièrement les richesses de Sidon et une ville toute prête. Elle commence à parler, puis s'interrompt au milieu d'une phrase. Tantôt, à la tombée du jour, elle veut renouveler le banquet précédent et, dans son délire, exige de réentendre le récit des épreuves d'Ilion, et à nouveau reste suspendue aux lèvres du narrateur.   Enfin, lorsque tous ont pris congé, qu'à son tour la lune pâlit et perd de son éclat, que les astres qui s'effacent invitent au sommeil, seule, dans sa demeure vide, elle se lamente et se pose sur les lits désertés. Sans le voir, bien qu'il soit absent, elle l'entend et le voit,  ou, séduite par la ressemblance, retient Ascagne sur ses genoux,  comme si elle pouvait s'abuser sur un amour inavouable. Les tours commencées cessent de s'élever ; la jeunesse cesse de s'exercer aux armes ; tant dans le port que sur les travaux de défense règne un calme total ; les travaux interrompus restent en suspens, les hautes murailles menaçantes et les machines dressées jusqu'au ciel.   

 

Les déesses s'en mêlent (90-128)     

  Dès qu'elle perçut que Didon était la proie de cette passion funeste et que le souci de sa réputation ne refrénait pas sa folie, la chère épouse de Jupiter, la Saturnienne, aborda Vénus en ces termes : "Quelle gloire insigne, quel ample butin vous rapportez là, toi et ton fils ! Quelle grande puissance, bien digne de mémoire,  que la ruse de deux divinités soit venue à bout d'une femme toute seule ! D'ailleurs, je comprends tellement que tu aies redouté nos remparts, et tenu pour suspectes les demeures de l'altière Carthage. Mais quel sera le terme de cette lutte, où nous mènera-t-elle ? Pourquoi ne pas conclure plutôt une paix éternelle et des noces officielles ?   Tu as obtenu ce que tu as souhaité de toute ton âme : Didon aime, se consume, et la folie l'a pénétrée jusqu'au fond des os. Dirigeons donc ce peuple en commun, et sous des auspices égaux ; que la reine ait la possibilité de servir un mari phrygien, et de remettre les Tyriens entre tes mains, en guise de dot".  Vénus - elle avait compris, dissimulé sous les paroles de Junon, son propos de détourner vers les rives libyennes le royaume d'Italie -, lui rétorqua en ces termes : "Qui pourrait être assez fou pour refuser pareille proposition ? Qui choisirait de se mesurer à toi dans une guerre ? Pourvu du moins que la Fortune suive ce fait que tu évoques !   Mais, je me laisse mener par les destins et doute que Jupiter veuille d'une ville unique pour les Tyriens et les exilés de Troie ou approuve que leurs peuples se mêlent et se lient par des traités ! Toi, son épouse, tu peux chercher à toucher son esprit par tes prières. Va de l'avant ; je suivrai". Alors la reine Junon reprit ainsi :  "Je me chargerai de cette affaire. Maintenant, approche-toi,  que je t'explique brièvement comment le plus urgent pourra se réaliser. Énée et l'infortunée Didon se préparent à sortir ensemble en forêt pour une chasse, demain, dès qu'auront surgi les premières lueurs de Titan et que de ses rayons il aura éclairé toute la terre.   Moi, d'en haut, je ferai fondre sur eux un nuage noir, mêlé de grêle, pendant que les cavaliers s'affaireront à entourer les taillis de filets ; avec des coups de tonnerre j'ébranlerai le ciel entier. Les gens de l'escorte fuiront alors en tous sens, couverts par une nuit opaque : Didon et le chef des Troyens échoueront dans la même grotte.  Je serai présente et, si tu m'assures de ton consentement, je les unirai en un mariage stable et la lui attribuerai en propre. Ce sera leur hyménée". Sans s'opposer à sa demande, la Cythérée approuva, et sourit en imaginant ces ruses.

 

Union des amants dans la grotte (129-172)     

  Entre-temps se lève l'Aurore qui a quitté l'Océan. Quand apparaît l'étoile du matin, une jeunesse choisie passe les portes ; filets à grandes mailles, pièges, épieux à large fer ; les cavaliers Massyles s'élancent, ainsi que les chiens au flair puissant. La reine, qui s'attarde dans sa chambre, est attendue à l'entrée par les plus nobles des Puniques ; brillant sous l'or et la pourpre,  son cheval est là piaffant, rongeant avec ardeur son mors écumant. Enfin, elle s'avance, entourée d'une longue suite, vêtue d'une chlamyde de Sidon, à la frange brodée ; elle porte un carquois d'or ; un nœud d'or retient ses cheveux, et d'or aussi la fibule qui fixe son vêtement de pourpre. Arrivent ensuite les Phrygiens de l'escorte et Iule, qui exulte. Énée lui, plus beau que tous les autres, s'avance pour l'accompagner, et leurs troupes se rejoignent. Ainsi, lorsque Apollon déserte la froide Lycie et les flots du Xanthe pour visiter sa Délos natale,  il organise des chœurs et, mêlant leurs danses autour des autels, Crétois et Dryopes s'agitent, avec les Agathyrses au corps peints ; lui marche sur les crêtes du Cynthe ; d'une souple guirlande de feuillage, il retient ses cheveux flottants bien modelés, et y entremêle de l'or ; ses traits sonnent sur ses épaules. Tout aussi énergique marchait Énée,   au noble visage resplendissant d'une extraordinaire beauté. Lorsqu'ils arrivent en haut des monts, en des lieux jamais parcourus, ils aperçoivent des chèvres sauvages, délogées du sommet d'un rocher et dévalant le long des crêtes ; d'un autre côté, des cerfs traversent en courant les campagnes découvertes ; dans leur fuite, ils se forment  en troupes poussiéreuses et quittent les montagnes. Et le jeune Ascagne, sur son ardent coursier, au fond des vallées, se plaît à devancer à la course tantôt les chèvres tantôt les cerfs, mais de ses vœux souhaite rencontrer, parmi des animaux sans vigueur, un sanglier écumant, ou un lion fauve qui dévalerait de la montagne. Entre-temps, dans le ciel, un grondement intense commence à retentir ; puis survient un nuage, mêlé de grêle. Alors l'escorte des Tyriens, les jeunes Troyens et le petit-fils dardanien de Vénus prennent peur et cherchent des refuges un peu partout dans les champs ; des torrents dévalent des montagnes. Didon et le chef des Troyens aboutissent dans la même grotte. En premier lieu, Tellus, et Junon, qui préside aux hymens, donnent le signal ; les éclairs et l'éther complices ont brillé pour les noces  et, en haut de la grotte, les Nymphes ont hurlé. Ce jour-là fut le premier qui causa sa mort et ses malheurs ; en effet, ni souci des apparences ni réputation ne lui importent, et Didon désormais n'envisage plus des amours furtives : elle parle de mariage, couvrant sa faute de ce nom.

 

Rupture inévitable (vers 173 à 295)     

 

La Renommée divulgue la liaison (173-218)

  Aussitôt, la Renommée parcourt les grandes villes de Libye, la Renommée, de tous les maux le plus véloce : la mobilité accroît sa vigueur et la marche lui donne des forces ; petite d'abord par peur, elle s'élève bientôt dans les airs et, tout en foulant le sol, tient la tête cachée dans les nuages. La Terre sa mère, par colère contre les dieux, l'a mise au monde pour donner, selon la légende, une dernière sœur à Céus et Encélade ;   rapide car dotée de pieds et d'ailes agiles, monstre horrible, gigantesque ; autant porte-t-elle de plumes sur son corps, autant possède-t-elle sous ces plumes d'yeux vigilants (étonnant à dire !), autant de langues, autant de bouches sonnantes, autant d'oreilles dressées. La nuit, elle vole entre le ciel et la terre, grinçant dans l'ombre, et ne ferme point les yeux pour se livrer au doux sommeil ; Le jour, elle guette, postée au sommet d'un toit ou sur de hautes tours, et sème la terreur dans les grandes cités, opiniâtre messagère d'inventions, de faux et de vérité. Elle se plaisait à répandre partout les propos les plus divers   et diffusait tout à la fois ce qui était arrivé et ce qui ne l'était pas : Énée, un homme né de sang troyen, est venu, et la belle Didon ne dédaigne pas de s'unir à lui ; maintenant, ils jouissent ensemble du long hiver, dans le luxe, oublieux de leurs royaumes et prisonniers d'une passion honteuse.  Ces vilenies, la déesse les répand partout sur toutes les lèvres. Sur sa lancée, elle détourne sa course, arrive chez Iarbas ; ses paroles embrasent l'esprit du roi et accumulent en lui la colère. Ce fils d'Hammon et d'une nymphe enlevée au pays des Garamantes avait élevé, dans toute l'étendue de son royaume, en l'honneur de Jupiter,   cent temples immenses, cent autels, et lui avait consacré un feu perpétuel, éternel gardien des dieux. Le sol des temples était gras du sang des victimes et leurs seuils fleuris de guirlandes variées. On raconte que Iarbas, l'esprit égaré et enflammé par cette amère rumeur, pria devant les autels, parmi les statues divines,  en suppliant, les mains levées, invoquant longuement Jupiter : "Jupiter tout-puissant, à qui les Maurusiens offrent désormais les libations lénéennes quand ils banquettent sur des lits brodés, vois-tu ce qui se passe ? Ô père, sont-ils vains nos tremblements d'horreur lorsque tu brandis tes foudres, vains les éclairs dans les nuages   qui terrifient nos esprits, inconsistants les grondements qui s'y mêlent ? Cette femme, qui errait sur notre territoire, a établi, à prix d'argent, une petite cité sur le bord de mer que nous lui avons donné à cultiver, en lui imposant les lois du lieu ; elle a repoussé notre offre de mariage, et a accepté ensuite Énée comme maître dans notre royaume.  Et maintenant, ce Pâris, avec sa suite d'efféminés, avec sa mitre de Méonie fixée à son menton et ses cheveux gominés, s'empare de ce qui nous a été ravi : c'est donc pour cela que nous, nous apportons des offrandes à tes temples et veillons vainement à ta gloire" !

 

Mercure rappelle à Énée sa mission (219-295)     

  Tandis que Iarbas priait ainsi, la main posée sur les autels,   le Tout-puissant l'entendit ; il tourna ses regards vers les murs de la reine et vers les amants oublieux d'une plus haute gloire. Puis s'adressant à Mercure, il lui ordonne ce qui suit : "Allons, va, mon fils, appelle les Zéphyrs et, d'un glissement d'ailes, approche le chef dardanien qui s'attarde en ce moment  dans la Carthage tyrienne, sans égard pour les cités qui lui sont destinées ; parle-lui et, traversant les souffles rapides, transmets-lui mes ordres. Sa mère, la très belle, ne nous l'a pas présenté sous ce jour, et ne l'a pas, par deux fois, soustrait aux armes des Grecs dans ce but, mais pour être celui qui dirigera l'Italie, lourde d'empires à naître,   et retentissante de bruits de guerre, celui qui perpétuera la race issue du sang noble de Teucer, celui qui soumettra à ses lois la terre entière. Si la gloire de réalisations si grandioses ne l'enflamme aucunement et si, personnellement, il ne veut pas faire d'effort pour sa propre gloire, le père qu'il est va-t-il, jaloux, priver Ascagne de la citadelle de Rome ?  Que trame-t-il ? Qu'espère-t-il à s'attarder dans une nation ennemie, sans souci de sa descendance ausonienne et des terres de Lavinium ? Qu'il prenne la mer ! Voilà, c'est tout ; maintenant, que ce soit notre message". Il avait parlé. Mercure se prépare à obéir à l'ordre du père souverain ; tout d'abord, il lace à ses pieds les talonnières d'or,   dont les ailes le soulèvent dans les airs et le portent par-dessus les mers ou les terres, à l'égal d'un vent rapide. Ensuite, il prend sa baguette : avec elle, il fait sortir de chez Orcus des âmes livides, en envoie d'autres dans le triste Tartare, donne et retire le sommeil, dessille les yeux dans la mort.  Avec elle, il guide les vents et traverse le tumulte des nuages. Et déjà, dans son vol, il distingue le sommet et les flancs abrupts du dur Atlas qui soutient le ciel sur le sommet de sa tête, de l'Atlas, à la cime plantée de pins, ceinte éternellement de sombres nuages, battue par les vents et les orages,   et couvert de neige déversée sur ses épaules ; des torrents dévalent du menton du vieillard à la barbe raidie et hérissée de glace. C'est là que, déployant ses ailes, s'arrête d'abord Cyllénius ; puis, tête en avant, il plonge son corps entier vers les ondes, tel l'oiseau qui vole le long des côtes et rase le sol  autour des rochers poissonneux qui bordent la mer. Ce n'est pas autrement que volait entre ciel et terre vers le rivage sablonneux de Libye, fendant les vents, venant de chez son aïeul maternel, l'enfant du Cyllène. Dès que ses pieds ailés eurent touché le sol carthaginois,   il aperçut Énée fondant des tours et bâtissant de nouveaux toits. Il portait une épée à la garde constellée de jaspe fauve, et de ses épaules tombait un manteau de pourpre tyrienne, resplendissant, présents réalisés par la riche Didon, qui avait rehaussé la trame du tissu d'un mince fil d'or.  D'emblée, il l'aborde : "Voilà maintenant que tu installes les bases de la fière Carthage et, qu'asservi à une femme, tu lui bâtis une cité magnifique ! Hélas ! Comme tu oublies ton royaume et tes intérêts ! Du haut et lumineux Olympe, le roi des dieux en personne m'a envoyé vers toi, lui le Souverain qui plie sous sa loi le ciel et la terre.   Il m'ordonne de t'apporter à travers les airs rapides ces recommandations : Qu'as-tu donc en tête ? Qu'espères-tu à rester oisif dans les terres de Libye ? Si la gloire d'accomplir de grandes choses ne t'émeut pas, (et si de plus, tu ne veux rien entreprendre pour toi-même,) pense à Ascagne qui grandit, et aux espoirs de Iule, ton héritier,  à qui reviennent de droit le royaume d'Italie et la terre romaine." Après avoir ainsi parlé, le dieu du Cyllène, en plein discours, abandonna son aspect mortel et, loin des regards humains, s'évanouit dans l'air léger. Alors Énée resta sans voix, égaré par cette vision ;   ses cheveux se dressèrent d'effroi et sa voix s'étrangla dans sa gorge. Il brûle de s'en aller, de fuir et de quitter ce séjour de douceur, atterré par un avertissement si impérieux des dieux. Hélas, que faire ? En quels termes osera-t-il affronter la fureur de la reine ? Quelle entrée en matière choisir ?  Son esprit rapide, emporté ici, puis là, est tiraillé entre divers partis, qu'il tourne et retourne en tous sens. Hésitant, il prend la décision qui lui semble la meilleure : il convoque Mnesthée, Sergeste, et le vaillant Séreste. Qu'en silence, ils équipent la flotte et rassemblent leurs compagnons sur le rivage ;   qu'ils préparent les armes et dissimulent la raison de ce changement de plan. Lui, entre-temps, puisque l'excellente Didon ignore tout et ne s'attend pas à la rupture de telles amours, il tentera de l'approcher au moment le plus approprié, et avec une adresse adaptée aux circonstances. Tous aussitôt,  tout heureux, s'empressent d'obéir et d'exécuter les ordres.

 

Tentative de Didon pour retenir Énée (vers 296 à 449)     

 

Premières réactions de Didon (296-330)

  Mais la reine - qui pourrait tromper une amante ? - a pressenti la ruse et a été la première à comprendre les mouvements qui se préparaient, anxieuse même quand tout était calme. Hors d'elle, elle a appris par la même impie Renommée que la flotte est équipée, prête au départ.   Incapable de se dominer, déchaînée, en proie à un délire bachique, elle parcourt la ville, bacchante excitée par les objets sacrés brandis, lorsque, au cri de Bacchus, les orgies triennales l'aiguillonnent et que le Cithéron lance ses appels nocturnes. Enfin, elle prend les devants et interpelle Énée :  "Perfide, as-tu espéré aussi qu'il était possible, sans un mot, de dissimuler pareil forfait et de quitter mon pays ? Ni notre amour, ni nos promesses de jadis, ni Didon, qui va mourir d'une mort cruelle, rien donc ne te retient ? Et de plus, tu te hâtes d'appareiller en plein hiver   et d'affronter la haute mer parmi les Aquilons, ô cruel ? Eh quoi ? si tu n'étais pas en quête de terres étrangères et de demeures inconnues, si l'antique Troie était encore debout, ta flotte la chercherait-elle à travers l'océan houleux ? Est-ce moi que tu fuis ? Je t'en prie, par mes larmes, par ta main droite,  - puisque la malheureuse que je suis n'a rien gardé d'autre -, par notre union, par les débuts de notre hyménée, si j'ai mérité quelque gratitude, si en moi tu as trouvé quelque douceur, prends pitié d'une maison qui s'écroule et, je t'en supplie, si les prières ont encore une place, renonce à ta décision.   À cause de toi, les peuples de Libye et les princes des Nomades me haïssent, les Tyriens me sont hostiles. À cause de toi aussi, ma pudeur s'est éteinte avec mon renom d'antan qui, à lui seul, me faisait approcher les étoiles. Je suis presque morte ; à qui m'abandonnes-tu, mon hôte - puisque de mon époux il ne me reste que ce nom - ?  Que dois-je attendre ? Que mon frère Pygmalion détruise mes remparts, ou que le Gétule Iarbas m'emmène comme captive ? Ah si du moins, avant ta fuite, j'avais conçu de toi un enfant, si sous mes yeux dans mon palais, jouait un petit Énée qui, malgré tout, par ses traits, me rappellerait ton souvenir,   non vraiment, je ne me sentirais pas tout à fait captive et délaissée".

 

Justifications d'Énée (331-361)     

  Elle avait parlé. Lui, sous l'effet des ordres de Jupiter, gardait les yeux fixes, s'efforçant de réprimer son angoisse au fond de son cœur. Finalement, il prononce quelques mots : "Pour ma part, ô reine, jamais je ne nierai les innombrables bienfaits que tu pourrais énumérer,  et que je te dois ; jamais je ne me lasserai de me souvenir d'Élissa, tant que je serai conscient et qu'un souffle animera mes membres. Pour ma défense, j'ai peu à dire. D'abord, n'imagine pas que j'ai espéré dissimuler ma fuite comme un voleur ; jamais je n'ai prétendu aux torches nuptiales ou ne suis venu pour contracter cette alliance.   Si les destins me permettaient de mener ma vie à ma guise et de régler mes occupations à mon gré, en premier lieu, j'honorerais la ville de Troie et les cendres chéries des miens ; les hauts édifices de Priam subsisteraient, et pour les vaincus, j'aurais de mes mains posé les bases d'une Pergame renaissante.  Mais maintenant, c'est la grande Italie qu'Apollon Gryneus, c'est l'Italie que les sorts de Lycie m'ont ordonné d'atteindre ; là est mon amour, là est ma patrie. Si les tours de Carthage, si l'aspect de cette ville libyenne te retiennent, toi, une Phénicienne, pourquoi envier les Teucères de s'établir en terre d'Ausonie ?   Nous aussi nous avons le droit de chercher un royaume étranger. Chaque nuit, quand les ombres humides recouvrent la terre, quand se lèvent les astres de feu, dans mon sommeil, l'image troublée de mon père Anchise m'admoneste et m'effraie ; mon fils Ascagne aussi, et l'injustice faite à cet être aimé,  que je frustre du royaume d'Hespérie et de terres prédestinées. Et maintenant, l'interprète des dieux, envoyé personnel de Jupiter, je le jure sur nos deux têtes, m'a apporté ses ordres au travers des souffles rapides : j'ai vu de mes yeux, dans une lumière révélatrice, le dieu entrant dans ces murs, et sa voix a pénétré au fond de mes oreilles.   Cesse de nous exciter toi et moi, par tes plaintes ; Ce n'est pas de plein gré que je rejoins l'Italie".

 

Invectives de Didon (362-392)     

  Pendant qu'il parlait, elle s'était détournée depuis un moment déjà. Roulant les yeux en tous sens et laissant errer sur toute sa personne ses regards muets, elle lui dit, transportée de fureur :  "Non, une déesse n'est pas ta mère ; Dardanus n'est pas l'auteur de ta race, perfide ; c'est le Caucase, hérissé d'âpres rochers, qui t'a engendré, et ce sont les tigresses d'Hyrcanie qui t'ont tendu leurs mamelles. Mais pourquoi feindre ? À quel malheur pire m'attendre ? A-t-il souffert de mes pleurs ? A-t-il tourné ses regards ?   Vaincu, a-t-il versé des larmes ou pris en pitié son amante ? Que vouloir encore de plus ? Dès maintenant, la puissante Junon et son père Saturne ne nous regardent plus d'un œil équitable. Nulle part la fidélité n'est assurée. Il était naufragé, démuni, je l'ai recueilli, et, dans ma folie, j'ai partagé avec lui mon royaume.  Sa flotte en perdition, ses compagnons, je les ai soustraits à la mort - hélas, les furies m'embrasent, me transportent ! - : voici Apollon l'augure, voici les sorts de Lycie, voici, envoyé par Jupiter lui-même, l'interprète des dieux apportant des ordres horribles à travers les airs. Sans doute est-ce la tâche des dieux d'en haut, ce soin mis à tourmenter   les gens paisibles. Je ne te retiens pas, ni ne réfute tes propos : Va, rejoins l'Italie avec les vents ; cherche ton royaume au-delà des mers. Mais j'espère, si les dieux justes ont quelque pouvoir, que tu connaîtras, le fond des malheurs au milieu des écueils, et que souvent tu évoqueras le nom de Didon. Absente, je te poursuivrai de sombres feux  et, lorsque la froide mort aura séparé mes membres de mon âme, je serai là, ombre présente en tous lieux. Tu le paieras, cruel ! Je l'apprendrai ; la nouvelle m'en parviendra chez les Mânes infernaux." Sur ces paroles, elle s'interrompt en plein discours ; malade, le souffle coupé, elle se détourne, se soustrait à la vue d'Énée, qu'elle laisse plein de crainte, hésitant, préparant une longue explication. Des servantes la relèvent et la transportent défaillante vers sa chambre de marbre, où elles la déposent sur sa couche.

 

Attitudes respectives des amants (393-449)     

  Le pieux Énée désirerait apaiser la malheureuse et écarter ses tourments par des paroles de consolation.  Et pourtant, avec force gémissements, le cœur ébranlé d'amour, il obéit aux ordres des dieux et va inspecter sa flotte. En ce moment, les Teucères s'activent et tout le long du rivage tirent les hautes nefs. Les carènes ointes de poix flottent ; des forêts, on apporte des rames feuillues encore   et du chêne qu'on ne dégrossit pas, dans la hâte de fuir. On pouvait voir des gens se déplaçant et accourant de toute la ville : on eût dit des fourmis qui, se souvenant de l'hiver, pillent dans un immense tas du blé qu'elles mettent à l'abri ; leur noire colonne sillonne la plaine et transporte le butin dans l'herbe,  sur un étroit sentier ; les unes poussent de leurs épaules d'énormes grains de blé ; d'autres ferment les colonnes, fustigent les retardataires ; tout le sentier bouillonne d'activité. Quels étaient alors tes sentiments, Didon, devant ce spectacle ! Comme tu gémissais, lorsque, du haut de la citadelle, tu apercevais   au loin tout le rivage en effervescence et que, sous tes yeux, au bruit de la mer partout se mêlaient de si grandes clameurs ! Amour cruel, à quoi ne réduis-tu pas les cœurs des humains ! À nouveau, elle est forcée de recourir aux larmes, de réessayer les prières et, en suppliante, de subordonner sa fierté à son amour.  Elle ne veut pas mourir en vain, laissant une possibilité inexplorée. "Anne, tu vois cette agitation, tout autour du rivage : ils ont afflué de partout ; déjà les voiles invitent les brises et, tout joyeux, les marins ont posé des guirlandes sur les poupes. Si j'ai pu m'exposer à une si grande douleur, ma sœur,   je pourrai aussi la supporter jusqu'au bout. Mais, dans ma détresse, Anne, accorde-moi un seul service. Car pour toi seule, ce perfide avait de la considération, te confiant même ses sentiments secrets ; toi seule connaissais les bons moments et la manière tendre de l'aborder. Va, ma sœur, et, comme une suppliante, parle à ce fier ennemi : Moi, je n'ai pas avec les Danaens, juré à Aulis d'exterminer la race troyenne, ni envoyé de flotte contre Pergame ; je n'ai pas non plus enlevé les cendres ou les Mânes de son père Anchise : pourquoi refuse-t-il à mes paroles de toucher ses oreilles insensibles ? Où court-il ? Qu'il accorde cette dernière faveur à son amante,   qu'il attende une fuite facile et des vents favorables. Je renonce désormais à notre ancien lien conjugal, qu'il a trahi ; je ne lui demande ni de se priver du beau Latium ni d'abandonner son royaume : je lui demande un tout petit moment, répit et espace accordé à ma fureur, le temps que ma destinée m'enseigne à pleurer ma défaite.  Je lui demande cette ultime faveur - prends pitié de ta sœur - et, lorsqu'il l'aura satisfaite, ma mort la lui revaudra largement." Ainsi priait-elle ; et sa sœur, profondément triste, allait et venait, lui faisait part de ces pleurs. Mais lui, nulle larme ne l'ébranle ; intraitable, il n'écoute aucune parole ; les destins s'y opposent, un dieu fermant les oreilles du héros serein. Il est comme un chêne puissant, au tronc chargé d'ans, que soufflant en tous sens, les Borées des Alpes s'efforcent à l'envi d'arracher ; un sifflement s'élève et, lorsque le tronc est ébranlé, les frondaisons du sommet jonchent le sol, mais l'arbre  reste attaché aux rochers et sa cime s'élève dans l'éther, aussi haut que ses racines plongent vers le Tartare : ainsi de toutes parts des paroles insistantes harcèlent le héros, dont le grand cœur est sensible aux souffrances ; son état d'esprit reste inébranlable, et en vain coulent les larmes.

 

Didon planifie son suicide (450-521)     

  Alors Didon, pitoyable, terrifiée par les destins, appelle la mort, lasse de contempler la voûte du ciel. Comme une incitation à accomplir son dessein, à quitter la lumière, elle voit, en déposant ses offrandes parmi l'encens des autels, (c'est effrayant à dire !) la liqueur sacrée devenir noire  et le vin des libations se transformer en un sang de sinistre présage. Personne ne l'avait vu ; elle n'en dit rien à sa sœur. De plus, il y avait dans sa demeure un sanctuaire de marbre dédié à son premier mari, qu'elle vénérait en un culte admirable, l'ornant de toisons de neige et de guirlandes de fête : elle crut entendre en sortir des paroles, la voix de son époux l'appelant, lorsque la nuit obscure couvrait la terre ; souvent, elle crut que sur les cimes un hibou solitaire égrenait les plaintes d'un chant funèbre et que ses longs cris se muaient en pleurs. En outre, le souvenir terrible de maintes prédictions anciennes  l'emplit d'effroi. Énée lui aussi, le cruel, la poursuit dans ses songes délirants : elle se voit à jamais abandonnée, seule, suivant une longue route, toujours sans escorte, à la recherche dans le désert de ses Tyriens ; ainsi, dans sa démence, Penthée voit-il la troupe des Euménides, et le soleil double, et Thèbes qui apparaît deux fois, ou, sur la scène, Oreste, le fils d'Agamemnon, est-il en proie au délire, lorsqu'il fuit sa mère armée de torches et de noirs serpents, tandis que sur le seuil sont installées les Furies vengeresses. Dès lors, écrasée de douleur, Didon prit conscience de son délire  et décida de mourir : aussitôt elle en régla le moment et la manière. S'adressant à sa sœur accablée, elle ne laisse rien apparaître de son plan sur son visage, son front affiche sérénité et espoir : "Sœur chérie, - tu peux me féliciter ! -, j'ai trouvé le moyen qui me le rendra ou qui me délivrera de mon amour pour lui. Près des limites de l'Océan, là où se couche le Soleil, il est un lieu, aux confins de l'Éthiopie, où le géant Atlas fait tourner sur ses épaules l'axe semé d'étoiles de feu : de là, une prêtresse massylienne vint se présenter à moi. Gardienne du temple des Hespérides, elle donnait au dragon  sa pâture et veillait sur les branches de l'arbre sacré, répandant des liqueurs de miel et le pavot porteur de sommeil. Elle prétend, par ses formules, libérer les cœurs qu'il lui plaît, mais aussi envoyer à d'autres cœurs de durs soucis, arrêter le cours des fleuves et faire reculer les astres.   Elle fait surgir les Mânes nocturnes ; tu verras la terre mugir sous ses pieds et les ornes descendre des montagnes. Sœur chérie, je le jure par les dieux, par toi-même, par ta tête aimée, c'est à contrecœur que je recours aux arts de la magie. Toi, fais dresser secrètement dans palais, à ciel ouvert, un bûcher ;  et les armes que cet impie a laissées accrochées dans ma chambre, tous ses vêtements, et le lit conjugal, qui causa ma perte, pose-les dessus : il me plaît de détruire tous les souvenirs de l'infâme : ce sont les directives de la prêtresse". Ces paroles dites, elle se tait, tandis que la pâleur gagne son visage. Anne pourtant ne croit pas que, sous ces rites étranges, sa sœur cache son suicide et, loin d'imaginer en son cœur si grande folie elle ne craint pas de réactions plus graves que lors de la mort de Sychée. Donc, elle exécute ses ordres. Une fois dressé l'immense bûcher de bois de pin et de chêne,  à ciel ouvert, dans un endroit retiré, la reine tend la cour de guirlandes et de couronnes de feuillage funèbre ; sur le bûcher, elle pose les vêtements et le glaive qu'il a laissés, et sur le lit son effigie, bien consciente de ce qui va se passer. Autour se dressent des autels. La prêtresse, les cheveux défaits, d'une voix tonnante, appelle trois fois les cent dieux, et l'Érèbe et le Chaos, et la triple Hécate, les trois faces de la vierge Diane. Elle avait répandu aussi de l'eau symbolisant l'eau de l'Averne ; on fait chercher des herbes tendres, cueillies au clair de lune avec des faucilles d'airain, et gorgées du lait d'un noir poison.  On cherche aussi, arraché au front d'un poulain nouveau-né et enlevé prématurément à sa mère, un charme amoureux. Près des autels, offrant de la farine sacrée de ses mains purifiées, un pied dégagé de liens, la robe dénouée, Didon qui va mourir prend à témoin les dieux et les astres qui connaissent les destins. Ensuite, si une puissance divine, équitable et douée de mémoire, se préoccupe des amants désespérés, elle l'invoque.

 

Didon se sent acculée à la mort (522-553)     

  C'était la nuit, et sur toute la terre, les corps épuisés cueillaient la paix du sommeil ; les forêts et les mers cruelles étaient au repos, au moment où les astres se retournent, au milieu de leur chute.  Partout les champs se taisent : les troupeaux et les oiseaux bigarrés, les habitants des lacs aux eaux limpides et ceux des épaisses broussailles dans les campagnes se reposent la nuit dans un sommeil silencieux. [Ils allégeaient leurs soucis ; leurs cœurs oubliaient leurs épreuves.] Quant à l'infortunée Phénicienne, jamais le sommeil ne la délivre ;   jamais la nuit ne vient visiter ni ses yeux ni son cœur : ses angoisses redoublent et son amour, resurgissant, se déchaîne et l'entraîne sur les immenses vagues de la colère. À ce point, elle s'arrête et agite ainsi ces pensées en son cœur : "Et voilà, que faire ? Vais-je à nouveau connaître les moqueries  de mes premiers prétendants et demander, en suppliante, à m'unir aux Nomades, tant de fois déjà dédaignés comme maris ? Ou vais-je suivre la flotte d'Ilion et obéir aux dernières exigences des Troyens, puisque, n'est-ce pas, je me flatte de les avoir secourus naguère et que la gratitude sied à ceux qui se souviennent d'un ancien bienfait ?   Mais, à supposer que je le veuille, qui le permettra ou accueillera sur ses fiers navires une femme haïe ? Ignores-tu hélas, infortunée, n'as-tu pas encore conscience des parjures de la race de Laomédon ? Quoi alors ? Vais-je fuir seule et escorter ces marins triomphants ? Ou entourée des Tyriens et de toute mon armée, vais-je me laisser entraîner  et pousser à nouveau sur la mer ceux que j'ai à grand peine arrachés à la ville de Sidon et leur ordonner de livrer leurs voiles aux vents ? Non, meurs plutôt comme tu l'as mérité, et par le fer, écarte ta souffrance. C'est toi la première, ma sœur, qui, vaincue par mes larmes, accables sous ces maux mon âme folle, et me livres à l'ennemi. Il ne m'a pas été donné de vivre irréprochable, en m'abstenant de mariage, à la manière d'une bête sauvage, sans connaître de tels tourments ; je n'ai pas respecté la foi promise aux cendres de Sychée." Si grandes étaient les plaintes qui s'échappaient de son cœur !

 

Suicide de Didon (vers 554 à 705)     

 

Départ précipité d'Énée (554-583)

  Quant à Énée, assuré désormais de partir, il sommeillait,  en haut de sa poupe ; tout était prêt déjà, selon les règles. Alors se présenta à lui, en songe, l'image du dieu revenant sous les mêmes traits et qui semblait l'exhorter à nouveau. En tous points semblable à Mercure, la vision avait sa voix, son teint, ses blonds cheveux et ses membres éclatants de jeunesse.   "Fils de déesse, peux-tu dormir, en un moment comme celui-ci ? Ne vois-tu pas les périls qui t'entourent désormais, pauvre fou, n'entends-tu pas les souffles favorables des Zéphyrs ? Sûre de mourir, Didon manigance en son cœur des ruses, un abominable sacrilège ; en elle se soulèvent des vagues de colère.  Ne vas-tu pas fuir d'ici, en toute hâte, tant qu'il t'est possible de le faire ? Bientôt tu verras la mer agitée par les navires, tu verras luire les torches cruelles ; bientôt aussi les flammes embraseront le rivage, si l'Aurore te trouve en train de musarder sur ces terres. Va-t-en donc ! Trêve d'atermoiements ! La femme est chose   qui toujours varie et change !" Cela dit, il se mêla aux ténèbres de la nuit. Énée, effrayé à cette apparition soudaine, s'arrache au sommeil, secoue ses compagnons, les pousse à aller de l'avant : "Éveillez-vous, mes amis, prenez vos postes de rameurs ; hâtez-vous, détachez les voiles. Un dieu, envoyé du haut de l'éther,  me presse de hâter notre fuite et de trancher les câbles de nos amarres, et cela, pour la seconde fois. Ô saint parmi les dieux, qui que tu sois, nous te suivons et avec joie nous obéissons à nouveau à ton ordre. Assiste-nous, aide-nous dans ta bienveillance et emplis le ciel d'étoiles propices". Il parla, tira de son fourreau une épée brillante, en brandit la lame et trancha les amarres. Au même moment, tous ressentent la même ardeur ; on s'empresse, on se rue ; le rivage est déserté, la surface de l'eau disparaît sous les bateaux ; de toutes leurs forces, ils tourmentent l'écume et balaient les flots sombres.

 

Didon maudit Énée et sa race (584-629)     

  Et déjà sur la terre se répandait la nouvelle lumière  de l'Aurore, qui délaissait le lit doré de Tithon. Quand de sa haute tour la reine vit poindre l'aube et la flotte s'éloigner en bon ordre, toutes voiles déployées, quand elle vit le rivage désert et le port vide, sans rameurs, trois fois, quatre fois, de la main elle frappa sa belle poitrine,   arracha sa blonde chevelure et dit : "Oh, Jupiter, il va partir ! Cet étranger se sera moqué de notre royaume ? Ne va-t-on pas de tous les points de la ville prendre les armes et le poursuivre ? Ne va-t-on pas aussi faire sortir les navires des entrepôts ? Allons, hâtez-vous, incendiez, lancez des traits, pressez les rames !  Que dis-je ? Où suis-je ? Quelle folie altère mon esprit ? Malheureuse Didon, c'est maintenant que ces impiétés te frappent ? Tu aurais dû y penser lorsque tu lui donnais ton sceptre. La voilà la droiture, la Bonne Foi de celui qui, dit-on, porte avec lui les Pénates de sa patrie, et qui a chargé sur ses épaules son père, épuisé par les années !   Pourquoi n'ai-je pu saisir son corps, le mettre en pièces, et le disperser sur les ondes ? Anéantir par le fer ses compagnons, et Ascagne même, et l'offrir en pâture à la table paternelle ? En vérité l'issue du combat aurait été indécise. Soit ! De qui ai-je eu peur, puisque je suis résolue à mourir ? J'aurais porté des torches dans son camp,  enflammé les ponts de ses nefs, et exterminé le fils, le père, et leur race, et puis, je me serais immolée moi aussi, sur eux. Soleil, qui éclaires de tes feux tout ce qui se fait sur terre, et toi, Junon, qui comprends et es consciente de mes angoisses, Hécate, que des hurlements invoquent, la nuit, aux carrefours des cités, et vous, Furies vengeresses et dieux d'Élissa mourante, acceptez ceci, tournez vers les méchants votre juste puissance, et écoutez nos prières. Si cet homme exécré doit toucher au port et atteindre sa terre, si les décrets de Jupiter l'exigent, si ce terme est fixé,  qu'au moins, malmené par la guerre et les armes d'un peuple audacieux, banni de ses terres, arraché aux étreintes de Iule, il soit réduit à implorer secours et à voir les siens mourir d'une mort indigne ; et lorsqu'il se sera rendu aux conditions d'une paix inégale, que jamais il ne jouisse de la royauté ni de la gloire escomptée, mais qu'il tombe avant le terme, sans sépulture, parmi les sables. Voilà ma prière, voilà le vœu ultime que j'exhale avec mon sang. Maintenant vous, ô Tyriens, exercez vos haines contre sa race et toute sa descendance, et adressez-les en offrande à mes cendres. Nulle amitié, nulle alliance n'existeront entre nos peuples.  Lève-toi, inconnu né de mes os, mon vengeur ; par le feu, par le fer, poursuis les colons dardaniens, maintenant, plus tard, à tout moment, quand s'y prêteront nos forces. Rivages contre rivages, flots contre flots, armes contre armes, c'est ma malédiction : qu'ils se fassent la guerre, eux et leurs descendants."   

 

Le suicide, l'agonie et la délivrance (630-705)     

  Elle dit, laissant ses pensées prendre toutes les directions, et cherchant à rompre au plus tôt sa vie, odieuse à ses yeux. Alors brièvement elle s'adresse à Barcé, la nourrice de Sychée, - la sienne en effet avait laissé sa cendre noire dans leur antique patrie - : "Ma chère nourrice, fais venir ici ma sœur Anne ;  dis-lui de répandre en hâte sur son corps de l'eau vive et d'amener avec elle les animaux et les offrandes prescrites. Qu'elle vienne ainsi, et toi aussi, couvre tes tempes d'une bandelette sacrée. Le sacrifice à Jupiter Stygien, que j'ai commencé selon les rites, j'ai l'intention de l'achever, de mettre un terme à mes souffrances,   et de livrer aux flammes le bûcher avec l'effigie du Dardanien". Ainsi dit-elle. Et la vieille nourrice, pleine de zèle, pressait son pas. Mais Didon, que son dessein monstrueux agitait et rendait farouche, roulait des yeux injectés de sang ; ses joues tremblaient, semées de taches ; toute pâle déjà de sa mort prochaine,  elle se rua à l'intérieur de sa demeure, monta, égarée, en haut du bûcher et dégaina l'épée du Dardanien, présent qui n'avait pas été sollicité pour cet usage. Alors, quand elle voit les étoffes d'Ilion et le lit familier, elle s'attarde un peu, pleurant et absorbée dans ses pensées ; puis, elle se jette sur la couche et énonce ces ultimes paroles : "Souvenirs, doux pour moi, tant que le voulurent les destins et la divinité, accueillez mon âme et délivrez-moi de mes souffrances. J'ai vécu, et achevé le parcours que m'avait accordé la Fortune ; maintenant une grande image de moi va s'en aller sous la terre.  J'ai fondé une cité illustre, j'ai vu mes murailles dressées, j'ai vengé mon époux, et puni mon frère, mon ennemi. Que je serais heureuse, trop heureuse hélas, si les Dardaniens avec leurs navires n'avaient jamais touché nos rivages" ! Elle dit et, pressant ses lèvres sur le lit : "Nous mourrons invengée" dit-elle, "mais mourons". "Oui, c'est ainsi que je veux rejoindre les ombres. Que du large le cruel s'emplisse les yeux de ce feu, que le Dardanien emporte avec lui le mauvais présage de notre mort." Elle avait parlé, et les gens qui l'entourent la voient s'écrouler sous le fer, en plein discours, l'épée écumante de sang  et les mains éclaboussées. Un cri monte jusqu'en haut des pièces : la Renommée comme une bacchante parcourt la ville stupéfiée. Des lamentations, des gémissements et des hurlements de femmes retentissent dans les maisons ; le ciel résonne de plaintes terribles, comme si s'écroulaient Carthage tout entière ou l'antique Tyr, lors d'une invasion ennemie, comme si des flammes déchaînées s'enroulaient jusqu'aux faîtes des demeures et des temples. Sa sœur a entendu et, à bout de souffle, accourt agitée, effrayée, se lacérant le visage et la poitrine à coups d'ongles et de poings, elle se rue au milieu du groupe, en criant le nom de la mourante : "C'était donc cela, ma sœur ? Tu voulais me tromper ? Voilà ce que me préparaient ce bûcher, ces flammes et ces autels ? Abandonnée, que vais-je pleurer d'abord ? Dédaignais-tu, en mourant, d'avoir ta sœur pour compagne ? Tu m'aurais appelée à partager ton destin ! La même douleur, la même heure nous auraient emportées toutes deux par le fer.   Mes mains ont-elles élevé ce bûcher, et ma voix invoqué les dieux de notre patrie, ô cruelle, pour que tu sois ainsi exposée sans moi ? Ma sœur, tu nous as détruits, toi et moi, le peuple et le sénat de Sidon, et ta ville. Donnez-moi de l'eau, que je lave ces blessures et, si son dernier souffle erre encore, ma bouche le cueillera". Ayant dit cela, elle avait gravi les hautes marches, tenait dans ses bras sa sœur à demi-morte, la serrait sur son cœur, en gémissant, et de sa robe elle étanchait le sang noir qui coulait. Didon s'efforce de lever ses yeux lourds, puis défaille à nouveau, tandis que sifflait la blessure portée sous sa poitrine. Elle se souleva trois fois, et, appuyée sur le coude, se redressa ; trois fois aussi elle retomba sur le lit, chercha de ses yeux vagues la lumière du ciel, et gémit en la découvrant. Alors Junon la toute-puissante, apitoyée par cette souffrance infinie et ce pénible trépas, dépêche depuis l'Olympe la déesse Iris,  chargée de délivrer des liens de ses membres son âme en lutte. Didon ne mourait pas à cause du destin ni d'une mort méritée ; elle partait avant le terme, malheureuse, brûlant d'une folie subite ; c'est pour cette raison que Proserpine ne lui avait pas encore arraché de la tête de cheveu blond, ni ne l'avait vouée à l'Orcus stygien. Iris donc, avec ses ailes d'or, tout humide de rosée, tirant à travers le ciel, face au soleil, mille couleurs variées, s'envole, descend et s'arrête au chevet de Didon. "Moi, sur ordre, je porte à Dis ce cheveu sacré, et te détache de ton corps". Ainsi dit-elle ; de la main droite, elle coupe le cheveu et, au même instant,  toute sa chaleur se dissipa et sa vie s'en alla dans le vent.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT V


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propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V05-Plan.html

 

ESCALE EN SICILE. JEUX FUNÈBRES

 

Troyens accueillis en Sicile (1-41)

Institution d'une fête en l'honneur d'Anchise (42-71)

Cérémonie funèbre et inauguration des jeux (72-113)

Préliminaires (114-150)

Premières phases de la course (151-224)

Fin de la course et remise des prix (225-285)

Préparatifs (286-314)

Course et remise des prix (315-361) 

Adversaires hésitants (362-423)

Déroulement et issue du combat (424-484)

Déroulement du concours (485-518)

Triomphe 'prodigieux' d'Aceste (519-544)

Carrousel troyen (545-603)

Junon provoque l'incendie des vaisseaux troyens (604-663)

Jupiter met fin au désastre (664-699)

Énée sauvé du découragement (700-745)

Avant le départ (746-778)

Interventions divines (779-826)

Palinure, victime expiatoire (827-871) 

 


©
trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

Retrouvailles - Hommage à Anchise (vers 1 à 113)   

 

Troyens accueillis en Sicile (1-41)

  Pendant ce temps, Énée, en pleine mer déjà, avec sa flotte fendait résolument les flots assombris par l'Aquilon, regardant derrière lui les remparts de l'infortunée Élissa éclairés par des flammes. Pourquoi avoir mis le feu à un pareil brasier, on l'ignore ; mais les dures souffrances nées d'un amour brisé et l'expérience de ce que peut faire une femme en proie au délire provoquent dans les cœurs des Teucères de tristes pressentiments. Dès que les navires eurent gagné le large, sans désormais aucune terre en vue mais uniquement et partout le ciel et la mer, une sombre nuée s'arrêta au-dessus de leurs têtes, chargée de nuit et d'orage, et la mer se couvrit de ténèbres. Le pilote Palinure lui-même cria du haut de la poupe : "Pourquoi ces nuages si lourds ont-ils investi le ciel ? Que prépares-tu donc, seigneur Neptune ? Puis, sur ces paroles, il ordonne de resserrer les voiles, de se rabattre sur les fortes rames, puis de biais il présente au vent ses voiles pliées, en disant : "Magnanime Énée, même si Jupiter m'offrait sa garantie, non, je n'espérerais pas, avec un pareil ciel, atteindre l'Italie. Les vents ont tourné, mugissant sur nos flancs,  surgissant du sombre Couchant, et l'air se condense en nuage. Et nous, malgré nos efforts, nous ne parvenons ni à leur résister ni même à tenir le cap. Puisque la Fortune est souveraine, suivons-la, et tournons-nous là où elle nous appelle. Du reste, à mon avis, les rivages sûrs d'Éryx ton frère et les ports de Sicanie ne sont pas loin, si j'ai bon souvenir des distances calculées sur les astres observés naguère. Alors le pieux Énée : "C'est assurément ce qu'exigent les vents depuis un moment déjà, et je te vois faire face en vain aux éléments. Change de direction, hisse les voiles. Est-il à mes yeux coin plus agréable ou havre plus désirable pour mes navires épuisés  que cette terre qui par bonheur pour moi héberge le Dardanien Aceste, et qui renferme en son sein les ossements de mon père Anchise ?" Sur ces paroles, on tend vers le port ; des Zéphyrs favorables gonflent leurs voiles ; un remous rapidement emporte la flotte ; enfin, joyeusement, on accoste sur une plage familière. Mais, du sommet éloigné d'un mont élevé, Aceste, qui a observé l'arrivée de vaisseaux amis, accourt, hérissé de javelots et revêtu de la peau d'une ourse de Libye ; la mère Troyenne qui le mit au monde l'avait conçu du fleuve Crinisus. Il n'a pas oublié ses lointains ancêtres, applaudit à leur retour  et, tout heureux, les accueille avec un faste rustique, réconfortant des ressources de son amitié ces hommes épuisés.

 

Institution d'une fête en l'honneur d'Anchise (42-71)   

  Le lendemain, au lever du Soleil, quand la clarté du jour eut fait fuir les étoiles, de tous les points du rivage Énée convoqua ses compagnons et du haut d'un tertre dit : "Illustres Dardanides, race issue du noble sang des dieux, les mois ont passé, accomplissant leur cycle annuel, depuis que nous avons confié à la terre les os, restes de mon divin père, et consacré deux autels, témoins de notre douleur. Voici revenu, si je ne m'abuse, le jour qui à jamais sera pour moi jour de deuil, toujours vénérable (dieux, vous l'avez voulu ainsi !). Même si j'étais exilé dans les Syrtes gétules, ou surpris sur la mer d'Argos, ou captif dans la ville de Mycènes, je le célébrerais et chaque année j'accomplirais ces vœux, j'organiserais des processions solennelles, et j'élèverais des autels, chargés des offrandes qui lui reviennent. Et par miracle, nous voici près des ossements, des cendres de mon père, ce n'est pas, à mon avis, sans l'intention, la volonté des dieux que nous avons été déportés ici et avons pénétré dans un port ami. Venez donc, et tous ensemble honorons-le dans la joie : implorons des vents favorables, et qu'il veuille voir apporter chaque année, dans ma future cité, ces offrandes aux temples qui lui seront dédiés. Aceste, originaire de Troie, vous offre à chacun des bœufs, deux têtes de bétail par navire ; invitez au banquet les Pénates, ceux de notre patrie et ceux qu'honore notre hôte Aceste. Et, comme la neuvième Aurore fait se lever pour les mortels un jour béni, quand les rayons du soleil auront dégagé l'univers de ses voiles, j'instaurerai les premières courses de vitesse pour la flotte des Troyens. Ceux qui se distinguent à la course à pied, ceux qui, sûrs de leurs forces, excellent au lancement du javelot ou des flèches légères, ou ceux qui osent engager la lutte, armés du ceste en cuir cru, que tous se présentent, en espérant la récompense d'une palme méritée. Tous faites silence, et ceignez vos tempes de rameaux de feuillage".

Cérémonie funèbre et inauguration des jeux (72-113)   

  Après ce discours, Énée se voile les tempes du myrte sacré de sa mère. Hélymus fait de même, et aussi Aceste, dans la maturité de son âge ; et puis le jeune Ascagne, imité par le reste de la jeunesse. Quant à Énée, à l'issue de l'assemblée, il se dirige vers le tumulus, suivi de milliers de personnes et entouré d'une puissante escorte. Là, faisant une libation rituelle à Bacchus, il verse sur le sol deux coupes de vin pur, deux de lait frais et deux de sang consacré, puis jette des fleurs couleur de pourpre en déclarant : "Salut, père divin, une seconde fois ; salut à vous, cendres, âmes et ombres de mon père, que j'ai retrouvées, bien en vain. Il ne nous a pas été accordé de chercher ensemble l'Italie et les terres promises, ni le Thybris ausonien, quel qu'il soit". Il avait fini de parler, quand du fond du sanctuaire se glissa un énorme serpent, traînant sept anneaux, sept replis ondoyants. Il enlaça paisiblement le tombeau, avant de se couler entre les autels. Son échine marquée de taches bleu sombre et ses écailles flamboyaient avec l'éclat de l'or, tel un arc-en-ciel qui, face au soleil, lance à travers les nuages tout l'éventail de ses couleurs. À cette vue, Énée se figea de stupeur. Enfin, en une longue progression, le serpent rampa parmi les patères et les coupes délicates, goûta aux offrandes sacrées, puis s'en retourna, sans faire de mal, au fond du tombeau, délaissant les autels où il s'était nourri. Avec une ardeur accrue, Énée reprend les cérémonies commencées en l'honneur de son père, ne sachant s'il s'agit du génie du lieu ou d'un servant de son père ; il immole selon le rite deux brebis de deux ans, autant de porcs, autant de jeunes taureaux aux noires échines ; il répand le vin des patères, invoque l'âme du grand Anchise et ses Mânes renvoyés de l'Achéron.  Ses compagnons aussi, chacun selon ses moyens, tout joyeux, apportent leurs offrandes, en chargent les autels et immolent des bœufs ; d'autres disposent en bonne place les ustensiles de bronze et, assis dans l'herbe, attisent les braises sous les broches et font griller les viandes. Le jour attendu était là, et maintenant, dans la lumière limpide, la neuvième Aurore apparaissait, tirée par les chevaux de Phaéthon. La nouvelle des jeux, le nom de l'illustre Aceste avaient attiré les voisins ; dans une joyeuse cohue, ils avaient empli le rivage, désireux de voir les Énéades, certains étant prêts à concourir. Tout d'abord, bien en vue, au centre du cercle, on expose les prix :  des trépieds sacrés et des couronnes verdoyantes, et des palmes, toutes les récompenses destinées aux vainqueurs, des armes et des vêtements de pourpre, des talents d'or et d'argent. La trompette, du milieu d'un talus, sonne l'ouverture des jeux.

 

Préliminaires (114-150)   

  Pour les premières épreuves, quatre navires de même catégorie choisis parmi toute la flotte s'avancent avec leurs lourdes rames. Mnesthée commande la rapide "Pristis" et ses ardents rameurs, Mnesthée, qui, Italien bientôt, donnera son nom à la famille de Memmius ; Gyas dirige l'énorme "Chimère", à la masse énorme aussi, vraie ville flottante, qu'actionne le triple banc de rameurs des jeunes Dardaniens, dont les rames se soulèvent en cadence ; Sergeste, de qui la famille Sergia tient son nom, se déplace sur le grand "Centaure", et la "Scylla" couleur bleu sombre transporte Cloanthe, d'où ta maison tire son origine, ô Romain Cluentius. Loin au large, face au rivage écumant, on voit un rocher que parfois les flots gonflés viennent battre et recouvrir, lorsque les bises hivernales dissimulent les constellations. Par temps calme, c'est le silence ; vraie terrasse, il émerge de l'onde immobile, séjour recherché pour les plongeons amis du soleil. Là, d'une yeuse au vert feuillage, le sage Énée fait une borne,  signal dressé pour que les marins sachent d'où revenir et où tourner en décrivant de longues courbes. Ensuite le sort désigne les emplacements. Debout sur les poupes, parés d'or et de pourpre, les capitaines resplendissent au loin. Les jeunes marins, couverts de feuillage de peuplier, sont tout luisants de l'huile versée sur leurs épaules nues. Installés sur les bancs, bras tendus sur les rames, attentifs, ils attendent le signal ; leurs cœurs exaltés s'épuisent, dans la peur qui les frappe et dans leur désir exacerbé de louanges. Dès que la trompette eut donné son éclatant signal, tous aussitôt  bondissent de leurs lignes ; les cris des marins frappent l'éther ; les bras agités retournent les flots qui se couvrent d'écume. Des sillons égaux se creusent, et toute la plaine marine s'entrouvre, déchirée par les rames et les éperons à trois dents. Dans une course de biges, les chars ne se précipitent pas avec tant d'ardeur, quand, sortis des carcères, ils ont gagné la plaine et s'y ruent, et les auriges, une fois lancés les attelages, ne sont pas ainsi penchés, tête en avant, pendus à leurs fouets, agitant leurs brides ondoyantes. Alors tout le bois résonne des applaudissements bruyants des spectateurs et des cris ardents des supporters ; l'anse du rivage répercute les voix ;  les collines frappées par les clameurs en renvoient l'écho.

 

Premières phases de la course (151-224)   

  Avant les autres, Gyas s'échappe et le premier glisse sur les vagues, au milieu d'une foule frémissante ; Cloanthe le suit, meilleur à la rame ; mais, à cause de son poids, le bateau prend du retard. Derrière eux, à distance égale, la "Pristis" et le "Centaure" cherchent chacun à se dépasser ; tantôt la "Pristis" est en tête ; tantôt l'énorme "Centaure" l'emporte et la double ; tantôt tous deux ensemble avancent de front, et de leurs longues carènes sillonnent les ondes salées. Déjà ils étaient proches du rocher et touchaient la borne, quand Gyas, en tête et vainqueur à la mi-course, appelle à haute voix Ménétès, le pilote de son navire : "Où vas-tu tellement à droite ? Serre plutôt de ce côté ; longe le bord, et sur la gauche laisse les rames frôler les écueils ; que les autres prennent le large", dit-il ; mais Ménétès, redoutant d'invisibles rochers, fait virer sa proue vers la mer. "Où vas-tu par là ?" Puis encore : "Gagne les rochers, Ménétès !" lui criait Gyas en le rappelant ; et voici qu'il se retourne et voit dans son dos, tout proche, Cloanthe qui le presse. Ce dernier se faufile entre le bateau de Gyas et les écueils sonores, par la gauche, à l'intérieur ; brusquement il passe le premier et gagne les eaux sûres, laissant la borne derrière lui. Une souffrance sans bornes brûle jusqu'aux os le jeune homme ; des larmes lui inondent les joues ; oublieux de sa dignité et du salut de ses compagnons, il pousse le trop lent Ménétès du haut de la poupe, et le précipite tête en avant dans la mer. Lui, le capitaine, prend la place du pilote ; il est le maître, exhorte les hommes et dirige la barre vers le rivage. Et, lorsqu’il est enfin sorti de l'eau, accablé, - il est âgé déjà, et ruisselant dans ses vêtements mouillés, - Ménétès gagne le sommet de l'écueil et s'assied au sec sur le rocher. Les Teucères ont ri, lorsqu'ils l'ont vu glisser et nager, et ils rient à le voir recracher de sa poitrine des flots d'eau salée. Alors, les deux derniers, Sergeste et Mnesthée, sont heureux en voyant s'allumer l'espoir de l'emporter sur Gyas, mis en retard. Sergeste prend la tête et s'approche du rocher, mais pourtant il n'a pas une longueur entière d'avance ; il n'est premier qu'en partie, l'éperon de sa rivale "Pristis" le serrant à l'arrière. Alors, s'avançant du milieu du bateau parmi ses compagnons, Mnesthée les encourage : "Allons, allons pressez sur les rames, compagnons d'Hector, vous que, lors du jour suprême de Troie, j'ai choisis pour me suivre ; c'est le moment de faire éclater ces forces, ce courage, qui vous ont servi dans les Syrtes gétules, et sur la mer Ionienne et parmi les flots tumultueux du cap Malée. Désormais Mnesthée renonce au premier prix ; je ne lutte pas pour vaincre. - quoique... ! Ô Neptune, que l'emporte celui à qui tu as réservé la palme ! - ; ce serait honteux d'être dernier : remportez au moins cette victoire, mes amis, empêchez ce déshonneur". Les hommes dans un effort ultime se penchent sur les rames : la poupe d'airain tremble et le sol se dérobe sous leurs amples battements ; une respiration haletante secoue les membres et dessèche les bouches ; sur les corps, partout, ruisselle la sueur. Un hasard leur apporta précisément l'honneur qu'ils souhaitaient. Car, tandis que, dans sa fougue, il presse sa proue vers le rocher, se faufilant et s'avançant dans le passage dangereux, l'infortuné Sergeste va s'échouer sur les rocs en saillie. Le récif est ébranlé ; les rames, heurtant les arêtes du rocher, ont craqué, tandis que la proue défoncée reste suspendue. Les matelots se dressent, et poussant des cris, tentent de se dégager ; ils saisissent des piques de fer et des épieux garnis de pointes et recueillent du gouffre leurs rames brisées. Quant à l'heureux Mnesthée, rendu plus ardent encore par le succès, avec sa troupe de rapides rameurs, et les vents qu'il a invoqués, il gagne des zones calmes et file sur la mer qui s'ouvre à lui. On dirait une colombe subitement chassée de la caverne où, au creux d'une pierre, elle a fait sa demeure et son nid douillet, et qui prend son envol vers les champs ; effrayée, dans son abri, elle bat vigoureusement des ailes, mais bientôt, glissant dans l'air limpide, elle rase la surface de l'eau, sans plus mouvoir ses ailes rapides. Comme elle, la "Pristis" de Mnesthée, s'échappe, fend les ultimes flots restant à franchir, entraînée dans son vol par son élan même. D'abord elle laisse derrière elle Sergeste, qui se débat sur le haut récif et dans les bas-fonds, appelant vainement à l'aide, s'essayant à faire la course avec des débris de rames. Puis elle rejoint Gyas et la très massive "Chimère" qui, privée de son pilote, cède devant elle.

 

Fin de la course et remise des prix (225-285)   

  Désormais, à la fin du parcours, Cloanthe reste seul en tête ; Mnesthée veut le rejoindre et, de toutes ses forces, le serre de près. Alors les cris redoublent et tous encouragent le poursuivant de leurs vœux, tandis que dans l'éther retentissent les cris. Les uns s'indignent à l'idée de perdre la palme qui leur revient,  la gloire déjà conquise ; et pour l'honneur, ils risqueraient leur vie. Les autres savourent leur succès : ils peuvent, puisque ils croient pouvoir. Et leurs proues étant alignées, la "Pristis" l'aurait peut-être emporté, si Cloanthe, les deux mains tendues vers le large, ne s'était répandu en prières et n'avait invoqué les dieux en faisant des vœux : "Dieux qui détenez l'empire de la mer, maîtres de ces flots que je parcours, je serai heureux de consacrer sur ce rivage un taureau éclatant, en votre honneur, pour m'acquitter de ce vœu devant vos autels ; je jetterai ses entrailles dans l'onde salée, et ferai des libations de vin." Il parla, et dans les profondeurs des flots, tous l'entendirent : le chœur des Néréides et de Phorcus, et la vierge Panopée ; le vénérable Portunus en personne le poussa de sa main puissante. Plus rapide que le Notus et qu'une flèche ailée, le navire vola vers le rivage et disparut au fond du port. Alors, le fils d'Anchise convoque tous les concurrents, selon la coutume ; par la voix puissante du héraut il proclame Cloanthe vainqueur et lui couronne les tempes de vert laurier ; il accorde aussi à chacun de choisir trois jeunes taureaux par navire, et d'emporter du vin et un grand talent d'argent. Aux capitaines il accorde encore des honneurs particuliers : au vainqueur, une chlamyde d'or, avec son double méandre de pourpre mélibéenne, qui court tout autour en une large bordure. Tissée dans la toile, une image représente le jeune prince courant dans l'Ida feuillu, harassant de son javelot des cerfs rapides ; il est ardent, semble essoufflé. Un aigle rapide, le porte-foudre de Jupiter, l'enlève de l'Ida, l'emportant au ciel dans ses serres crochues ; ses vieux gardiens en vain tendent les mains vers les astres, et les aboiements des chiens s'élèvent rageusement dans les airs. Celui qui, par sa valeur, a conquis la seconde place, reçoit une cotte de mailles d'or à triple épaisseur, fixée par des crochets polis. Énée, vainqueur, l'avait arrachée à Démoléos, près du rapide Simoïs, au pied de la fière Ilion ; il la donne pour qu'elle serve au héros de marque d'honneur et de protection sous les armes. Ses serviteurs Phégée et Sagaris, avaient du mal à porter à deux sur leurs épaules cette cuirasse aux multiples mailles, qu'avait pourtant revêtue jadis Démoléos, quand il pourchassait les Troyens débandés. Le troisième prix consiste en deux bassins de bronze, des vases d'argent magnifiques, ornés de figures en relief. Et déjà tous les vainqueurs primés, fiers de leurs richesses, s'avançaient, les tempes ceintes de bandeaux de pourpre,  quand, parvenu à force d'habileté à s'arracher au cruel rocher, affaibli par la perte de ses rames et d'un rang de rameurs, Sergeste tout penaud s'avança poussant son bateau sous les quolibets. Il était comme un serpent, surpris parfois sur le bord d'une route ; une roue de bronze lui est passée en travers, ou un voyageur l'a laissé à demi-mort, lourdement frappé ou lacéré par une pierre. Cherchant à fuir, tordant en vain son corps en longs replis, il reste redoutable, avec ses yeux ardents et son cou sifflant qu'il soulève bien haut ; la partie atteinte par la blessure le retient tandis qu'il lutte en se contorsionnant, et se replie sur lui.  Ainsi se mouvait lentement le navire, avec des rameurs affaiblis ; pourtant il hisse les voiles et, vent en poupe, pénètre dans le port. Énée gratifie Sergeste de la récompense promise, heureux de voir le bateau sauvé et ses compagnons ramenés sains et saufs. On lui donne une esclave, habile aux travaux de Minerve, d'origine crétoise, nommée Pholoé, et ses jumeaux encore à la mamelle.

 

Course à pied (vers 286 à 361)   

 

Préparatifs (286-314)

  Cette compétition achevée, le pieux Énée se dirige vers une prairie qu'enserraient de tous côtés des collines boisées ; le cercle d'un théâtre occupait le centre du vallon. Le héros, accompagné de gens par milliers, s'y rend  et prend place sur une estrade, au milieu de l'assistance. Là, il invite ceux qui voudraient s'affronter à la course, stimulant les courages par des récompenses, et exposant les prix. De partout convergent Teucères et Sicanes mêlés. Nisus et Euryale sont les premiers, Euryale connu pour sa beauté et sa verte jeunesse, Nisus, pour l'amour sacré qu'il porte à cet enfant. Derrière eux se présente Diorès, prince de la noble lignée de Priam. Il est suivi de près par Salius et Patron ; l'un est Acarnanien, l'autre, de sang arcadien, provient d'une famille de Tégée. Voici ensuite Hélymus et Panopès, deux jeunes Trinacriens, rompus à la vie des bois, compagnons du vieil Aceste, et une foule d'autres encore, qu'un nom obscur a laissé dans l'oubli. Énée alors au milieu d'eux leur parla en ces termes : "Écoutez avec attention, et tournez vers moi vos esprits en fête. Nul d'entre vous ne s'en ira sans recevoir un prix. À chacun je donnerai à emporter deux brillants javelots de Cnosse au fer poli et une double hache d'argent ciselé ; cette distinction sera commune à tous. Les trois premiers recevront des prix et leur tête sera ceinte d'une blonde couronne d'olivier. Le vainqueur obtiendra un cheval aux phalères insignes, le deuxième, le carquois d'une Amazone, plein de flèches thraces, entièrement serré dans un large baudrier d'or, et fixé sur le dessous par une fibule ornée d'une grosse pierre précieuse ; le troisième s'en ira content avec ce casque d'Argos".

 

Course et remise des prix (315-361)   

  Après ces paroles, ils prennent position ; et soudain, au son du signal, ils s'élancent, quittent la ligne de départ, se répandant comme une nuée. Dans la dernière ligne du parcours, Nisus se détache en tête, loin devant les autres ; il s'échappe, plus rapide que les vents et que les ailes de l'éclair. Le plus proche de lui est Salius, mais à une longue distance ; après un certain intervalle, on trouve en troisième position Euryale. Hélymus suit Euryale. Puis enfin, derrière lui, voilà Diorès qui s'envole, talonnant déjà son rival et touchant son épaule. S'il restait plus de trajet à parcourir, il s'échapperait, passerait devant lui et laisserait le résultat incertain. Et déjà ils avaient presque parcouru la dernière distance et, épuisés, ils approchaient du but, quand l'infortuné Nisus s'affale, glissant dans une flaque du sang qui s'était répandu sur le sol  lors de l'immolation des taureaux, et avait détrempé le gazon. Le jeune homme, qui déjà triomphait de sa victoire, ne put maintenir sur le sol ses pas titubants ; il tomba, tête en avant, dans la fange immonde et le sang du sacrifice. Toutefois il n'oublia pas Euryale, non, il n'oublia pas ses amours. Dans la flaque glissante, il se redressa, juste devant Salius qui fit une culbute et resta étendu dans le sable durci. Euryale surgit ; vainqueur grâce à son ami, il prend la première place et s'envole, porté par des tonnerres d'applaudissements. Derrière arrive Hélymus, et Diorès obtient la troisième palme.  Alors l'immense amphithéâtre, avec toute son assistance et les notables installés aux premiers rangs, s'emplit des cris terribles de Salius ; il exige qu'on lui rende l'honneur que lui a arraché la ruse. La faveur de la foule soutient Euryale : ses larmes attendrissantes, sa valeur naissante alliée à sa beauté lui attirent les sympathies. Diorès l'appuie, et intervient à haute voix, lui qui s'est approché du but et a gagné mais en vain le dernier prix, si le premier devait être attribué à Salius. Alors le bon Énée dit : "Vos récompenses vous restent assurées, mes enfants, et personne ne change l'ordre des prix ; mais permettez-moi de m'apitoyer sur le malheur immérité d'un ami". Ayant ainsi parlé, il offre à Salius l'immense toison d'un lion de Gétulie, lourde de sa crinière et de ses griffes dorées. Alors Nisus dit : "Si les prix des vaincus sont si importants, et si tu as pitié de ceux qui sont tombés, quels prix dignes de lui donneras-tu à Nisus ? J'aurais mérité l'honneur de la première couronne si la fortune qui fut hostile à Salius ne m'avait pas emporté moi aussi ?" Et tout en parlant, il faisait voir son visage et ses membres souillés d'une boue sale. L'excellent Énée lui sourit, et fit apporter le bouclier, chef d'œuvre de Didymaon,  que les Grecs avaient détaché du portail du sanctuaire de Neptune. Et il offre au valeureux jeune homme cette récompense prestigieuse.

 

Combat de ceste (vers 362 à 484)   

 

 Adversaires hésitants (362-423)

  Ensuite, une fois la course terminée et les récompenses octroyées : "Maintenant, si quelqu'un ressent en son cœur valeur et courage, qu'il se présente et lève haut les bras, les mains bandées de cuir". Ainsi parle Énée, et il propose pour le combat une double récompense : pour le vainqueur, un jeune taureau voilé d'or et de bandelettes ; pour le vaincu, en guise de consolation, une épée et un casque magnifique. Les choses ne traînent pas. D'emblée, Darès, avec sa force démesurée, attire les regards et se dresse, suscitant le murmure des assistants.  Il était le seul à avoir eu l'habitude de se mesurer à Pâris ; c'est lui aussi qui, près du tombeau où repose le grand Hector, terrassa le victorieux Butès, ce géant qui se prévalait de descendre de la dynastie d'Amycus le Bébryce : il l'étendit mourant sur le sable blond. Ainsi Darès lève fièrement la tête, prêt à engager le combat ; il laisse voir ses larges épaules et lève alternativement les bras vers l'avant, fouettant l'air avec énergie. On lui cherche un adversaire ; mais de l'assistance si nombreuse, personne n'ose affronter ce héros ni armer ses mains du ceste. Dès lors, heureux à l'idée que tous ont renoncé à la palme, il se tient debout aux pieds d'Énée et, sans attendre davantage, saisit de la main gauche le taureau par une corne, en disant : "Fils de déesse, si personne n'ose s'engager dans un combat, quand finira cette attente ? Combien de temps va-t-on me retenir ? Ordonne que j'emmène mon prix". Et en même temps, tous les Dardanides murmuraient en exigeant qu'on lui remît la récompense promise. Alors Aceste adresse de lourds reproches à Entelle, installé justement tout près de lui, sur un lit de gazon verdoyant : "Entelle, qui fus jadis, bien inutilement, le plus vaillant des héros, peux-tu permettre sans réagir que l'on remporte sans combat des prix si prestigieux ? Où donc se trouve Éryx, ce dieu fameux, que vainement nous célébrons comme notre maître ? Où est ton renom qui couvrait la Trinacrie entière, et ces trophées suspendus à ton toit ?" Celui-ci rétorque : "L'amour des louanges et la gloire n'ont pas cédé, chassés en moi par la peur ; mais la lente vieillesse a refroidi mon sang qui perd de sa vigueur ; mes forces s'épuisent et s'alanguissent. Si maintenant je jouissais encore de ma jeunesse d'antan, jeunesse d'où ce hâbleur tire son assurance et son insolence, ni un prix ni un taureau magnifique ne m'auraient fait venir,  et je n'attends pas de récompenses". Après avoir ainsi parlé, il lance devant lui les deux cestes, d'un poids considérable, dont l'ardent Éryx avait coutume de s'armer les mains pour les combats, en se bandant les bras de solides lanières de cuir. Cette vue frappe les esprits : des lames de plomb et de fer cousues raidissaient les immenses peaux de sept énormes bœufs. Plus que tous, Darès même reste stupéfait et de loin refuse le combat ; le magnanime fils d'Anchise tourne et retourne en tous sens la masse énorme de ces lanières qui s'enroulent sans fin. Alors le vieil Entelle laissa monter de son cœur ces paroles : "Que dirait celui qui aurait vu les cestes d'Hercule et ses armes, et le combat affreux qui eut lieu sur ce rivage ? Ces armes-là, ton frère Éryx les portait autrefois - tu les vois encore souillées de sang et de cervelle éclatée - , avec elles, il affronta le grand Alcide ; moi, je les portais d'habitude aussi longtemps qu'un sang meilleur a assuré mes forces, quand l'envieuse vieillesse n'avait pas semé sur mes tempes sa blancheur. Mais si Darès le Troyen récuse ces armes qui m'appartiennent, si cela agrée au pieux Énée, et si Aceste mon garant approuve, combattons à armes égales. Je renonce pour toi aux lanières d'Éryx, - cesse d'avoir peur -, et toi, défais-toi de tes cestes troyens". Sur ces paroles, il rejeta de ses épaules son double manteau, dévoila ses membres aux fortes articulations, son ossature et ses bras puissants, puis se dressa, énorme, au milieu de l'arène.

 

Déroulement et issue du combat (424-484)   

  Alors le bienveillant fils d'Anchise choisit des cestes équivalents et laça aux mains des deux pugilistes des armes égales. Tous deux aussitôt se dressent sur la pointe des pieds, immobiles, impavides, et lèvent leurs bras vers le ciel. Loin en arrière, ils ont détourné leurs têtes, qu'ils relèvent pour parer un coup ; ils entremêlent leurs mains et entament le combat. L'un a les pieds plus agiles, compte sur sa jeunesse ; l'autre vaut par ses muscles et sa masse ; mais il tremble, et ses genoux, trop lents, fléchissent ; un halètement pénible secoue ses membres de géant. Nombreux et vains sont les coups qu'échangent ces hommes ; ils frappent et frappent encore au creux de leur flanc, faisant résonner puissamment leur poitrine ; leur main sans cesse frôle de près les oreilles et les tempes ; la dureté d'un coup fait craquer les mâchoires. Le massif Entelle est debout et, immobile, figé dans son effort, l'œil vigilant, esquive simplement les coups d'un mouvement du corps. Darès ressemble à l'assaillant d'une ville forte avec des machines de guerre,  ou à celui qui, en armes, investit des redoutes dans la montagne ; il explore un accès, un autre, et le terrain tout entier, avec habileté, puis, sans succès, presse son adversaire d'assauts divers. Entelle se dressant montre sa main droite qu'il lève bien haut. L'autre, subtil, a prévu le coup venant d'au-dessus de lui ; ayant fait glisser son corps agile, il s'est retiré ; Entelle, frappant l'air, a perdu ses forces et, entraîné par son propre élan, s'écroule lourdement de tout son poids sur le sol, comme parfois s'écroule sur l'Érymanthe, ou sur le grand Ida, un pin creux arraché à ses racines. Passionnés, Teucères et jeunes de Trinacrie se lèvent ensemble. Un cri monte au ciel, et Aceste est le tout premier à accourir. En s'apitoyant sur son ami, du même âge que lui, il le relève de terre. Mais sans que sa chute le retarde ou l'effraye, plus ardent encore, le héros retourne au combat tandis que la colère attise sa violence. Alors sa fierté, la conscience de sa valeur ravivent ses forces ; dans sa fougue, il pousse devant lui Darès qui se précipite autour de l'arène ; il le frappe à coups redoublés, tantôt de sa droite, tantôt de sa gauche. Point de relâche, point de répit : comme, au cours d'une grande tempête, les nuages grondent sur les sommets, le héros des deux mains  assène des coups serrés, poussant et renversant Darès. Alors le brave Énée ne laissa pas les colères s'envenimer davantage. Ne souffrant pas qu'Entelle persistât dans ces sentiments exacerbés, il mit fin au combat, et en arracha Darès épuisé. Avec des paroles apaisantes, il lui dit : "Malheureux, quelle démence sans borne a saisi ton coeur ? Ne sens-tu pas que d'autres forces sont en jeu, que la volonté divine a tourné ? Cède au dieu". Il parla et sa voix interrompit le combat. Mais tandis que Darès traîne ses genoux malades, agitant la tête de gauche à droite, crachant par la bouche un sang épais et des dents qui s'y mêlent, ses fidèles compagnons le conduisent vers les navires. On les rappelle, et ils reçoivent le casque et l'épée ; on laisse à Entelle la palme et le taureau. Alors, vainqueur, le cœur triomphant d'orgueil, fier de son taureau, il dit : "Fils de déesse, et vous, Teucères, apprenez ceci. Sachez quelles forces possédait mon corps, au temps de ma jeunesse, et de quelle mort vous avez rappelé Darès, que vous conservez vivant." Il dit et se tient droit, contre le mufle du taureau, prix du combat, qui debout lui faisait face. De toute sa hauteur, la main droite ramenée en arrière, il lui asséna les lourds cestes entre les cornes  et, lui fracassant la cervelle, les lui enfonça jusqu'aux os. La bête est abattue ; sans vie, tremblante, elle s'affale sur le sol. Lui ajoute encore ces paroles qui s'échappent de son cœur : "Éryx, je m'acquitte de ma dette, t'offrant en échange de la mort de Darès, une victime meilleure ; victorieux, je dépose ici mes cestes et mon art".

 

Tir à l'arc et carrousel troyen (vers 485 à 603)   

 

Déroulement du concours (485-518) 

  Sans attendre, Énée invite les amateurs éventuels à un concours de tir à l'arc et en annonce les prix. De sa main puissante il dresse un mât provenant du navire de Séreste, y place une corde à laquelle il attache une agile colombe. Tout en haut du mât, elle servira de cible. Les concurrents se rassemblent ; on a jeté les sorts dans un casque de bronze. Salué par des applaudissements, le tout premier à sortir est le nom d'Hippocoon, l'Hyrtacide ; il est suivi de Mnesthée, le tout récent vainqueur des régates, Mnesthée couronné de vert olivier. Le troisième est Eurytion, ton frère, ô très illustre Pandare, toi qui jadis sur ordre jetas la confusion dans les accords, et qui le premier lanças un trait au milieu des Achéens. Le dernier nom à rester au fond du casque fut celui d'Aceste, qui osa éprouver son bras à cet exercice d'hommes jeunes. Alors, chacun selon leurs forces, ils mettent toute leur énergie à courber les arcs souples, et tirent les traits des carquois. Faisant vibrer la corde de l'arc, la première flèche à traverser le ciel est celle du jeune Hyrtacide. Elle vole et fend les airs, arrive au but et va se ficher dans le tronc du mât qui lui fait face. Le mât a tremblé ; l'oiseau, épouvanté, agite ses ailes de frayeur et ces battements fous font résonner tout le montage. Ensuite, le fougueux Mnesthée a ajusté son arc et s'est arrêté, regardant vers le haut, les yeux aussi tendus que le trait. Mais malheureusement sa flèche n'atteignit pas l'oiseau même ;  il ne put que trancher les nœuds et les lacets de lin qui le tenaient attaché par la patte en haut du mât ; prenant son vol, l'oiseau s'enfuit dans le vent vers les sombres nuages. Alors, promptement, Eurytion, qui tenait depuis un moment déjà son arc bandé et ses flèches tendues, appelle son frère de ses voeux. Il avait repéré la colombe tout heureuse déjà dans le ciel dégagé, battant des ailes, et il la transperça quand elle passait sous un sombre nuage. Elle tomba inerte, perdit la vie parmi les astres de l'éther et, dans sa chute, ramena la flèche qui l'avait transpercée.

 

Triomphe 'prodigieux' d'Aceste (519-544)   

  Seul restait Aceste, qui avait perdu la palme. Pourtant il lança sa flèche dans les souffles aériens, montrant ainsi son habileté à faire sonner son arc. Alors soudain, sous les yeux de l'assistance, se produisit un prodige, qui allait être de grand augure. Par après, un événement important le révéla et les devins peu rassurants chantèrent des présages réalisés tardivement. Or donc, volant dans les nuages humides, la flèche prit feu et traça une route de flammes ; ténue, elle se consuma et disparut dans les airs. Souvent des étoiles ainsi se détachent et traversent le ciel, laissant dans leur vol traîner leur chevelure. Tous restèrent figés, étourdis, et Trinacriens comme Teucères  invoquèrent les dieux du ciel. Ce présage, le grand Énée ne le refusa pas : il embrassa l'heureux Aceste, le combla de riches présents et lui tint ce discours : "Accepte, père ; car, par ces auspices, le grand roi de l'Olympe a voulu te voir remporter les honneurs, toi, que le sort avait exclu. Tu posséderas ce présent qui vient du vieil Anchise lui-même, un cratère incrusté de reliefs, que jadis Cissée de Thrace avait offert à mon père Anchise, par une faveur insigne, pour qu'il l'emportât en souvenir et en gage de leur affection". Cela dit, il lui ceignit les tempes de vert laurier,  et proclama Aceste vainqueur, premier avant tous les autres. Le bon Eurytion ne lui envia même pas l'honneur de cette préséance, bien que lui seul eût fait tomber l'oiseau du haut du ciel. S'avança ensuite pour recevoir son prix celui qui avait brisé le lacet, et en dernier lieu, celui qui avait fiché dans le mât sa flèche ailée.

 

Carrousel troyen (545-603)    

  Mais, dès avant la fin de la compétition, le vénérable Énée appelle près de lui le gouverneur et compagnon du jeune Iule, le fidèle Épytidès ; il lui glisse ces mots à l'oreille : "Allons, va ; si Ascagne tient déjà prête sa troupe d'enfants et s'il a disposé les chevaux pour la parade, qu'il mène ses escadrons  en l'honneur de son aïeul et se présente en armes ; dis-le-lui". Lui-même ordonne à toute la foule répandue le long du cirque de s'écarter et de dégager la piste. Les enfants s'avancent. En rangs, sous les regards de leurs parents, ils resplendissent sur leurs chevaux bridés et, à leur passage, toute la jeunesse de Trinacrie et de Troie murmure son admiration. Tous, selon la coutume, portent sur les cheveux une couronne bien taillée ; chacun tient deux javelots de cornouiller garnis d'une pointe de fer ; certains ont sur l'épaule un carquois brillant ; en haut de leur torse, un souple collier d'or glisse en torsade autour de leur cou.  Ils évoluent en trois groupes de cavaliers ; les trois chefs sont suivis chacun par deux groupes de six enfants, qui, resplendissants, défilent sur deux colonnes avec leurs écuyers. Un des groupes d'enfants est fier d'être conduit par le jeune Priam, portant le nom de son aïeul, ton illustre rejeton, Politès, destiné à accroître le nombre des Italiens ; il monte un cheval thrace, de deux couleurs, arborant fièrement les taches blanches de ses pattes antérieures et son front blanc haut dressé. L'autre chef est Atys, d'où les Latins Atii tirent leur race, le jeune Atys, un enfant aimé de l'enfant Iule.  Le dernier, éclipsant tous les autres en beauté, est le beau Iule ; il monte un cheval de Sidon, que la radieuse Didon lui avait offert en souvenir d'elle et en gage d'affection. Les autres enfants montent des chevaux de Trinacrie, appartenant au vieil Aceste. Des applaudissements accueillent les enfants intimidés ; tout heureux, les Dardaniens les admirent, reconnaissent des traits d'anciens parents. Devant toute l'assistance, et sous les yeux des leurs, joyeusement ils défilèrent sur leurs montures. Puis, lorsqu'ils furent prêts, Épytidès donna de loin le signal en criant et fit claquer son fouet.  Les trois groupes se séparent en un mouvement symétrique, rompant leurs rangs en deux files distinctes ; puis ils reviennent, lances dressées, et font converger leur trajectoire. Ensuite, ils entament d'autres courses et d'autres retours en arrière, se faisant face à distance. Puis, entremêlant leurs mutuelles évolutions, ils se livrent, avec leurs armes, à des combats simulés : tantôt ils fuient, découvrant leurs dos, tantôt, retournant leurs javelots, ils passent à l'offensive ; tantôt, la paix conclue, ils évoluent côte à côte. De même autrefois, dit-on, dans la Crète montagneuse, le Labyrinthe abritait dans ses parois aveugles  un itinéraire enchevêtré, aux mille chemins trompeurs et incertains, où une erreur imperceptible supprimait irrémédiablement tout signe de piste. Ce n'est pas autrement que les enfants des Teucères dans leurs courses brouillent les traces, entremêlant par jeu fuites et combats, semblables à des dauphins qui, nageant dans les mers limpides, fendent les mers de Carpathos et de Libye [en se jouant des flots]. Ce genre de parade, ces compétitions, Ascagne fut le premier à les reproduire lorsqu'il entoura de murailles Albe-la-Longue ; il apprit aux anciens Latins à les célébrer, comme lui l'avait fait, quand il était enfant, et avec lui la jeunesse de Troie.  Les Albains l'enseignèrent à leurs enfants ; de là, plus tard, la puissante Rome recueillit et maintint cet honorable rite ancestral : de nos jours on parle des enfants de Troie et de leur troupe troyenne. Ainsi furent célébrés les jeux en l'honneur d'un père vénéré.

 

Incendie des vaisseaux (604-745)   

 

Junon provoque l'incendie des vaisseaux (604-663)

  Dès ce moment, la Fortune se mit à tourner, changeant de protégés. Pendant que l'on rend au tombeau les hommages de ces jeux solennels, Junon la Saturnienne du haut du ciel dépêche Iris vers la flotte d'Ilion. Au moment où part son envoyée, elle fait souffler des vents favorables, agitant mille pensées : elle n'a pas encore digéré sa vieille rancœur. La vierge elle se hâte, courant à travers un arc aux mille couleurs, et descend par ce sentier rapide, sans que personne ne la voie. Elle aperçoit un immense rassemblement et, parcourant des yeux le rivage, remarque les ports déserts et la flotte abandonnée. Assez loin, en retrait sur une plage isolée, des Troyennes déploraient la mort d'Anchise et toutes regardaient la mer profonde en pleurant. Hélas, lasses de tant d'écueils, devant une mer si vaste à franchir, toutes n'ont qu'une seule voix : elles demandent une ville, excédées d'endurer les épreuves de la mer. Or donc, Iris, qui n'ignore rien de l'art de nuire, se jette parmi elles, renonçant à son apparence et à ses vêtements de déesse.  Elle devient Béroé, l'épouse âgée de Doryclus du Tmaros, - elle avait eu jadis une famille, un nom et des enfants -, et s'introduit au milieu des femmes des Dardanides. "Malheureuses sommes-nous", dit-elle, "de n'avoir pas été traînées vers la mort, pendant la guerre, sous les murs de notre patrie ! Race infortunée, à quel désastre la Fortune te destine-t-elle ? Depuis l'écroulement de Troie, c'est déjà le septième été ; nous avons parcouru des mers, des terres variées, tant de rochers inhospitaliers, tant de climats, tout en poursuivant, ballottées sur les flots sur l'immensité marine, l'Italie qui se dérobe.  Ici se trouvent les terres d'un Éryx fraternel et de notre hôte Aceste. Qui nous empêche d'élever des murs, de donner une ville à des citoyens ? Ô patrie, et vous, Pénates arrachés inutilement à nos ennemis, n'y aura-t-il plus jamais de remparts appelés 'murs de Troie' ? Ne verrai-je nulle part les fleuves d'Hector, un Xanthe et un Simoïs ? Allons, secouez-vous et brûlez avec moi ces poupes de malheur. Dans mon sommeil, en effet, j'ai cru voir l'image de Cassandre, la prophétesse me tendant des torches ardentes : "Cherchez Troie ici ; ici est votre demeure", dit-elle. C'est maintenant le moment d'agir ; point d'hésitation devant de si grands prodiges. Voici quatre autels  dédiés à Neptune : le dieu lui-même fournit des torches et du courage". À ces mots, elle est la première à saisir vivement une torche enflammée et, levant haut la main, elle la brandit dans un grand effort et la lance. Les esprits des femmes d'Ilion sont tendus, et leurs cœurs stupéfaits. Alors, l'une d'elles, la plus âgée de cette multitude, Pyrgo, la nourrice royale de tant d'enfants de Priam, prend la parole : "Non, devant vous ce n'est pas Béroé ; mes amies, ce n'est pas la Rhétéenne, l'épouse de Doryclus ; notez bien les signes d'une beauté divine : ses yeux ardents, son esprit, son visage et le son de sa voix ou l'allure de sa démarche.  Je quitte moi-même à l'instant Béroé, que j'ai laissée malade, s'indignant d'être la seule privée d'une telle célébration, et de ne point rendre à Anchise les honneurs mérités". Ainsi parla-t-elle. Mais les matrones, tout d'abord indécises, regardaient les bateaux d'un oeil mauvais, partagées entre leur malheureux amour pour la terre où elles se trouvaient et le royaume où les appelait le destin, quand la déesse soudain, de ses deux ailes se souleva dans le ciel, et dans sa fuite découpa sous les nuages un immense arc-en-ciel. Alors vraiment, terrifiées par ces prodiges et poussées par la colère,  elles crient ensemble et dérobent du feu aux foyers sacrés ; certaines dépouillent les autels, et entassent feuilles, branches et torches. Vulcain, toutes rênes lâchées, fait rage à travers les bancs, les rames et les poupes peintes en bois de sapin.

 

Jupiter met fin au désastre (664-699)   

  Un messager arrive au tombeau d'Anchise, près des gradins du théâtre ; c'est Eumèle, qui annonce que les navires sont en flammes ; tous, se retournant, voient la cendre virevolter dans la fumée. Ascagne, aussi ardent que pour mener joyeusement la parade équestre, est le premier à vouloir rejoindre au galop le camp en proie au désordre, sans que ses écuyers, morts de peur, puissent le retenir. Il dit : "Quelle est cette incroyable folie ? Mais quoi, que cherchez-vous maintenant ?" Hélas, malheureuses citoyennes ! Non, vous ne brûlez ni un ennemi, ni le camp honni des Argiens, mais vos espoirs mêmes. Me voici, c'est moi, votre Ascagne !" Il jette à leurs pieds le casque, désormais inutile, qu'il portait pour animer, lors des jeux, un simulacre de combat. En même temps, Énée se hâte, ainsi que les troupes des Teucères. Les femmes, elles, prises de peur, fuient en tous sens, le long du rivage, cherchant à se cacher dans les bois ou au creux d'un quelconque rocher. Elles ont honte de leur initiative et la lumière du jour les dérange ; changeant d'avis en reconnaissant les leurs, elles rejettent Junon de leur cœur. Mais pour autant les flammes et les incendies n'ont pas relâché leurs forces indomptées ; sous le chêne humide, l'étoupe est vivante, crachant une lourde fumée. La chaleur peu à peu ronge les coques, et le fléau descend, gagnant le corps entier des navires. Ni les forces des héros, ni les flots déversés n'y font rien. Alors le pieux Énée arrache de ses épaules son vêtement, appelle les dieux à l'aide, et tendant les mains : "Jupiter tout-puissant, si tu n'as pas encore pris en haine les Troyens jusqu'au dernier, si ton antique piété a quelque considération pour les souffrances humaines, permets que le feu s'éloigne maintenant de la flotte, père, et arrache à l'anéantissement les faibles ressources des Teucères. Sinon, il te reste ceci à faire : si je l'ai mérité, envoie-moi à la mort, à l'aide de ton sinistre foudre, et qu'ici même, ta droite m'anéantisse". Il avait à peine énoncé cette prière qu'aussitôt se déchaîne une noire tempête avec ses trombes d'eau ; sous l'effet du tonnerre collines et plaines se mettent à trembler ; de l'ensemble de l'éther, s'écroule un nuage chargé d'eau, tout noir, agité par les Austers ; les poupes sont inondées, les bois à demi consumés s'imprègnent d'eau. Enfin l'incendie est totalement éteint et toute la flotte, à l'exception de quatre navires perdus, est sauvée du désastre.

 

Énée sauvé du découragement (700-745)   

  Mais le roi Énée, fortement ébranlé par cet incident cruel, tournant et retournant en son cœur ses immenses soucis, prenait tantôt un parti, tantôt l'autre : resterait-il sur les terres sicules, oubliant le destin ? Tenterait-il de gagner les rives d'Italie ? Alors, le vieux Nautès, instruit par la Tritonienne Pallas, qui le rendit célèbre entre tous pour ses multiples talents, - elle lui dictait ses réponses sur les présages qu'envoyaient les dieux en colère ou sur ce qu'exigeait le déroulement des destins - , se mit à réconforter Énée avec les paroles que voici : "Fils de déesse, suivons les destins, où ils nous tirent et d'où ils nous retirent ;  quelle que soit la fortune, il faut la surmonter avec patience. Le dardanien Aceste, de race divine, t'est tout acquis : associe-le à tes projets, et unissez-vous ; il le souhaite. Confie-lui et ceux qui sont en surnombre après la perte de leurs navires, et ceux qui en ont assez de ton grand projet et de tes exploits. Les vieillards chargés d'ans, les matrones lasses de la mer, et tout qui dans ton entourage est sans force et craint le danger, désigne-les. Ils sont épuisés. Laisse-les installer des murs sur cette terre ; ils appelleront leur ville Acesta, si ce nom vous agrée". Les paroles de ce vieillard ami ont rallumé le courage d'Énée. Mais de multiples soucis assaillent son esprit tiraillé, tandis que la sombre Nuit, emportée sur son bige, occupait la voûte céleste. Alors, il crut que la figure de son père Anchise, tombée du ciel, lui apparaissait soudain, laissant couler ces paroles : "Mon fils, toi qui m'étais plus cher que la vie jadis, quand je vivais, mon fils, toi qui fus mis à l'épreuve pour les destins d'Ilion, je viens ici sur l'ordre de Jupiter ; c'est lui qui a repoussé l'incendie loin de la flotte et qui, du haut du ciel, t'a enfin pris en pitié. Obéis aux conseils que te donne maintenant le vieux Nautès ; ce sont les meilleurs ; conduis en Italie des jeunes gens d'élite,  des cœurs valeureux. Dans le Latium, tu devras réduire par la guerre une race dure, aux mœurs âpres. Cependant, avant cela, rends-toi aux demeures infernales de Dis, et traversant le profond Averne, cherche, mon fils, à me rencontrer. En effet ni l'impie Tartare, ni les ombres tristes ne me retiennent ; je fréquente au contraire les douces réunions des gens pieux, dans l'Élysée. La chaste Sibylle t'y conduira, en échange du sang abondant de noires victimes. Tu connaîtras alors toute ta descendance, et les remparts qui te sont destinés. Et maintenant, adieu ; la Nuit humide, à mi-course, s'en retourne, et l'inflexible Soleil levant a fait souffler sur moi ses chevaux haletants."  Il en avait fini, et tel une fumée, s'enfuit dans l'air léger. Énée dit : "Mais enfin, où cours-tu ? Où te précipites-tu ? Qui fuis-tu ? Qui nous empêche de nous embrasser ?" En parlant ainsi, il ranime la cendre et le feu assoupi, honore le Lare de Pergame et la blanche Vesta dans son sanctuaire ; il les supplie, offrant de la farine sacrée et une boîte pleine d'encens.

 

Adieux à la Sicile (746-871)   

 

 Avant le départ (746-778)

 Aussitôt, il mande ses compagnons, et en premier lieu Aceste ; il leur dévoile l'ordre de Jupiter, les conseils de son père bien-aimé et la décision qui maintenant est fermement fixée en son cœur. On ne s'attarde pas en réflexions, et Aceste ne récuse pas ces ordres : on enrôle pour la ville ; on laisse là les femmes, ceux qui le veulent, les cœurs indifférents à une grande réputation de gloire. Ceux qui vont partir remplacent les bancs de rameurs, réparent les navires aux planches rongées par les flammes, ajustent rames et cordages. Ils sont réduits en nombre, mais pleins de vertu guerrière. Pendant ce temps, Énée dessine avec une charrue le tracé d'une ville, et tire au sort les maisons ; il ordonne que ces lieux deviennent leur Ilion, que ce soit leur Troie. Heureux de sa royauté, le Troyen Aceste fixe une assemblée, convoque les sénateurs et promulgue des lois. Puis, au sommet de l'Éryx, est fondé, voisin des astres, un temple dédié à Vénus d'Idalie ; au tombeau d'Anchise sont attribués désormais un prêtre et un vaste bois sacré. Déjà toute la population avait passé neuf jours en banquets, et les autels avaient reçus des honneurs. Une douce brise aplanit les flots, et le souffle incessant de l'Auster invite à nouveau à prendre le large. Des lamentations intenses s'élèvent le long des courbes du rivage ; on s'étreint mutuellement, on retarde le départ d'un jour et d'une nuit. Maintenant même les femmes, tous ceux qui naguère avaient jugé redoutable l'aspect de la mer, et intolérable son nom même, veulent partir et endurer jusqu'au bout l'épreuve d'un départ.  Énée, bienveillant, les console par des propos affectueux et, en pleurant, les recommande à Aceste, leur frère de race. Il ordonne ensuite d'immoler trois veaux à Éryx, et aux Tempêtes une agnelle, puis de détacher progressivement les amarres. Lui-même, la tête ceinte de feuilles d'olivier bien taillées, debout en haut de la proue, une coupe en main, lance dans les flots salés les entrailles des victimes et fait des libations de vin. Un vent de poupe se lève et les pousse au moment du départ ; et les matelots à l'envi frappent la mer et balayent les flots.

 

Interventions divines (779-826)   

  Mais Vénus entre-temps, rongée d'inquiétude, s'adresse à Neptune, et de son cœur laisse échapper ces plaintes : "Le pesant courroux de Junon, son cœur toujours inassouvi, me contraignent, Neptune, à en venir aux prières les plus basses ; elle, rien ne l'adoucit, ni le temps qui passe, ni aucun geste de piété ; l'ordre de Jupiter et les destins qui l'ont brisée ne la laissent pas en repos. Que sa haine féroce ait dévoré la ville au cœur de la nation phrygienne, qu'elle ait entraîné les restes de Troie dans les pires punitions, cela ne lui suffit pas : sur les cendres et les ossements de la ville morte, elle s'acharne encore. Sans doute sait-elle les causes d'une telle fureur ! Toi-même naguère, tu fus témoin du bouleversement soudain  qu'elle provoqua dans les ondes de Libye ; elle a mêlé au ciel toutes les eaux de la mer, s'appuyant en vain sur les tempêtes d'Éole, et elle a osé cela dans ton propre royaume. Et voilà qu'elle a même poussé au crime les femmes de Troie, faisant brûler honteusement les vaisseaux et, une fois la flotte perdue, les amenant à abandonner des compagnons sur une terre inconnue. Désormais, je t'en prie, puisses-tu leur accorder une traversée sûre sur les ondes, puissent-ils atteindre le Thybris des Laurentes, si ce que je demande est légitime, si les Parques nous donnent ces remparts". Alors, le fils de Saturne, souverain des mers profondes, dit ceci : "Tu as tout à fait le droit, Cythérée, de te fier à mon royaume : tu en tires ta naissance. Je le mérite aussi : souvent, j'ai réprimé les fureurs et la rage sans borne du ciel et de la mer. De même sur terre, j'en prends à témoin le Xanthe et le Simoïs, je pris de ton Énée tout autant de soin. Un jour, à Troie, Achille poursuivait et refoulait les bataillons haletants contre les murs, livrant à la mort des hommes par milliers ; les fleuves gémissaient, remplis de cadavres, le Xanthe ne pouvant plus trouver son chemin ni rouler vers la mer ; à ce moment, quand Énée affrontait le vaillant Péléide, dans un combat où les dieux et les forces n'étaient pas équitables,  moi, je l'ai dérobé au creux d'un nuage ; et pourtant de Troie la parjure je désirais ébranler de fond en comble les murs, construits par mes mains. Maintenant encore, le même état d'esprit m'habite ; rejette toute crainte. Il accédera en toute sécurité aux ports de l'Averne, que tu souhaites pour lui. Un homme seulement, que tu chercheras en vain, se perdra dans l'abîme ; une seule vie sera offerte pour la multitude". Dès qu'il eut par ces paroles apaisé et réjoui le cœur de la déesse, le père des flots attela ses chevaux avec un joug d'or, imposa à leur fougue des mors écumants et ses mains relâchèrent complètement les rênes. Sur son char bleu sombre, il vole léger frôlant la crête des vagues ; les ondes s'abaissent, et sous le ciel tonnant, la mer gonflée se fait étale, et dans l'immense éther les nuages fuient. Alors apparaissent les figures variées de sa suite : d'immenses baleines, et le chœur de vieillards de Glaucus, et Palémon, le fils d'Ino, les rapides Tritons et toute l'armée de Phorcus ; à sa gauche se tiennent Thétis et Mélité, et la vierge Panopée, Niséé et Spio, ainsi que Thalie et Cymodocé.

 

Palinure, victime expiatoire (827-871)   

  Alors, en retour une joie bienfaisante gagne le vénérable Énée, pénétrant son âme angoissée ; très vite, il donne l'ordre de dresser tous les mâts, de tendre les voiles sur leurs supports. Tous ensemble ont manié l'écoute et, en même temps, ils ont détaché les voiles à gauche et à droite ; ensemble, ils tournent et retournent les hautes antennes ; de bons vents emportent la flotte. Palinure précède tous les autres, menant la file serrée ; tous ont l'ordre de régler sur lui leur course. Et déjà la Nuit humide avait presque atteint la borne médiane du ciel ; les matelots, couchés sous leurs rames, sur les dures banquettes, laissaient se détendre leurs membres dans un paisible repos, quand le Sommeil, tout léger, se laissant glisser des astres de l'éther, écarta l'air ténébreux, repoussant les ombres. Il te cherchait, Palinure, t'apportant de tristes songes, à toi victime innocente. Le dieu s'installe en haut de la poupe, sous les traits de Phorbas, et sa bouche émet ces paroles doucereuses : "Palinure, descendant de Iasius, les flots portent la flotte d'eux-mêmes, les brises soufflent, régulières ; l'heure est au repos. Pose la tête et dérobe au travail tes yeux fatigués. Je te remplacerai moi-même pendant un court moment". Levant à peine les yeux vers lui, Palinure répond : "Est-ce à moi que tu ordonnes de méconnaître l'aspect paisible et les flots tranquilles de la mer ? Dois-je me fier à ce prodige ? Pourquoi en effet, irais-je lui confier Énée ? Tant de fois, j'ai été abusé par des brises trompeuses et la ruse d'un ciel serein." Tels étaient ses dires ; fortement agrippé à la barre, il ne déviait nullement et fixait les yeux sur les astres. Et voici que le dieu agite autour du front du pilote un rameau trempé dans la rosée du Léthé, porteur de sommeil par la force du Styx ; Palinure est hésitant, ses yeux devenus vagues se sont fermés. Ce repos soudain avait à peine relâché ses membres, que le dieu se pencha sur lui et le précipita dans les flots limpides, avec une partie de la poupe arrachée et le gouvernail,  le malheureux, qui en vain répétait ses appels à ses compagnons. Le dieu, comme un oiseau, s'envole et s'élève dans l'air léger. La flotte n'en poursuit pas moins sa course tranquille, et vogue sans crainte, comme l'avait promis le dieu Neptune. Déjà elle avait progressé, s'approchant des rochers des Sirènes, périlleux jadis, et couverts d'une multitude d'ossements blanchis, - alors battus par la masse salée les rocs sourds résonnaient au loin - , quand Énée remarqua que la flotte voguait à l'aveugle, sans son pilote. Alors il prit lui-même la direction du navire, sur la mer sombre, gémissant beaucoup, secoué par le sort malheureux de son ami : "Ô toi qui fus trop confiant en une mer et un ciel sereins, Palinure, tu resteras étendu, nu, sur une plage inconnue."  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT VI

 

Le site de la « Bibliotheca Classica Selecta (BCS) »

propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V06-Plan.html

 

 

 LA DESCENTE AUX ENFERS

 

À Cumes, devant le temple d'Apollon (1-41)

Premiers contacts avec la Sibylle (42-155)

 Conditions d'accès remplies (156-263)

Invocation - Vestibule lugubre (264-294)

Au bord de l'Achéron - Palinure (295-383)

 Passage du Styx - Charon et Cerbère (384-425)

Premiers groupes - Rencontre avec Didon (426-476)

Les guerriers - Rencontre avec Déiphobe (477-547)

Le Tartare, ses occupants et leurs châtiments (548-627)

Les bienheureux (628-678)

Retrouvailles - Au bord du Léthé (679-751)

Revue des héros romains (752-853)

Vision de Marcellus et retour sur terre (854-901)

 

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prélude : Rencontre avec la Sibylle (vers 1 à 263)   

 

À Cumes, devant le temple d'Apollon (1-41)

  Ainsi parle Énée en pleurant ; puis il lâche la bride à la flotte et aborde finalement aux rivages euboïques de Cumes. On retourne les proues vers la mer ; alors, de leur dent puissante, les ancres immobilisent les navires, et les poupes recourbées bordent le rivage. Des jeunes gens, pleins d'ardeur, s'élancent sur la côte d'Hespérie. Certains cherchent les germes de feu cachés dans les veines du silex ; d'autres pillent les forêts, abris touffus des bêtes sauvages, et signalent les cours d'eau qu'ils ont découverts. Le pieux Énée quant à lui gagne la hauteur que domine le haut Apollon  et, plus loin, l'antre immense, la retraite de l'effrayante Sibylle, inspirée par la puissance de l'esprit et des desseins du devin de Délos, qui lui découvre l'avenir. Déjà, ils pénètrent dans le bois sacré de Trivia, dans le temple aux toits d'or. Selon la tradition, Dédale, fuyant le royaume de Minos, eut l'audace de se confier au ciel avec des ailes rapides et, par une route insolite, vogua en direction des Ourses glacées, pour enfin se poser, léger, sur la citadelle chalcidienne. Rendu à ces terres, il commença par te consacrer à toi, Phébus, l'appareillage de ses ailes, puis construisit un immense temple.  Sur les portes figure la mort d'Androgée ; à l'époque, un châtiment fut imposé aux Cécropides, qui, ô malheur !, sacrifiaient chaque année sept de leurs fils ; l'urne est dressée pour le tirage au sort. En face, la terre de Gnosse, qui émerge de la mer, y fait pendant : ici une passion cruelle pour un taureau, la fourbe substitution de Pasiphaé et, race mêlée, descendance difforme, voilà le Minotaure, monument d'une Vénus monstrueuse, enfin l'œuvre fameuse, le palais aux détours inextricables. Mais apitoyé par l'immense passion d'une reine, Dédale triompha des pièges et des méandres de la demeure,  guidant à l'aide d'un fil des pas aveugles. Toi aussi, dans une telle œuvre, ô Icare, ta place serait grande, si la douleur d'un père ne l'avait empêché : par deux fois, il avait essayé de fixer dans l'or tes malheurs, par deux fois, ses mains retombèrent. Les Troyens auraient examiné tous les tableaux l'un après l'autre, si Achate, envoyé en éclaireur, n'arrivait déjà, accompagné de la prêtresse de Phébus et de Trivia, Déiphobé, fille de Glaucus, qui adressa au roi ces paroles : "Ce n'est pas cette contemplation qu'exige la circonstance présente ; mieux vaudrait immoler maintenant sept jeunes taureaux tirés d'un troupeau encore indompté, et autant de brebis de deux ans choisies selon les rites".  Après ces paroles à Énée, tandis que sans tarder, les hommes accomplissent les rites voulus, la prêtresse invite les Teucères dans le temple majestueux.

 

Premiers contacts avec la Sibylle (42-155)   

  Dans l'immense flanc de la roche euboïque est creusé un antre, où conduisent cent larges accès, cent portes, d'où surgissent autant de voix, les réponses de la Sibylle. On était arrivé au seuil, lorsque la vierge déclara : "C'est le moment d'interroger les destins ; le dieu, voici le dieu !" Pendant qu'ainsi elle parle devant les portes, subitement ses traits, son teint se décomposent, ses cheveux se dénouent ; mais sa poitrine se fait haletante, son cœur sauvage se gonfle de rage, et elle apparaît plus grande ;  sa voix n'est plus d'une mortelle, quand l'atteint le souffle puissant du dieu maintenant tout proche. "Tu tardes à faire tes vœux et tes prières, Énée de Troie ? Tu tardes ? Mais sans cela les grandes bouches de la demeure frappée d'épouvante ne s'entrouvriront pas". Sur ce, elle se tut. Un frisson glacé parcourt jusqu'aux os les membres des durs Teucères et, du fond de sa poitrine, le roi exhale cette prière : "Phébus, qui toujours eus pitié des lourdes épreuves de Troie, qui guidas les traits et les mains du Dardanien Pâris contre le corps de l'Éacide, sous ta conduite, j'ai parcouru tant de mers au large d'immenses terres ; j'ai visité, au fond de leurs retraites,  les peuples des Massyles et les territoires bordant les Syrtes : maintenant enfin, nous touchons les rives de la fuyante Italie. Puisse la fortune de Troie, qui nous poursuit, s'être arrêtée ici ; vous aussi, désormais, vous pouvez épargner la nation de Pergame, vous tous, dieux et déesses, qui avez eu à souffrir d'Ilion et de l'immense gloire de la Dardanie. Toi aussi, très sainte prophétesse, qui possèdes la prescience de l'avenir, accorde-moi - je ne demande pas un royaume que ne me doit pas ma destinée - d'installer les Teucères au Latium, avec les dieux errants de Troie et leurs divinités fugitives. Alors, en l'honneur de Phébus et de Trivia, j'instaurerai un temple  fait de marbre dur, et des jours de fête consacrés à Phébus. Toi aussi, un vaste sanctuaire t'attend dans notre royaume : j'y installerai tes oracles et les destins secrets annoncés à mon peuple, et j'y affecterai des hommes choisis, ô vénérable prophétesse. Seulement ne confie pas tes chants aux feuilles, de peur qu'ils ne s'envolent, jouets agités par les vents ; chante-les toi-même, je t'en prie". Fermant la bouche, il cessa de parler. Mais, dans son antre, ne subissant pas encore l'immense emprise de Phébus, la prêtresse s'agite, comme si elle pouvait secouer de sa poitrine le grand dieu qui, de plus belle, harcèle sa bouche écumante,  dompte son cœur farouche et la maîtrise en l'oppressant. Et déjà les cent immenses portes de sa demeure se sont ouvertes d'elles-mêmes et transmettent à travers les airs les réponses de la prophétesse : "Ô toi qui as enfin triomphé des grands périls de la mer - des dangers plus graves t'attendent sur terre -, les Dardanides parviendront au royaume de Lavinium - ôte ce souci de ton cœur -, mais ils souhaiteront aussi n'y être pas venus. Je vois des guerres, d'horribles guerres, et le Thybris écumant d'un sang abondant. Ni le Simoïs, ni le Xanthe, ni le camp des Doriens ne t'auront fait défaut ; déjà, né lui aussi d'une déesse, un nouvel Achille est né pour le Latium  et Junon, acharnée contre les Troyens, ne sera jamais bien éloignée, tandis que toi, dans ta détresse, tu iras en suppliant solliciter tant de nations d'Italie, ou tant de cités ! La cause d'un si grand malheur pour les Teucères, sera à nouveau une épouse étrangère, à nouveau, un mariage exotique. Toi, ne cède pas devant les malheurs, mais, avec plus d'audace au contraire, pars sur la route que te permettra la Fortune. La première voie du salut, - ce que tu n'imagines guère - , une ville grecque te l'ouvrira". C'est en ces termes que, au sortir du sanctuaire, la Sibylle de Cumes chante d'effroyables secrets et mugit ses réponses dans son antre,  enrobant le vrai d'obscurités : contre cette femme en fureur, Apollon agite ces freins, retournant les aiguillons dans son cœur. Une fois sa fureur retombée et la rage de sa bouche apaisée, le héros Énée commence : "Aucune de mes épreuves, ô vierge, ne surgit devant moi, sous un aspect nouveau ou inattendu ; j'ai tout prévu, et j'ai d'avance tout accompli en pensée. Je ne demande qu'une chose : puisque voici, dit-on, la porte du roi des Enfers et le marais ténébreux où reflue l'Achéron, que l'on me permette d'approcher mon père et de contempler son cher visage ; montre-moi la voie, et ouvre-moi les portes sacrées.  À travers les flammes et mille traits qui nous poursuivaient, je l'ai recueilli sur mes épaules et arraché du milieu des ennemis ; il m'a accompagné au long de mon parcours à travers les mers ; il a subi avec moi tous les maux du large et du ciel menaçants, surpassant, malgré son invalidité, les forces et la condition de la vieillesse. Bien plus, il m'ordonnait, me priait d'aller vers toi en suppliant, de m'approcher de ton seuil. Dans ta bienveillance, du fils et du père prends pitié, je t'en prie, - car tu peux tout, et ce n'est pas en vain qu'Hécate t'a mise à la tête des bois de l'Averne - , si Orphée a pu faire revenir les Mânes de son épouse  par la vertu de sa cithare thrace et de sa lyre mélodieuse, si Pollux, mourant à son tour, a racheté son frère et parcouru tant de fois ce chemin. Et Thésée, pourquoi le mentionner ? Et le grand Alcide ? Moi aussi, je descends du grand Jupiter". Il la priait en ces termes, tenant la main sur les autels, quand la prophétesse se mit à parler : "Rejeton de sang divin, Troyen, fils d'Anchise, la descente dans l'Averne est facile : nuit et jour, la porte du sombre Dis est ouverte ; mais revenir sur ses pas et s'échapper vers les brises d'en haut, voilà l'épreuve, voilà la difficulté. Peu nombreux sont ceux qui,  chers à Jupiter le juste, ou emportés vers l'éther par l'ardeur de leur vertu, vrais fils de dieux, y sont parvenus. Des forêts occupent la zone médiane, et le Cocyte, coulant en sombres méandres, en fait le tour. Si donc une si grande passion t'occupe l'esprit, si tu as un tel désir de traverser deux fois les marais du Styx, de voir deux fois le noir Tartare, si tu veux te donner à un labeur insensé, apprends ce qu'il faut faire d'abord. Sur un arbre touffu, se cache un rameau d'or, baguette souple couverte de feuilles ; il est, dit-on, consacré à Junon infernale. Tout le bois le protège, et les ombres l'enferment dans des vallées ténébreuses.  Mais il n'est donné à personne de descendre dans les secrets de la terre avant d'avoir cueilli sur l'arbre la pousse à la chevelure d'or. La belle Proserpine a stipulé qu'on le lui offrît comme un présent personnel. Lorsqu'un premier rameau a été arraché, un autre, d'or lui aussi, ne manque pas de surgir, et la tige se couvre de feuilles du même métal. Donc, que tes yeux le cherchent vers le haut et, quand tu l'auras trouvé, que ta main le cueille selon les rites ; car il se laissera cueillir facilement, si les destins t'appellent ; sinon, aucune force ne t'aidera à le vaincre et tu ne pourras l'arracher, même à l'aide d'une lame puissante. En outre, le corps d'un de tes amis gît sans vie  - tu l'ignores, hélas ! - et son cadavre souille toute la flotte, pendant que tu consultes les oracles et que t'attardes sur notre seuil. Avant tout, emporte-le dans son lieu de repos, et place-le dans un tombeau. Amène des brebis noires ; ce seront les premières victimes expiatoires. À ces conditions, tu verras enfin les bois du Styx et les royaumes inaccessibles aux vivants". Elle finit de parler et, bouche serrée, resta muette.

 

Conditions d'accès remplies (156-263)   

  Énée, les yeux figés dans un visage triste, quitte l'antre et s'avance ; en son for intérieur, il médite sur ces événements obscurs. Son fidèle Achate l'accompagne ; habité par les mêmes soucis, il marche dans ses pas.  Conversant entre eux, ils lançaient mille suppositions diverses : de quel compagnon sans vie, de quel cadavre à inhumer la prophétesse parlait-elle ? Et soudain, en arrivant, ils aperçoivent Misène, gisant au sec sur le rivage, ravi à la vie par une mort indigne, Misène, le fils d'Éole, sans pareil pour rassembler les hommes et animer Mars par le chant de sa trompette. Il avait été le compagnon du grand Hector, l'accompagnant au combat, reconnaissable à son clairon et à sa lance. Après qu'Achille, victorieux, eut ravi la vie d'Hector, le très vaillant héros s'était rallié au Dardanien Énée,  qu'il suivit en compagnon non moins dévoué. Mais un jour, alors qu'il faisait sonner sur la mer sa conque creuse, l'insensé, il invita les dieux à un concours de chant ; son rival Triton saisit notre homme - si du moins on peut le croire ! -, et le noya parmi les rochers, dans l'onde écumeuse. Aussi, tous gémirent autour du corps, en poussant force cris, et principalement le pieux Énée. Puis, sans attendre, ils se hâtent en pleurant d'obéir à la Sibylle, d'entasser des arbres pour dresser un autel funéraire, qu'ils essaient de faire monter jusqu'au ciel. On se rend dans l'antique forêt, repaire profond de bêtes sauvages ;  des épicéas sont abattus, l'yeuse résonne sous les coups des haches, les troncs des frênes et le chêne se fendent, déchirés par les coins ; les hommes font dévaler des montagnes des ornes géants. Dans ces importants travaux, Énée, équipé des mêmes outils, est le premier à encourager ses compagnons. Accablé, il retourne dans son cœur toutes ces pensées, en regardant l'immense forêt, et fait cette prière : "Ah ! Si maintenant ce fameux rameau d'or pouvait paraître sur son arbre dans ces grands bois ! Car, tout est vrai, trop vrai hélas, Misène, de ce qu'a dit la prophétesse à ton sujet."  Énée avait à peine prononcé ces paroles, quand deux colombes prirent du ciel leur envol sous ses yeux mêmes, et se posèrent sur le vert gazon. Le héros magnanime reconnut les oiseaux sacrés de sa mère et, tout heureux, leur adressa cette prière : "Soyez nos guides, si un chemin existe, et, à travers les airs, dirigez nos pas vers les bois où le riche rameau couvre de son ombre la terre féconde. Et toi, ne te dérobe pas, en me laissant dans le doute, ô mère divine". Sur ces paroles, il s'arrête, observant les colombes, les signes qu'elles apportent, la direction qu'elles persistent à prendre. Elles, tout en picorant, volent juste assez haut pour permettre  à ceux qui les suivent de les conserver sous leur regard. Puis, arrivées aux gorges de l'Averne à la lourde odeur de soufre, elles s'élèvent, rapides, se laissent glisser dans l'air limpide et, au lieu désiré, s'installent sur l'arbre à deux feuillages, d'où se reflète, à travers les rameaux colorés, le brillant éclat de l'or. Comme souvent dans les forêts, sous les brumes hivernales, le gui étale un feuillage jeune et vert, qui n'est pas né de l'arbre où il pousse, et entoure de ses pousses safranées les troncs arrondis des arbres, tel était l'aspect de la frondaison d'or sur le rouvre sombre, ainsi le rameau d'or crépitait dans la brise légère.  Aussitôt Énée le saisit, l'arrache avidement, brisant sa résistance, et le porte dans la demeure de la Sibylle prophétesse. Entre-temps, de leur côté, sur le rivage, les Teucères pleuraient Misène, et rendaient à ses cendres insensibles les honneurs suprêmes. Tout d'abord, ils construisent, gras de torches de résine, un énorme bûcher fait de rondins de chêne ; ils en tapissent les flancs de sombres feuillages ; ils dressent par devant de lugubres cyprès et en garnissent le haut d'armes étincelantes. Les uns apportent de l'eau chaude et posent sur les flammes des chaudrons bouillonnants ; on lave et on parfume d'huile le corps glacé.  Un gémissement s'élève. Alors, on expose sur le lit ses membres inondés de larmes ; on y jette des étoffes de pourpre, parures familières. D'autres ont soulevé l'énorme civière, triste ministère, et, se détournant selon la coutume ancestrale, ont tenu la torche inclinée. On brûle les offrandes entassées : l'encens, les mets sacrés, l'huile déversée des cratères. Une fois les cendres retombées et la flamme éteinte, on arrose de vin les restes et la poussière assoiffée ; Corynée recueille les os, qu'il conserve dans une urne de bronze. Lui aussi fit trois fois le tour de ses compagnons, les aspergeant d'eau pure,  à l'aide d'une brindille de romarin et d'un rameau de fécond olivier ; il les purifia et prononça les ultimes paroles de la cérémonie. Alors le pieux Énée fit dresser un tombeau gigantesque pour ce héros, avec ses armes et ses rames et sa trompette, au pied d'un mont aérien, qui maintenant à cause de lui est appelé Misène, et qui conserve son nom éternellement à travers les siècles. Cela fait, il s'empresse d'exécuter les recommandations de la Sibylle. Il était une caverne profonde, immense, dotée d'une vaste ouverture, rocailleuse, protégée par un lac noir et des bois ténébreux. Nul oiseau ne pouvait la survoler impunément,  ni s'y aventurer d'un coup d'ailes : des effluves si fortes émanaient de ces gorges sombres, montant jusqu'à la voûte céleste. (D'où les Grecs dénommèrent le lieu Aornus). Là, tout d'abord, la prêtresse fit amener quatre jeunes taureaux à la noire échine et répandit du vin sur leur front ; puis, coupant les extrémités des poils entre leurs cornes, elle les déposa sur les flammes sacrées, comme premières libations, appelant à voix haute Hécate, puissante dans le ciel et dans l'Érèbe. D'autres enfoncent les couteaux et, dans des patères, recueillent le sang tiède. Énée lui, d'un coup d'épée, immole  à la mère des Euménides et à sa sœur toute puissante une agnelle à la noire toison, et à toi, Proserpine, une vache stérile ; ensuite, au roi du Styx, il se met à dresser des autels nocturnes et dépose dans les flammes les cadavres entiers des taureaux, répandant de l'huile grasse sur les entrailles embrasées. Mais voici que dès les premières lueurs du soleil levant, le sol se met à mugir sous leurs pieds, tandis que les cimes des forêts se mettent à bouger ; on dirait que des chiennes hurlent dans l'ombre, pendant que s'avance la déesse. "Écartez-vous, restez à l'écart, profanes", s'écrie la prophétesse, "dégagez l'ensemble du bois ;  et toi, prends cette route et tire ton épée de son fourreau : c'est maintenant, Énée, qu'il faut du courage, un cœur vaillant". Se limitant à ces paroles, en proie au délire, elle s'introduit dans l'antre ouvert ; lui, d'un pas très assuré, règle sa marche sur celle de son guide.

 

Arrivée dans le monde souterrain (vers 264 à 425)   

 

Invocation - Vestibule lugubre (264-294)

  Dieux, souverains des âmes, Ombres silencieuses, Chaos et Phlégéthon, lieux muets étendus dans la nuit, permettez-moi de dire ce que j'ai entendu, accordez-moi de révéler les secrets enfouis dans les profondeurs obscures de la terre. Ils s'avançaient seuls, dans l'ombre d'une nuit obscure, à travers les demeures vides et le royaume inconsistant de Dis :  ainsi va-t-on dans les bois, à la lueur ingrate d'une lune incertaine, quand dans l'ombre Jupiter a enfoui les cieux, et quand la nuit noire a retiré aux choses leur couleur. Devant l'entrée même, aux premières bouches d'Orcus, les Pleurs et les Soucis vengeurs ont posé leurs lits ; les pâles Maladies et la triste Vieillesse y habitent, et la Crainte, et la Faim, mauvaise conseillère, et l'Indigence honteuse, figures effrayantes à voir, et le Trépas et la Peine ; puis le Sommeil, frère du Trépas, et les Joies malsaines de l'esprit, et, sur le seuil en face, la Guerre porteuse de mort,  et les chambres bardées de fer des Euménides, et la Discorde insensée, avec sa chevelure vipérine entrelacée de bandelettes sanglantes. Au centre d'une cour, étendant ses rameaux et ses bras chargés d'ans, se dresse un orme touffu, immense : les Songes vains, selon la légende, y ont leur siège et sont collés sous chacune de ses feuilles. En outre apparaissent de nombreuses figures de monstres divers : des Centaures séjournent à l'entrée, et des Scylla à double forme, et Briarée aux cent bras et la bête de Lerne, sifflant horriblement, et la Chimère tout armée de flammes, les Gorgones et les Harpyes, et la forme d'une ombre à trois corps.  Ici, tremblant d'une crainte soudaine, Énée saisit son épée, tend sa lame dégaînée vers ceux qui viennent à sa rencontre et, si sa docte compagne ne l'avertissait que ces vies ténues, sans corps, voltigent sous l'image inconsistante d'une forme, il se ruerait tête en avant et, de son arme, pourfendrait vainement les ombres.

 

Au bord de l'Achéron - Palinure (295-383)   

  De là part la voie qui mène aux ondes de l'Achéron du Tartare. Ici un gouffre aux eaux fangeuses, agité de vastes remous bouillonne et crache tout son sable dans le Cocyte. Un portier effrayant surveille ces eaux et ces fleuves, Charon, d'une saleté repoussante, au menton tout couvert  de poils blancs et hirsutes, aux yeux fixes et ardents ; un manteau sordide, retenu par un nœud, pend de ses épaules. À l'aide d'une perche, il pousse son radeau, manœuvre les voiles, et transporte les corps dans sa barque couleur de rouille ; assez vieux déjà, mais de la vieillesse vive et verte d'un dieu. Toute une foule éparse près des rives se pressait à cet endroit : des mères et des époux, et les corps sans vie de héros magnanimes, des enfants et de jeunes vierges, des jeunes gens placés sur le bûcher sous les yeux de leurs parents ; ils sont nombreux comme les feuilles qui, dans les forêts, glissent et tombent au premier froid de l'automne,  ou comme les myriades d'oiseaux qui, venus du large vers la terre, se rassemblent, dès que la froide saison les fait fuir à travers l'océan et les pousse vers des terres baignées de soleil. Ils restaient debout, suppliant de pouvoir traverser les premiers, et tendaient les mains, dans leur désir de l'autre rive. Mais le triste Nocher accepte tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, refoulant tous les autres, bien loin à l'écart du rivage. Énée, étonné et ému par ce tumulte, dit : "Dis-moi, vierge, que veulent ces gens rassemblés près du fleuve ? Que veulent ces âmes ? Pour quelle raison celles-ci quittent-elles la rive  tandis que celles-là balaient de leurs rames les eaux livides ?" La prêtresse chargée d'ans lui répondit brièvement ceci : "Rejeton d'Anchise, descendant véritable des dieux, tu vois les eaux profondes du Cocyte et le marais du Styx, dont la puissance fait redouter aux dieux de jurer et de faillir à leur serment. Tous ceux que tu vois, c'est la foule misérable des morts sans sépulture ; ce portier est Charon ; ceux que transporte la rivière sont les inhumés. Les autres ne peuvent passer ces rives effrayantes et ces flots rauques avant que leurs ossements n'aient trouvé leur lieu de repos. Ils errent pendant cent années, voletant autour de ces bords ;  et, alors enfin, ils sont admis à revoir les marais tant désirés". Le fils d'Anchise s'arrête, suspend ses pas, assailli par mille pensées, et apitoyé dans son cœur par ce sort injuste. Il voit là, tristes et privés des honneurs de la mort, Leucaspis et Oronte, le capitaine de la flotte de Lycie : partis de Troie avec lui sur une mer houleuse, ils furent engloutis par l'Auster, qui enveloppa dans l'onde navire et équipage. Et voilà que s'avançait Palinure, le pilote, qui récemment, lors de la traversée libyenne, était tombé de son navire tandis qu'il observait les étoiles, perdu au milieu des flots.  À peine Énée l'eut-il reconnu, tout triste dans l'ombre épaisse, qu'il se mit à lui parler ainsi : "Lequel des dieux, Palinure, t'a arraché à nous et t'a précipité au milieu des flots ? Allons, dis-moi. C'est la seule fois en effet, qu'Apollon, qui jamais avant ne m'a trompé, m'a abusé avec sa réponse : il avait en effet prophétisé que tu parviendrais sain et sauf par mer aux terres d'Ausonie. Est-ce là fidélité à sa promesse ?" Palinure rétorque : "L'oracle de Phébus ne t'a pas trompé, seigneur, fils d'Anchise, et ce n'est pas un dieu qui m'a noyé dans la mer. C'est que le gouvernail, dont la garde m'était confiée et que je tenais  pour diriger la course, s'est justement retourné avec une force inouïe ; je suis tombé tête en avant, l'entraînant avec moi. Par les mers cruelles, je le jure : jamais je n'ai éprouvé pour moi une crainte aussi grande que celle de voir sombrer ton navire, dépouillé de ses armes, privé de son pilote, assailli par des vagues si puissantes. Pendant trois nuits tempétueuses, le violent Notus m'emporta à travers l'immensité des mers ; au quatrième jour, à grand peine perché en haut d'une vague, j'aperçus l'Italie. Peu à peu, je nageais vers la terre ; déjà je me sentais en sécurité ; mais, des gens cruels, armés de fer, m'ont assailli alourdi que j'étais  avec mes vêtements trempés, tentant de m'agripper aux aspérités de la falaise ; ils s'imaginaient, les insensés, être tombés sur une proie. Maintenant, je suis le jouet des flots, et les vents me font rouler sur le rivage. Au nom de la douce lumière du ciel et des brises, au nom de ton père, au nom de l'espoir que fait naître le jeune Iule, je t'en supplie, arrache-moi à ces souffrances, héros invincible : ou jette sur moi, tu le peux, un peu de terre, en te mettant en quête du port de Vélia ; ou bien, s'il existe un moyen, si la déesse ta mère te l'indique, - car je ne crois pas que tu entreprennes sans l'accord des dieux de sillonner ces grands fleuves et le marais du Styx - ,  tends la main à un malheureux et emporte-moi avec toi sur les ondes, pour que, au moins dans la mort, je repose dans un lieu paisible". Tel fut son discours, quand la prêtresse se mit à dire ceci : "D'où te vient, Palinure, un désir si redoutable ? Toi, sans sépulture, tu veux voir les eaux du Styx et le fleuve sévère des Euménides et, sans en avoir reçu l'ordre, tu veux t'approcher de leur rive ? Cesse d'espérer fléchir les destins des dieux par des supplications, mais écoute mes paroles et souviens-t-en, pour alléger ton dur malheur. En effet, les peuples des alentours, poussés par des prodiges célestes survenant au long et au large dans les cités, apaiseront tes ossements,  dresseront un tombeau et à ce tombeau rendront un culte solennel ; en outre, l'endroit, éternellement, portera le nom de Palinure". Ces paroles dissipent ses soucis et chassent pour un moment la douleur de son cœur affligé ; il se réjouit du surnom donné à cette terre.

 

Passage du Styx : Charon et Cerbère (384-425)   

  Dès lors, poursuivant sur la voie engagée, ils s'approchent du fleuve. Dès que le nocher, depuis les flots du Styx, les aperçoit de loin s'avançant par le bois silencieux et dirigeant leurs pas vers la rive, il les interpelle et d'emblée les accable d'invectives : "Qui que tu sois, homme en armes qui te diriges vers nos fleuves, allons, de là où tu es, dis-moi pourquoi tu viens, et arrête-toi.  Ici, c'est le royaume des ombres, du sommeil et de la nuit qui endort : transporter dans la barque stygienne des corps en vie est interdit. D'ailleurs, je n'ai pas eu à me réjouir, à leur arrivée ici, d'avoir accueilli sur le marais l'Alcide, et Thésée et Pirithoüs, bien qu'ils fussent nés de dieux et dotés de forces invincibles. Le premier saisit de sa main et enchaîna le gardien du Tartare, qu'il avait arraché, tout tremblant, du trône même du roi ; les autres tentèrent d'enlever notre souveraine à la couche de Dis". À ces dires, la prophétesse de l'Amphrysos répondit brièvement : "Ici, point de traîtrise comparable ; cesse de t'inquiéter,  nos traits n'apportent pas de violence ; le gigantesque geôlier pourra, aboyant sans fin dans son antre, terroriser les ombres exsangues, et la chaste Proserpine surveiller le seuil de son oncle paternel. Le Troyen Énée, illustre pour sa piété et ses faits d'armes, descend auprès de son père, chez les ombres profondes de l'Érèbe. Si le spectacle d'une si grande piété ne t'apitoie nullement, reconnais du moins ce rameau". Et elle découvre le rameau dissimulé sous son vêtement. Le cœur de Charon gonflé de colère s'apaise ; et plus un mot n'est prononcé. Lui, admirant le don vénérable, la baguette miraculeuse qu'il aperçoit après si longtemps,  tourna sa barque bleu sombre et s'approcha de la rive. Alors, il fait reculer les autres âmes, assises sur les longs bancs, et vide le pont ; en même temps, il accueille dans sa coque le grand Énée. Sous le poids, la barque faite de pièces agencées gémit et par ses fentes prend en abondance l'eau du marais. Finalement la prophétesse et le héros, indemnes, traversent le fleuve et sont déposés sur une fange informe, parmi les algues glauques. L'énorme Cerbère, monstrueux, couché en face dans son antre, aboie de ses trois gueules, faisant résonner au loin ces royaumes. La prêtresse, voyant déjà autour de ses cous se dresser des couleuvres,  lui jette une boulette soporifique de miel et de fruits traités. Lui, enragé de faim, ouvre largement ses trois gueules et saisit ce qu'on lui a jeté ; il relâche alors son immense échine, gisant sur le sol, et couvre de toute sa longueur l'antre tout entier. Énée en hâte franchit l'entrée, tandis que son gardien est endormi, et rapidement s'éloigne de la rive du fleuve sans retour.

 

Victimes de mort prématurée (vers 426 à 547)   

 

Premiers groupes - Rencontre avec Didon (426-476)

  Aussitôt on entend des voix et de puissants vagissements : ce sont les âmes de jeunes enfants en pleurs, exclus de la douceur de vivre au seuil même de l'existence, ravis au sein maternel par le jour sombre qui les emporta et les plongea dans la mort cruelle.  Tout près d'eux, les condamnés à mort suite à un faux jugement. Ces places en fait ne sont pas attribuées sans jury désigné par le sort : Minos le président agite l'urne, appelle l'assemblée des silencieux, et enquête sur leurs vies et leurs crimes. Puis, toutes proches, accablées, se tiennent les âmes des innocents qui se sont donné la mort et qui, par haine de la lumière, ont rendu leurs vies. Comme ils voudraient maintenant, dans le monde d'en haut, subir la pauvreté et de dures épreuves ! La puissance divine s'y oppose, et le triste marais à l'onde odieuse les tient liés, prisonniers du Styx aux neuf replis.  Non loin de là, on découvre, s'étendant en tous sens, les Champs des Pleurs ; c'est ainsi qu'on les appelle. Voici ceux qu'un dur amour a rongés d'une langueur cruelle ; ils se cachent dans des chemins secrets, protégés de tous côtés par une forêt de myrtes ; même la mort ne les délivre pas de leurs soucis. En ces lieux, Énée distingue Phèdre et Procris, et la triste Ériphyle, montrant les blessures que lui fit un fils cruel, Évadné et Pasiphaé. Laodamie leur tient compagnie, ainsi que Cénée, jeune homme autrefois, redevenu femme maintenant, ramené par le destin à sa forme d'antan.  Parmi elles, la Phénicienne Didon, sa blessure encore vive, errait dans la grande forêt. Dès qu'il se trouva près d'elle, le héros troyen la reconnut, sombre silhouette, parmi les ombres, tel quelqu'un qui voit ou pense avoir vu, au début du mois, la lune émerger parmi les nuages. Il ne put retenir ses larmes, et lui parla avec une douce affection : "Infortunée Didon, il avait donc raison le messager venu me dire que tu t'étais éteinte et par le fer avais mis fin à ta destinée ! Hélas, suis-je cause de ta mort ? Je le jure par les astres, par les dieux du ciel, par la Fidélité, si elle existe dans les profondeurs de la terre,  c'est contre mon gré, ô reine, que je me suis éloigné de ton rivage. Mais les ordres des dieux, qui maintenant me contraignent à parcourir ces lieux répugnants parmi les ombres, dans une nuit profonde, ont par leurs ordres dirigé mes pas ; jamais je n'ai cru que mon départ te causerait une si grande peine. Arrête de marcher et ne te soustrais pas à mon regard. Qui fuis-tu ? C'est l'ultime occasion que le sort nous donne de nous parler". Par ces mots Énée tentait d'apaiser cette âme ardente au regard menaçant, et cherchait à provoquer ses larmes. Mais elle se détourna, tenant les yeux fixés au sol,  sans que dès l'abord son visage trahisse plus d'émotion qu'un dur silex ou qu'une statue de marbre de Marpessos. Enfin elle se retira vivement et, hostile, se réfugia dans un bois ombragé, où son premier époux, Sychée, partage ses peines et lui rend son amour. Cependant Énée, frappé par l'injustice de ce sort, en larmes, la suit de loin, pris de pitié tandis qu'elle s'éloigne.

 

Les guerriers - Rencontre avec Déiphobe (477-547)   

  Après quoi, Énée reprend son pénible itinéraire. Déjà ils atteignaient les champs extrêmes, les coins retirés que hantent les guerriers illustres. Voici Tydée qui surgit devant lui ; et aussi, Parthénopée,  illustré par ses faits d'armes, et le fantôme du pâle Adraste. Et voici les Dardanides tombés au combat, et tant pleurés sur terre. Énée poussa des gémissements, les voyant tous, en une longue file : Glaucus et Médon et Thersiloque, et les trois fils d'Anténor, et Polybétès, voué à Cérès, et même Idée, qui tenait encore son char et ses armes. Les âmes, innombrables, entourent Énée, à droite et à gauche ; elles ne se contentent pas de l'avoir vu, elles veulent rester encore, accompagner ses pas, et apprendre la raison de sa venue. Mais les chefs des Danaens et les phalanges d'Agamemnon,  dès qu'ils virent le héros dont les armes brillaient parmi les ombres, tremblèrent, agités par une crainte terrible. Les uns tournent le dos, comme autrefois quand ils regagnaient leurs navires ; on entend aussi des voix ténues : le cri ébauché s'étrangle dans les gorges. C'est alors qu'Énée aperçoit Déiphobe le Priamide, au corps tout déchiré, au visage cruellement lacéré ; il a la face, les deux mains, les tempes dévastées, les oreilles arrachées, et le nez tranché, en une abominable mutilation. À peine reconnaît-il l'homme apeuré, qui dissimulait les marques de ses affreux supplices, qu'il se met à l'interpeller en termes familiers :  "Déiphobe, puissant par les armes, descendant de l'illustre sang de Teucer, qui fut assez cruel pour souhaiter t'infliger un tel châtiment ? Qui a pu exiger pour toi pareil sort ? Lors de l'ultime nuit (de Troie), m'a-t-on dit, après avoir massacré en foule des Pélasges, tu t'es affalé, épuisé, sur un tas confus de cadavres. Alors, moi, sur le rivage de Rhétée, j'ai élevé un cénotaphe, et à haute voix, par trois fois, j'ai invoqué tes mânes. Ton nom et des armes gardent cet endroit ; je n'ai pu, cher ami, au moment où je quittais notre patrie, ni retrouver ton corps ni l'inhumer". À quoi le Priamide répondit : "Mon ami, tu n'as rien négligé,  tu t'es acquitté de tout à l'égard de Déiphobe et de l'ombre de son cadavre. Ma destinée et le crime funeste de la Lacanienne m'ont plongé dans ces maux ; voilà les souvenirs qu'elle me laissa. Tu as appris en effet que nous avons passé cette ultime nuit dans une joie trompeuse : impossible de ne pas s'en souvenir. Lorsque le cheval fatal d'un bond parvint en haut de la citadelle de Pergame et y introduisit les soldats armés qui alourdissaient son ventre, elle, feignant de conduire un chœur, dirigeait des cortèges de Phrygiennes célébrant des rites bachiques ; elle, au milieu, brandissant une grande torche, appelait les Danaens depuis le sommet de la citadelle.  Moi, épuisé par les soucis et engourdi de sommeil, je restais sur ma maudite couche nuptiale ; un sommeil doux et profond, très comparable à une mort paisible, s'abattit sur mon corps étendu. Entre-temps, cette bonne épouse fait sortir toutes les armes de la maison, après avoir elle-même retiré de dessous mon oreiller ma fidèle épée : elle invite Ménélas dans la demeure, lui ouvre la porte, espérant à l'évidence faire un précieux cadeau à un homme amoureux, et pouvoir étouffer ainsi la réputation de ses anciens méfaits. Pourquoi hésiter ? Ils envahissent la chambre, flanqués d'un compagnon, l'Éolide, conseiller en forfaits. Dieux, réservez aux Grecs aussi ces supplices,  si ma bouche qui réclame vengeance est pieuse. Mais allons, c'est à ton tour de raconter les événements qui t'ont amené ici, vivant ? Arrives-tu, au hasard d'errances sur la mer, ou sur l'ordre des dieux ? Quelle fortune te tourmente, te poussant en ces lieux troubles, tristes demeures sans soleil ?" À ce point de leurs échanges, l'Aurore, sur son quadrige de rose, avait déjà traversé à la course la moitié de son axe dans les airs, et peut-être auraient-ils poursuivi ainsi, pendant tout le temps alloué mais le guide d'Énée, la Sibylle, le rappela à l'ordre, et dit brièvement : "La nuit tombe, Énée ; et nous passons des heures à pleurer.  C'est ici l'endroit où la route se sépare en deux : la droite mène jusqu'au pied des murailles du grand Dis, par où nous irons vers l'Élysée ; mais la gauche conduit vers l'impie Tartare, où s'appliquent les punitions des méchants". Déiphobe rétorque : "Ne t'emporte pas, grande prêtresse, je m'en vais ; je vais reprendre ma place, rendu aux ténèbres. Va de l'avant, va, toi, notre fierté ; jouis d'une meilleure destinée". Après ces simples mots, il s'interrompit et retourna sur ses pas.

 

Damnés et bienheureux (vers 548 à 678)   

 

Le Tartare, ses occupants et leurs châtiments (548-627)

  Énée se retourne soudain, et au pied de la roche, sur la gauche, aperçoit de larges remparts entourés d'un triple mur ;  un fleuve torrentueux les entoure de ses flammes ardentes, le Phlégéthon du Tartare, tout bruyant des pierres qu'il charrie. Devant eux se dresse une porte énorme, aux solides colonnes d'acier ; aucune force humaine, et même les habitants du ciel, en guerre, ne réussiraient à les détruire ; une tour de fer s'élève dans le ciel, et Tisiphone, avec sa robe retroussée toute tachée de sang, est assise et garde l'entrée, sans fermer l'œil, ni la nuit, ni le jour. On entend monter de là gémissements et cruels claquements de fouets, et aussi le grincement du fer de chaînes que l'on traîne. Énée s'arrêta et, effrayé, s'emplit les oreilles de ce vacarme. "De quels crimes s'agit-il ? Parle, ô vierge ; quelles peines les accablent ? Quelles sont ces lamentations si fortes qui montent dans les airs ?" Alors la prophétesse se mit à parler : "Illustre chef des Teucères, nul être innocent ne peut fouler ce seuil scélérat ; mais Hécate, lorsqu'elle me préposa aux bois de l'Averne, m'instruisit des châtiments divins, et me fit tout visiter. Rhadamanthe de Cnosse règne sur ces royaumes impitoyables ; il châtie, instruit les crimes cachés et pousse aux aveux ceux qui, heureux d'être restés impunis pour un crime commis sur terre, ont reporté à une mort lointaine l'expiation requise pour leur forfait. Aussitôt, Tisiphone, munie de son fouet, se venge des coupables, les piétine et les frappe ; brandissant en sa main gauche des serpents menaçants, elle appelle la troupe cruelle de ses sœurs. Alors enfin, en un horrible grincement de leurs gonds, les portes sacrées s'ouvrent. Tu connais l'aspect de la sentinelle qui siège dans le vestibule, qui surveille le seuil ? Une hydre immense, pourvue de cinquante gueules noires, monstre plus cruel encore, siège à l'intérieur. Alors s'ouvre le vrai Tartare, qui s'enfonce sous les ombres à une profondeur deux fois égale à la hauteur où nous voyons le ciel près de l'Olympe éthéré.  Ici l'antique race née de la Terre, les jeunes Titans, abattus par la foudre roulent tout au fond de l'abîme. Ici j'ai vu aussi les deux Aloïdes, aux corps démesurés, qui, de leurs mains, avaient entrepris de forcer le ciel immense, et d'expulser Jupiter du royaume d'en haut. J'ai vu aussi Salmonée, subissant un cruel châtiment pour avoir imité les flammes de Jupiter et les bruits de l'Olympe ; tiré par quatre chevaux et agitant une torche, cet homme traversait les peuples de Grèce et la ville au centre de l'Élide, triomphant et réclamant pour lui les honneurs divins,  fou qu'il était, prétendant simuler les nuages et l'inimitable foudre avec sa trompe d'airain et le battement des sabots de ses chevaux. Mais le père tout-puissant, à travers l'épaisseur des nuages, lança un trait - ce n'était pas des torches ou les flammes fumantes d'un flambeau -, et le précipita tête en avant dans un immense tourbillon. On pouvait voir aussi Tityos, nourrisson de la Terre, mère de toutes choses ; son corps s'étendait sur toute la longueur de neuf arpents ; un énorme vautour, de son bec crochu, dévore son foie immortel et fouille ses viscères féconds en supplices, y cherchant sa pâture et installé à demeure sous la haute poitrine,  sans laisser le moindre répit au foie qui renaît sans fin. Pourquoi évoquer les Lapithes, Ixion et Pirithoüs ? Une roche noire, toujours sur le point de glisser, prête à tomber, les surplombe et les menace. Sur de hauts lits de fête brillent des accoudoirs d'or, et sous les yeux des damnés sont disposés des repas dignes de rois ; mais l'aînée des Furies, assise près de là, empêche les mains de toucher aux tables en surgissant soudain, torche brandie et voix tonitruante. Ici on trouve ceux qui, leur vie durant, ont haï leurs frères, ou maltraité un père ou abusé de la confiance d'un client,  la foule infinie de ceux qui, ayant amassé un trésor, l'ont couvé pour eux seuls, sans en réserver une part à leurs proches. Et ceux qui furent abattus pour cause d'adultère, ceux qui participèrent à des guerres impies, sans crainte de manquer à la foi donnée à leurs maîtres : prisonniers, ils attendent leur punition. Ne cherche pas à connaître leur châtiment, le type de crime ou le sort qui les perdit. Certains roulent une énorme pierre ; d'autres, enchaînés, sont suspendus aux rayons d'une roue ; l'infortuné Thésée est assis, et le restera éternellement. Phlégyas, le plus malheureux, met tout le monde en garde, prenant à haute voix les ombres à témoin :  "Sur mon conseil, apprenez à être justes et à ne pas mépriser les dieux". L'un pour de l'or a vendu sa patrie et lui a imposé un maître puissant ; à prix d'argent, il a fixé des lois ou les a abolies ; tel autre a investi la couche de sa fille, pour des noces interdites : tous osèrent un sacrilège monstrueux et jouirent de leur audace. Non, même si je disposais de cent langues et de cent bouches, d'une voix au timbre de fer, toutes les formes de ces crimes, je ne pourrais en faire le tour, ni citer par leur nom toutes les peines."

 

Les bienheureux (628-678)   

  Dès qu'elle eut fini de parler, la vieille prêtresse de Phébus dit : "Mais, allons maintenant, prends la route et achève ton entreprise ;  pressons le pas. J'aperçois les murs sortis des cheminées des Cyclopes et, sous la voûte qui nous fait face, les portes où nous avons ordre de déposer les offrandes prescrites". Elle avait dit, et d'un même pas ils s'avancent sur le chemin obscur, parcourent en hâte l'espace intermédiaire et s'approchent des portes. Énée pénètre dans l'entrée, s'asperge le corps d'eau fraîche et plante le rameau sur le seuil qui lui fait face. Cela fait, le service de la déesse accompli, ils parviennent en des lieux plaisants, les agréables prairies et les demeures bienheureuses des bois fortunés.  En ce lieu, un éther plus généreux illumine ces plaines de pourpre, plaines qui connaissent leur soleil et leurs astres. Les uns exercent leurs membres sur des palestres herbeuses, s'affrontent dans des jeux et luttent sur le sable fauve ; d'autres, battant du pied, rythment des chœurs et chantent des poèmes. Le prêtre de Thrace, revêtu d'une longue robe, les accompagne en cadence, faisant sonner, tantôt avec les doigts, tantôt avec un plectre d'ivoire, les sept notes de la gamme. Voici l'antique race de Teucer, descendance magnifique, héros magnanimes, nés en des temps meilleurs,  Ilus et Assaracus et Dardanus, le fondateur de Troie. Au loin on voit des armes et des chars, vides de guerriers ; les javelines se dressent, fichées en terre, et les chevaux sans licou paissent dispersés dans la plaine. Ce goût des chars et des armes, éprouvé de leur vivant, ce soin mis à élever de brillants chevaux, ils les conservent, une fois qu'ils sont mis en terre. Alors il aperçoit, à droite et à gauche, dans l'herbe, d'autres personnages en train de manger et de chanter en chœur un heureux péan, dans un bois de laurier plein d'odeurs, d'où jaillit le fleuve Éridan qui, à travers la forêt, refoule vers le haut ses eaux abondantes.  Voici en une troupe, ceux qui furent blessés en combattant pour leur patrie, ceux qui, toute leur vie durant, furent des prêtres vertueux, de pieux poètes inspirés, dont le langage fut digne de Phébus, ceux qui inventèrent les arts, embellissant ainsi notre vie, ceux qui, par leurs mérites, ont laissé leur nom dans les mémoires ; tous ont leurs tempes ceintes d'un blanc bandeau de neige. La Sibylle s'adressa à ces gens ainsi dispersés, et notamment à Musée - en effet, une foule très dense l'entoure, les regards levés vers lui, qui les dépasse tous de ses hautes épaules - : "Dites-moi, âmes bienheureuses, et toi, le meilleur des poètes,  en quelle région, en quel lieu se trouve Anchise ? Car c'est pour lui que nous sommes là et que avons traversé les grands fleuves de l'Érèbe". Musée lui répondit brièvement : "Personne parmi nous n'a de demeure fixe ; nous habitons dans des bois sombres, nous nous étendons sur les berges et hantons les fraîches prairies, le long des rivières. Mais vous, si telle est la volonté de votre cœur, montez sur cette hauteur, et je vous montrerai alors une voie facile". Il finit de parler et, marchant devant eux, leur montre d'en haut des plaines éclairées ; alors, ils quittent le haut des cimes.

 

Révélations et prophéties d'Anchise (vers 679 à 901)   

 

Retrouvailles - Au bord du Léthé (679-751)

  De son côté, le vénérable Anchise, au fond d'une vallée verdoyante,  observait, en les passant soigneusement en revue, les âmes prisonnières destinées à rejoindre la lumière d'en haut ; et justement, il considérait toute la série des siens, ses chers descendants, les destinées et le sort des héros, leurs caractères et leurs exploits. Dès qu'il vit, en face de lui, Énée s'avancer tout joyeux à travers les herbes, il lui tendit les deux mains ; les larmes inondaient ses joues, et de sa bouche sortit ce cri : "Tu es venu enfin, et ta piété, comme ton père l'avait pressenti, a triomphé des difficultés du voyage ! Il m'est donné, mon fils, de voir ton visage, d'entendre et d'échanger des paroles familières !  Certes, j'en rêvais et je pensais, en décomptant les jours, que tu viendrais ; mon attente inquiète n'a pas été abusée. Que de terres, quelles immensités tu as traversées, avant que je t'accueille ! Quels dangers extraordinaires t'ont éprouvé ! Comme j'ai craint les torts que pouvait te faire le royaume de Libye !" Et Énée de lui répondre : "C'est ton image, père, ta triste image, qui, si souvent présente devant moi, m'a amené vers ce seuil ; notre flotte est ancrée dans la mer tyrrhénienne. Laisse-moi, père, laisse-moi serrer ta main, et ne te soustrais pas à notre étreinte". Pendant qu'il parlait, son visage ruisselait d'abondantes larmes.  Par trois fois, il tenta d'entourer de ses bras le cou paternel ; par trois fois l'image vainement saisie lui échappa des mains, à l'égal des brises légères, et toutes pareilles à un songe qui s'envole. Cependant, Énée voit, dans un vallon en retrait, l'enclos d'un bois sacré, les broussailles d'une forêt bruissante, et le fleuve Léthé, qui s'écoule le long de ces lieux paisibles. Sur ses bords volaient des nations, des peuples sans nombre : et, comme dans les prés, au cours d'un été serein, quand les abeilles se posent sur les fleurs bigarrées et se coulent dans les lys blancs, toute la plaine était bourdonnante de leur murmure.  Énée, qui ne comprend pas, frémit à cette vue soudaine, s'informe des causes de ce rassemblement, demande ce qu'est ce fleuve au loin, qui sont ces hommes, en rangs si serrés, le long des rives. Alors le noble Anchise explique : "Les âmes à qui les destins réservent d'autres corps, viennent boire dans l'onde du fleuve Léthé les liqueurs rassurantes des longs oublis. Certes, je souhaite depuis longtemps les évoquer devant toi et te les montrer en face ; je désire énumérer cette lignée de mes descendants, et ainsi avec moi tu te réjouiras plus encore d'avoir retrouvé l'Italie." "Ô père, faut-il penser vraiment que des âmes remontent d'ici  vers le ciel, et retournent à nouveau dans des corps pesants ? Que signifie donc chez ces malheureux ce si cruel désir de lumière ?" "Oui, mon fils, je vais te le dire ; je ne te laisserai pas sans réponse", reprit Anchise, qui expliqua dans l'ordre chaque point de cette doctrine. "Au commencement le ciel et les terres et les plaines liquides, ainsi que le globe lumineux de la lune et les feux de Titan sont nourris d'un souffle intérieur ; diffus dans leurs membres, l'esprit meut la masse tout entière et se mêle à ce corps puissant. De là proviennent la race des hommes et des animaux, les êtres ailés et les monstres vivant sous la surface marbrée de la mer.  Ces germes possèdent une vigueur ignée et une origine céleste, pour autant qu'ils ne soient pas alourdis par des corps nuisibles ou émoussés par des articulations de terre et des membres mortels. D'où craintes et désirs, souffrances et joies pour les âmes qui, enfermées dans la prison d'aveugles ténèbres, ne voient plus le ciel. Bien plus, lorsque, au jour suprême, la vie les a abandonnées, tout mal cependant et les souillures du corps ne quittent pas absolument ces malheureuses : inévitablement, beaucoup de concrétions depuis longtemps s'y sont étonnement implantées en profondeur. Dès lors elles sont soumises à des peines, et expient dans des supplices  leurs anciens méfaits : certaines sont étendues dans le vide, suspendues et exposées aux vents ; d'autres lavent dans un vaste gouffre ou brûlent dans le feu la souillure de leur crime. Chacun de nous subissons nos mânes. Envoyés ensuite dans l'ample Élysée, nous sommes quelques-uns à occuper ces champs heureux, jusqu'à ce qu'une longue période, une fois achevé le cycle du temps, ait réduit à rien l'infecte concrétion, et laisse enfin purifiés l'esprit éthéré et le feu du souffle sans mélange. Lorsque durant mille ans toutes ces âmes ont fait rouler la roue du temps, un dieu appelle leur immense troupe près du fleuve Léthé,  pour que, sans se souvenir du passé, elles revisitent à nouveau les sphères supérieures et commencent à vouloir se réincarner."

 

Revue des héros romains (752-854)   

  Anchise avait parlé ; il entraîna son fils et la Sibylle parmi la foule bruyante et les groupes rassemblés, prit place sur une hauteur d'où il pouvait observer la longue file de ceux qui lui faisaient face et identifier les visages des arrivants. "Maintenant allons, la gloire qui s'attachera à la lignée de Dardanus, nos descendants italiens qui attendent de renaître, âmes illustres destinées à aller propager notre nom, je vais te les présenter et te révéler tes destins.  Ce jeune homme que tu vois appuyé sur le manche d'une lance, le sort lui a réservé la place la plus proche de la lumière ; le premier, ayant son sang mêlé de sang italien, il s'élèvera vers les brises éthérées : c'est Silvius, au nom albain, le fils qui naîtra après ta mort, lui que ton épouse Lavinie te donnera tard dans ta vieillesse, mettant au monde dans les bois un roi, père de rois, d'où notre race régnera sur Albe-la-Longue. Celui-là, tout proche, c'est Procas, la gloire de la nation troyenne, puis Capys et Numitor, et celui qui portera ton nom, Silvius Énée, remarquable comme toi par la piété ou les exploits,  si un jour il lui échoit de régner à Albe. Quels jeunes hommes ! De quelles forces ils font montre, regarde, et ces tempes qu'ils portent, ombragées du chêne de la couronne civique ! Voici les fondateurs de Nomentum et de Gabies et de la ville de Fidènes ; ceux-là établiront sur les collines la citadelle de Collatie, et Pométie et Castrum Inui, ainsi que Bola et Cora ; ces terres seront alors des noms, elles qui sont aujourd'hui sans nom. Et puis à la série se joindra aussi celui qui s'associera à son aïeul, le fils de Mars, Romulus que Ilia, du sang d'Assaracus, mettra au monde. Vois-tu les deux aigrettes qui se dressent sur sa tête ?  C'est le père des dieux qui l'honore déjà de son signe. Sous les auspices de ce héros, mon fils, l'illustre Rome égalera son empire à l'univers et sa valeur à l'Olympe, et seule entourera ses sept collines d'une muraille, ville féconde en héros : elle est comme la mère du Bérécynte qui, couronnée de tours, traverse sur son char les cités de Phrygie, heureuse d'avoir enfanté les dieux, d'avoir étreint cent descendants, tous habitants du ciel, tous occupant les hautes régions célestes. Maintenant, tourne les yeux de ce côté, vois cette nation, et tes Romains. Voici César, et toute la descendance de Iule,  qui un jour apparaîtra sous l'immense voûte céleste. Ce héros, c'est lui, que si souvent tu entends dire qu'il t'est promis ; Auguste César, né d'un dieu, fondera un nouveau siècle d'or dans les champs du Latium où régnait autrefois Saturne ; il étendra son empire au-delà des Garamantes et des Indiens, au-delà des étoiles, au-delà des routes de l'année et du soleil, là où Atlas, qui porte le ciel, fait tourner sur ses épaules l'axe semé d'étoiles de feu. À l'idée de sa venue, les royaumes de la Caspienne maintenant déjà frémissent devant les oracles des dieux, et la terre Méotide,  et les sept embouchures du Nil se troublent et tremblent. En vérité Alcide n'a pas parcouru autant de terres, bien qu'il ait transpercé la biche aux pieds d'airain, pacifié les bois d'Érymanthe et fait trembler Lerne avec son arc ; il ne l'a pas fait non plus, dirigeant son attelage avec des rênes de pampre, Liber, le victorieux, menant ses tigres depuis les hautes cimes de Nysa. Et nous hésitons encore à déployer notre valeur par de hauts faits, ou est-ce la crainte qui nous empêche de nous établir en terre d'Ausonie ? Qui donc est celui-là, au loin, qui se distingue par ses rameaux d'olivier, et portant des objets sacrés ? Je reconnais les cheveux et la barbe blanche  du roi romain qui fera de notre ville la première ville fondée sur des lois, lui, envoyé de l'humble Cures et d'une pauvre terre dans un vaste empire. Lui succédera celui qui rompra la vie paisible de sa patrie et enverra sous les armes des hommes rassis et des troupes déjà déshabituées des triomphes. Tout près de lui, Ancus le suit, un peu trop fier de lui, trop attiré, dès à présent, par les souffles populaires. Veux-tu voir aussi les rois Tarquins, et l'âme altière de Brutus le Vengeur, les faisceaux qu'il a reconquis ? Il sera le premier à recevoir le pouvoir consulaire et les haches cruelles ;  et, lorsque ses enfants fomenteront une révolution, ce père voudra les châtier, au nom de la belle liberté ! Le malheureux ! Que sa postérité juge ces actes comme elle voudra : son amour de la patrie l'emportera, ainsi que son immense désir de gloire. Et plus loin, vois les Décius et les Drusus et, armé de sa hache, l'impitoyable Torquatus, et Camille rapportant les enseignes. Et ces âmes, revêtues d'armes identiques, que tu vois briller maintenant en pleine harmonie, tant qu'elles sont enfoncées dans la nuit, hélas ! quelle guerre terrible les opposera si elles atteignent les lumières de la vie ! Quelles armées immenses elles aligneront,  et quel carnage : le beau-père descendant des remparts alpins et du rocher de Monécus ; le gendre en face avec ses troupes de l'Aurore ! Non, mes enfants, n'habituez pas vos pensées à de telles guerres, ne tournez pas ses forces vives contre les entrailles de la patrie. Toi le premier, épargne-la, toi qui tires ton origine de l'Olympe, que ta main rejette au loin ces armes, ô mon sang ! Lui depuis Corinthe mènera jusqu'au sommet du Capitole son char de triomphateur, illustre vainqueur des Achéens écrasés. Celui-là détruira Argos et la Mycènes d'Agamemnon, et l'Éacide lui-même, descendant d'Achille aux armes puissantes ;  ainsi il aura vengé ses aïeux troyens et les temples profanés de Minerve. Qui te passerait sous silence, grand Caton, ou toi, Cossus ? Qui ne citerait la famille de Gracchus, ou ces foudres de guerre, les deux Scipions, désastre de la Libye, et, par son maigre avoir, le puissant Fabricius, ou toi, Serranus, ensemençant tes sillons ? Où m'entraînez-vous, Fabii, moi qui suis fatigué ? C'est bien toi, l'illustre, le Maximus, qui, seul, par tes hésitations calculées, rétablis notre État. D'autres façonneront des bronzes animés d'un souffle plus doux, ils tireront du marbre, je le crois du moins, des visages vivants, plaideront mieux dans les procès, décriront avec leur baguette  les mouvements célestes, et prédiront l'apparition des astres ; toi, Romain, souviens-toi de gouverner les nations sous ta loi, - ce seront tes arts à toi -, et d'imposer des règles à la paix : ménager les vaincus et faire la guerre aux superbes".

 

Vision de Marcellus et retour sur terre (854-901)   

   Ainsi parla le vénérable Anchise, qui ajouta pour ses auditeurs étonnés : "Vois comment Marcellus, que l'on remarque à ses dépouilles opimes, s'avance en vainqueur, surpassant de la tête tous les héros. Parmi le tumulte d'un grand bouleversement, ce cavalier rétablira la puissance romaine, écrasera les Puniques et le Gaulois rebelle, et consacrera au vénérable Quirinus les troisièmes dépouilles prises à l'ennemi".  Et alors Énée, qui voyait en effet s'avancer avec lui un jeune homme d'une beauté insigne, revêtu d'armes étincelantes ; mais au front et aux regards sans joie, et baissant son visage, dit : "Père, qui est celui qui accompagne ainsi le héros dans sa marche ? Est-ce son fils, ou quelque descendant de sa longue lignée ? Quelle animation autour de lui ! Quelle majesté aussi en lui ! Mais autour de sa tête plane l'ombre triste d'une sombre nuit". Alors le vénérable Anchise fond en larmes, puis se met à parler : "Mon fils, ne t'informe pas de l'immense douleur qui attend les tiens ; ce jeune homme, les destins se contenteront de le montrer à la terre,  sans rien lui accorder de plus. Dieux du ciel, la race romaine, recevant ce don comme son bien propre, vous eût paru trop puissante ! Que de gémissements les hommes feront-ils monter du Champ de Mars vers la grande cité ! Ou, Tibérinus, de quelles funérailles seras-tu témoin, toi qui coule près de sa tombe fraîchement creusée ! Nul enfant issu de la race d'Ilion ne portera si haut les espoirs de ses aïeux latins, et jamais la terre de Romulus ne tirera tant d'orgueil d'un de ses nourrissons. Piété ! Fidélité d'antan, hélas ! Bras invincible à la guerre ! Non, personne ne se serait impunément affronté à lui  quand, revêtu de ses armes, il aurait à pied marché contre l'ennemi, ou piqué de ses éperons les flancs d'un cheval écumant. Hélas ! Malheureux enfant, ah, si tu pouvais rompre ton cruel destin ! Tu seras Marcellus. À pleines mains, offrez des lys ! Ah, que je répande des fleurs pourprées, qu'au moins sur l'âme de mon petit-fils, j'accumule des offrandes, et m'acquitte ainsi d'un vain devoir". Ainsi errent-ils çà et là dans toute cette zone, parcourant l'étendue des plaines aériennes, et portant partout leurs regards. Après avoir guidé son fils dans chacun de ces lieux, et embrasé son cœur du désir de sa gloire future,  Anchise lui rappelle les guerres qu'il devra mener ensuite, le renseigne sur les peuples des Laurentes et la ville de Latinus, et sur divers moyens d'éviter ou de supporter toutes ses épreuves. Il existe deux Portes du Sommeil ; la première, dit-on, est de corne, et donne un accès facile aux ombres véritables ; l'autre est faite d'un ivoire éclatant, et resplendit, mais c'est par elle que les Mânes envoient vers le ciel des songes trompeurs. Tout en parlant ainsi, Anchise reconduit à cet endroit son fils et la Sibylle, et les fait sortir par la porte d'ivoire. Énée coupe au plus court vers ses navires et retrouve ses compagnons.  Alors il gagne directement, le long de la côte, le port de Caiète. Les ancres tombent des proues ; les poupes se dressent sur le rivage.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT VII

 

Le site de la « Bibliotheca Classica Selecta (BCS) »

propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V07-Plan.html

 

 

ARRIVÉE AU LATIUM - LA GUERRE EST INÉVITABLE

 

La dernière étape des errances d'Énée (1-36) Invocation à la muse (37-45) 
Les dieux manifestent leur volonté aux Latins (46-106) Les dieux manifestent leur volonté aux Troyens (107-147)
Les Troyens envoient une ambassade et découvrent le palais de Latinus (148-191) Échange de discours et de présents (192-285)
Dans sa haine pour les Troyens, Junon recourt au service d'Allecto (286-340) Amata plaide pour Turnus auprès de Latinus (341-372)
Amata cache sa fille et mène une orgie dans la forêt (373-405) Allecto la rusée finit par rendre Turnus possédé de fureur guerrière (406-457)
Turnus est décidé à faire la guerre (458-474) Allecto provoque un casus belli : Iule le Troyen blesse un cerf apprivoisé par des Latins (475-504)
Les  bergers  latins se muent en guerriers et la guerre commence (505-539) Junon somme Allecto de retourner aux enfers (540-571)
Junon ouvre les portes de la guerre (572-622) Préparatifs de guerre et invocation aux muses (623-646)
Début du Catalogue des Italiens (647-705) Suite du catalogue des Italiens (706-782)
Fin du catalogue des Italiens (783-817)   

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arrivée des Troyens au Latium (vers 1 à 147)   

 

La dernière étape des errances d'Énée (1-36) 

  Toi aussi, Caiète, nourrice d'Énée, par ta mort tu as donné à nos rivages une gloire éternelle ; maintenant, un lieu t'honore et, si cela comporte quelque gloire, dans la grande Hespérie, un nom signale où reposent tes os.  Mais une fois les rites funèbres dûment accomplis, le pieux Énée recouvre le tertre de terre et, quand les flots agités se sont apaisés, il largue ses voiles et quitte le port. Les brises soufflent dans la nuit et la lune blanche, loin de contrarier sa course, fait scintiller la mer sous sa tremblante lumière.  La flotte effleure les côtes toutes proches de la terre de Circé, où la riche fille du Soleil emplit de son chant incessant les bois inaccessibles. Dans sa fière demeure, elle brûle du cèdre odorant pour éclairer la nuit, et sur de fines toiles fait courir un peigne sonore.  De là-bas s'élevaient les gémissements furieux des lions qui refusaient leurs chaînes et rugissaient dans la nuit ; les sangliers velus et les ours dans leurs enclos rageusement se démenaient et, silhouettes de géants, des loups hurlaient. Circé, la cruelle déesse, avec ses herbes puissantes, leur avait ôté   leur figure d'hommes et les avait revêtus d'une face et d'un corps de bêtes. Pour éviter aux pieux Troyens entraînés vers ces ports d'approcher ces côtes sinistres et de subir de telles atrocités, Neptune souffla dans leurs voiles des vents favorables et, les emportant loin de ces fonds bouillonnants, favorisa leur fuite.  Et déjà la mer s'empourprait sous les rayons et, du haut de l'éther, l'Aurore couleur de feu brillait sur son char vermeil, quand soudain les vents se posèrent et tout souffle s'arrêta : les rames luttaient sur le marbre paresseux de la mer. Alors du large, Énée aperçoit un bois immense.   Au milieu de ce bois, Tibérinus, un fleuve charmant, aux tourbillons rapides et aux flots jaunis par le sable qu'il charrie, se déverse dans la mer. Tout autour et par dessus, des oiseaux de toutes sortes, familiers de ses rives, charment l'éther de leur chant et survolent le bois.  Énée ordonne à ses compagnons de faire virer les proues vers la terre, et, tout heureux, il s'enfonce dans l'estuaire ombragé.

 

Invocation à la muse (37-45)     

  Et maintenant, Érato, je vais raconter les rois, les événements, la situation dans l'antique Latium, lorsque pour la première fois une armée étrangère poussa sa flotte vers les rivages ausoniens,   et j'évoquerai les prémisses du tout premier combat. Toi, déesse, toi, inspire ton poète. Je dirai les guerres affreuses, je dirai les armées et les rois que leur ardeur poussa à la mort, et la troupe tyrrhénienne, et l'Hespérie tout entière, rassemblée sous les armes. Plus l'ordre qui naît est grand, plus grande est l'œuvre que j'entreprends.

 

Les dieux manifestent leur volonté aux Latins (45-106)    

  Le roi Latinus,   bien vieux déjà, régnait sur des villes et des campagnes depuis longtemps pacifiées et sereines. Il était né, nous dit-on, de Faunus et de la nymphe laurente Marica. Le père de Faunus était Picus, qui t'appelle père, toi, Saturne, le tout premier auteur de cette famille.  Par la volonté des dieux, il n'eut pas de fils, nulle descendance mâle ; un premier enfant lui fut arraché à la naissance. Seule une fille assurait le salut de cette maison et d'un trône si puissant, Lavinia, mûre déjà pour un époux, nubile déjà, en pleine fleur. Nombreux étaient ses prétendants, dans le vaste Latium  et toute l'Ausonie. Le plus beau de tous, c'est Turnus, fort de ses aïeux et de ses ancêtres, qu'Amata, l'épouse du roi, avec une hâte étonnante, s'acharnait à vouloir pour gendre. Mais diverses terreurs nées de présages divins s'opposent à cette union. Au milieu de la demeure, au fond de la haute maison, poussait un laurier : son feuillage sacré fut sauvegardé scrupuleusement de longues années durant. Le vénérable Latinus, dit-on, l'avait trouvé lors de la fondation de sa citadelle ; il le consacra à Phébus et d'après lui nomma son peuple les "Laurentes". Des abeilles en rangs serrés (récit étonnant !), en un intense bourdonnement, traversèrent l'éther limpide,  et se posèrent tout en haut du laurier ; et, aussitôt que leurs pattes se furent entremêlées, un essaim se suspendit à un rameau verdoyant. Tout de suite le devin dit : "Je vois un étranger, un homme qui s'avance et une troupe, venant du même côté,   tend vers ce même endroit, et maîtrise le sommet de la citadelle". En outre, pendant qu'elle allumait près des autels de chastes torches, debout près de son père, on a vu (ô horreur !) le feu saisir les longs cheveux de la jeune Lavinia, et sa parure brûler sous les flammes crépitantes.  La royale chevelure s'embrase, ainsi que la couronne de pierreries. Alors, entourée de fumée, dans un halo de lumière fauve, elle répand Vulcain dans toute la demeure. En vérité, on présenta cela comme une vision effrayante, et étonnante : Lavinia serait en grand renom, prophétisait-on ; son destin serait illustre ;   mais pour le peuple, cela présageait une longue guerre. Mais le roi, soucieux devant ces prodiges, recourt à l'oracle de son père, le devin Faunus ; il s'en va consulter les bois sacrés, au pied de la source sainte, l'altière Albunée, qui résonne dans l'immensité de la forêt, et qui exhale dans l'obscurité une sauvage odeur de soufre. C'est ici que les peuples d'Italie et toute la terre d'Oenotrie viennent chercher des réponses à leurs doutes. Lorsque le prêtre a apporté ses offrandes et s'est couché, dans la nuit silencieuse, sur les peaux étendues des brebis immolées, puis s'est endormi, il voit maints fantômes volant d'étrange façon ;   il entend diverses voix, converse avec les dieux, et parle à l'Achéron dans les profondeurs de l'Averne. Ici, le vénérable Latinus lui aussi, en quête de réponses, immola selon le rite cent brebis laineuses, âgées de deux ans, et se coucha, reposant sur leurs toisons jetées à terre.  Une voix soudaine est alors renvoyée du fond du bois : "Ne cherche pas à unir ta fille en des noces latines, ô mon fils ; ne te fie pas à l'union qu'on lui a préparée. De l'étranger viendront des gendres, dont le sang portera notre nom jusqu'aux astres. Nés de leur souche, nos descendants   verront, soumis à leurs lois et tournant sous leurs pieds, l'univers entier qu'aperçoit le soleil allant et venant d'un Océan à l'autre". Ces réponses et les conseils reçus de son père Faunus  dans la nuit silencieuse, Latinus ne les conserva pas pour lui. La Renommée, déployant ses ailes, avait déjà porté la nouvelle  au loin, dans toutes les villes d'Ausonie, lorsque les fils de Laomédon attachèrent leurs bateaux au talus herbeux de la rive.

 

Les dieux manifestent leur volonté aux Troyens (107-147)   

  Énée ainsi que les principaux chefs et le beau Iule s'étendent sous les branches d'un grand arbre, et commencent leur repas ; dans l'herbe, ils présentent les mets :   des gâteaux de froment - ainsi le recommandait Jupiter lui-même -, et, posés sur ce socle de Cérès, des fruits champêtres. Mais, lorsqu'ils eurent tout consommé, la faim les poussa à mordre dans la galette de blé : de leurs mains et de leurs mâchoires, ils osèrent entamer,  sans en laisser le moindre quartier, le gâteau marqué par le destin. "Hé, nous avons même mangé nos tables !" dit seulement Iule en riant. Cette parole fut le premier signal annonçant la fin de leurs épreuves. Immédiatement, son père Énée la cueillit sur ses lèvres et, l'interrompant sous l'emprise d'une puissance divine   il ajouta aussitôt : "Salut, terre promise par les destins, et salut à vous, ô fidèles Pénates de Troie. Voici notre demeure, voici notre patrie. Mon père Anchise en effet, - je m'en souviens maintenant -, m'a confié ces secrets des destins : "Mon fils, lorsque sur des rivages inconnus, après un repas,  la faim vous contraindra à manger vos tables, alors, dans ta fatigue, souviens-toi d'espérer un séjour stable et d'installer là de tes mains tes premières maisons, à l'abri d'un rempart." Voilà la famine, l'ultime épreuve qui nous attendait, qui allait mettre un terme à nos malheurs.   Dès lors, allons, et le cœur joyeux, à la première lueur du soleil, cherchons à connaître ces lieux, leurs habitants, où sont leurs murailles et, du port, partons en exploration dans diverses directions. À présent, offrez des libations à Jupiter ; dans vos prières, invoquez Anchise mon père, et replacez le vin sur les tables."  Sur ces paroles, les tempes ceintes d'un rameau verdoyant, Énée invoque successivement le génie du lieu, puis Tellus, la première divinité, et les Nymphes et les fleuves, encore inconnus de lui, puis la Nuit et les signes qui apparaissent la Nuit, puis Jupiter Idéen et la mère phrygienne,   enfin ses propres parents, dans le Ciel et dans l'Érèbe. Alors, le dieu puissant, l'illustre, tonna trois fois, tonna en haut du ciel et, de sa propre main, agita en haut de l'éther une nuée ardente qui apparut toute rayonnante d'or et de lumière. Aussitôt, une rumeur se répand parmi les rangs troyens : "Le jour est venu, où ils élèveront les murs promis". Pleins d'ardeur, ils reprennent le festin, et heureux de l'important présage, dressent des cratères et parent les coupes de couronnes.

 

Premiers contacts latins et troyens (vers 148 à 285)   

 

Les Troyens envoient une ambassade et découvrent le palais de Latinus (148-191)

  Le lendemain, aux premières lueurs du jour naissant sur la terre, les Troyens se dispersent pour explorer la ville, les limites   et le rivage du pays. Voici les marais et la source du Numicus, et voici le fleuve Thybris ; ici habitent les vaillants Latins. Alors le fils d'Anchise choisit parmi tous les rangs cent ambassadeurs et leur ordonne de se rendre au palais vénérable du roi, s'étant tous voilés des rameaux de Pallas,  pour lui offrir des présents et demander la paix pour les Troyens. Sans délai, ils se hâtent d'obéir, et s'en vont d'un pas rapide. Énée d'un modeste fossé marque l'emplacement de ses murs, fortifie l'endroit et, sur le rivage, comme pour un camp, entoure ses premières constructions de palissades et d'un talus.   Déjà au bout de leur route, les jeunes gens apercevaient les tours et les hautes bâtisses des Latins, et s'approchaient des murailles. Devant la ville, des enfants et des adolescents dans leur première fleur, font des exercices équestres et, dans la poussière, maîtrisent des chars ou tendent des arcs puissants ou font tournoyer de souples javelots  avec leurs bras, et se provoquent à la course ou au combat. Alors un messager, à cheval, rapporte aux oreilles du vieux roi que des hommes imposants, étrangement vêtus, viennent d'arriver. Le roi ordonne de les introduire dans sa demeure et s'installe parmi les siens sur le trône ancestral.   Demeure auguste, immense, portée vers le ciel par cent colonnes, elle occupait le sommet de la ville ; c'était le palais de Picus, le roi Laurente, qu'imprègnent d'horreur sacrée les bois et la religion ancestrale. Pour les rois, c'était un bon présage de recevoir ici leur sceptre,  et de lever leurs premiers faisceaux ; ce temple était leur curie,  le siège des banquets sacrés ; ici, après l'immolation d'un bélier, les Pères avaient coutume de prendre place à ces longues tables. Il y avait aussi la série des effigies des lointains aïeux, sculptées dans du vieux cèdre, et Italus, et le vénérable Sabinus, qui sema la vigne, représenté avec une faucille recourbée ;   et le vieillard Saturne, et l'image de Janus aux deux visages. Tous se dressaient dans l'entrée ; et les autres rois aussi, depuis l'origine, et ceux qui, luttant pour la patrie, endurèrent les blessures de Mars. Devant l'entrée sacrée, se trouvaient en outre des armes innombrables ; là étaient suspendus des chars capturés et des haches incurvées,  des casques empanachés, et d'énormes barres de portes, des javelots et des boucliers, et des rostres arrachés aux navires. Muni de son bâton quirinal, vêtu d'une courte trabée, un ancile à la main gauche, Picus, le dompteur de chevaux, était assis ; une épouse ivre de désir, Circé, l'avait frappé   de sa baguette d'or, et à l'aide de ses breuvages, elle l'avait transformé en oiseau et avait parsemé ses ailes de couleurs.

 

Échange de discours et de présents (192-285)   

  C'est dans ce temple des dieux et assis sur le trône ancestral que Latinus appela à lui les Troyens. Dès qu'ils furent entrés, il prit le premier la parole et leur parla avec calme : "Dites-moi, Dardanides - oui, nous connaissons votre ville et votre peuple, et nous avons entendu parler de votre parcours sur les mers -, que cherchez-vous ? Quelle raison ou quel besoin a poussé vos navires à franchir tant de sombres mers pour aborder au rivage d'Ausonie ? Que vous soyez égarés ou dévoyés par les intempéries,   victimes de ces avatars qui éprouvent les marins en pleine mer, vous avez pénétré entre nos rives, et vous êtes au port ; ne refusez pas notre hospitalité ; ne vous méprenez pas sur les Latins, la race de Saturne, un peuple juste sans prison et sans lois, régi par sa propre volonté, selon les règles du dieu ancien.  Et même, je me souviens - l'histoire est un peu obscure, vu les années -, des récits des vieillards auronques ; ils disaient que Dardanus, né dans nos régions, est allé jusqu'aux villes idéennes de Phrygie et jusqu'à Samos de Thrace, appelée aujourd'hui Samothrace. Il était parti d'ici, de la ville tyrrhénienne de Corythus ;   il vit maintenant dans le palais d'or du ciel constellé d'étoiles, et ses autels ajoutent une unité au nombre des dieux". Lorsqu'il eut parlé, Ilionée poursuivit ainsi : "Roi, rejeton illustre de Faunus, ce n'est pas une sombre tempête qui nous a ballottés sur les flots et poussés vers vos terres ;  aucun astre non plus, aucun rivage ne nous ont fourvoyés : tous nous nous portons vers cette ville, volontairement, de propos délibéré, rejetés que nous sommes du plus grand royaume aperçu jadis par le Soleil descendant de l'extrémité de l'Olympe. Jupiter est l'origine de notre race ; la jeunesse Dardanienne se glorifie   de son aïeul Jupiter, et notre roi lui-même descend directement de Jupiter : c'est le Troyen Énée qui nous a envoyés vers ta demeure. Chacun a entendu parler de la terrible tempête, qui souffla de Mycènes la cruelle et parcourut les plaines de l'Ida, des destins qui firent s'affronter deux mondes, l'Europe et l'Asie.  Oui, chacun a su cela, même si, aux confins de la terre, le reflux de l'Océan le tient à l'écart ou s'il est relégué, loin de tout, par la zone située entre les quatre autres et brûlée par un soleil implacable. Après ce désastre, nous avons été emportés à travers l'immensité marine. Nous demandons un coin de terre pour les dieux de nos pères,   et un rivage paisible, l'air et l'eau, ces biens à la disposition de tous. Nous ne serons pas sans illustrer votre royaume, votre renom s'imposera, prestigieux, et notre reconnaissance pour un tel bienfait ne faiblira pas ; les Ausoniens ne regretteront pas d'avoir reçu les Troyens en leur sein. J'en fais le serment par les destins d'Énée et par sa droite puissante,  qu'il ait prouvé sa valeur par sa bonne foi ou par la guerre et les armes. Nombreux sont les peuples, nombreuses les nations - ne nous méprise pas, si nous venons d'emblée, bandelettes à la main et supplications aux lèvres - qui nous ont fait des avances, voulant s'adjoindre notre peuple. Mais ce sont les destins divins nous ont poussés vers vos terres ;   ils l'ordonnaient. Dardanus, qui provient d'ici, revient ici, et ce sont les ordres impérieux d'Apollon qui nous pressent vers le Thybris tyrrhénien et la source du Numicus et ses marais sacrés. Énée t'offre aussi les maigres présents de notre fortune d'antan, restes arrachés aux flammes de Troie.  Le vénérable Anchise aux autels faisait des offrandes dans ce vase d'or ; voici la parure que portait Priam lorsque, selon la coutume, il rendait la justice à ses peuples rassemblés ; voici son sceptre et sa tiare sacrée, et son manteau tissé par les Troyennes". Après ces paroles d'Ilionée, Latinus, tout à sa contemplation,   le visage baissé, reste immobile, cloué sur place ; devant ses yeux les pensées se succèdent. La pourpre brodée, le sceptre de Priam l'émeuvent et le retiennent bien moins que l'idée du mariage et de l'hymen de sa fille, et en son cœur il retourne l'oracle du vieux Faunus :  "C'est donc lui le gendre, venu de l'étranger, annoncé par les destins ; il est appelé à régner avec moi sous des auspices égaux ; sa vaillance lui vaudra une descendance qui deviendra illustre, et qui imposera sa puissance à l'univers entier". Enfin, tout à sa joie, il dit : "Que les dieux secondent nos plans,   et ce qu'ils avaient eux-mêmes annoncé ! Troyen, ton souhait te sera accordé. Et je ne refuse pas vos présents : Latinus vivant, vous ne serez privés ni d'une terre riche et féconde ni de l'opulence de Troie. Qu'Énée, pour sa part, s'il désire tellement nous rencontrer, s'il a hâte de nouer des liens d'hospitalité, de se dire notre allié,  vienne en personne, sans craindre des visages qui sont amicaux : pour moi, une partie de la paix sera d'avoir touché la droite de votre chef. Vous, de votre côté, portez à présent mon message à votre roi : j'ai une fille, qui ne peut être unie à un époux de notre race, les oracles issus du sanctuaire de mon père, une foule de signes célestes   l'interdisent ; venu de rivages étrangers se présentera un gendre - les devins prédisent cela pour le Latium -, et son nom portera notre nom jusqu'aux astres. Les destins le réclament, j'en suis convaincu, et, si mon esprit ne se trompe, tel est aussi mon souhait". Après ce discours, le roi choisit des chevaux de ses écuries.  Il en possédait trois cents, au poil brillant, dans ses beaux enclos ; aussitôt il ordonne d'en amener un à chacun des Troyens, coursiers rapides, couverts de pourpre et de tapis brodés ; de longs colliers dorés pendent sur leur poitrail ; ils sont couverts d'or, et leurs dents rongent des mors d'or fauve.   Pour Énée, absent, un char et un attelage de deux chevaux, nés d'une semence céleste, et soufflant le feu par leurs naseaux ; ce sont les fils de ces sangs mêlés que Circé l'ingénieuse, fit naître d'une cavale accouplée aux chevaux du Soleil, son père. Les Énéades, avec ces présents et ces paroles de Latinus,  s'en retournent sur leurs coursiers, pleins de fierté et porteurs de la paix.

 

Intervention de Junon (1)

Junon et la Furie Allecto (vers 286 à 340)   

 

Dans sa haine pour les Troyens, Junon recourt au service d'Allecto (286-340)

  Mais voilà que la cruelle épouse de Jupiter revenait de l'Inachienne Argos, et voguait, portée par les vents ; du haut du lointain éther, elle a suivi des yeux l'heureux Énée et sa flotte dardanienne, depuis le promontoire sicilien de Pachynum. Elle les voit élever déjà des maisons, se fier déjà à la terre, délaissant leurs bateaux : elle s'arrêta, le cœur percé d'une âpre douleur. Alors, secouant la tête, elle laissa échapper ces paroles : "Hélas, race honnie ! Destins des Phrygiens contraires aux nôtres ! N'ont-ils vraiment pas pu mourir dans les champs de Sigée ?  Captifs, n'ont-ils pu être capturés ? L'incendie de Troie n'a-t-il pas consumé ces hommes ? Au milieu des armées, au milieu des incendies, ils ont trouvé leur route ! Mais, à la longue, je crois, épuisé, mon pouvoir s'est effondré ou, repue de haines, je me suis relâchée. Mais pourtant, à travers les ondes, j'ai osé poursuivre de ma rancœur   ces exilés de leur patrie et, partout sur mer, m'opposer à leur fuite. Les forces du ciel et de la mer se sont usées contre les Troyens. À quoi m'ont servie les Syrtes ou Scylla, à quoi la vaste Charybde ? Les voilà établis dans le lit tant désiré de Thybris, à l'abri de la mer et de ma hargne. Mars réussit à perdre  la race puissante des Lapithes, et le père des dieux lui-même concéda aux ires de Diane l'antique Calydon ! Quel crime si grand valut ce châtiment aux Lapithes, à Calydon ? Et moi, la puissante épouse de Jupiter, qui ai eu la possibilité, malheureuse, de ne renoncer à aucune audace, qui ai tout tenté,   je suis vaincue par Énée ! Eh bien, si mon pouvoir n'est pas assez fort, je ne vais pas hésiter pas à implorer du secours, où qu'il soit. Si je ne puis fléchir les dieux d'en haut, j'ébranlerai l'Achéron. Il ne me sera pas donné de l'écarter du royaume latin, soit, et pour les destins, Lavinia reste l'inébranlable épouse.  Mais je puis traîner en longueur, retarder de si grandes choses, et je puis anéantir les peuples des deux rois. Ils devront payer ce prix, pour que s'accordent gendre et beau-père. Vierge, le sang troyen et rutule sera ta dot et, attendant de présider à tes noces, Bellone est là. Elle n'est pas seule, enceinte d'une torche,   la fille de Cissée, à avoir enfanté le feu dans son lit de noces ; c'est que Vénus a mis au monde une chose comparable, un second Pâris et, à nouveau, des torches funestes pour une Pergame renaissante". Quand elle eut ainsi parlé, effrayante, elle se hâta de gagner la terre. Du séjour des déesses sauvages, des ténèbres infernales, elle tire Allecto,  la semeuse de deuils, cet être au cœur nourri de guerres lamentables, de fureurs, de ruses et de nuisances criminelles. Le vénérable Pluton lui-même hait, ses sœurs du Tartare haïssent, ce monstre qui prend tant de visages, des aspects si redoutables, avec sa tête sinistre où pullulent les serpents.   Junon l'excite en ces termes et lui dit : "Ô vierge, fille de la Nuit, accorde-moi ton concours, aide-moi : que notre honneur, notre renom ébranlé ne cède pas ; que les Énéades ne puissent, avec des mariages, abuser Latinus ou occuper les territoires de l'Italie.  Toi, tu peux armer pour les combats des frères qui sont unis, bouleverser les foyers en attisant des haines, introduire, sous les toits des maisons, armes et torches funèbres ; tu possèdes mille noms, mille talents pour nuire. Agite ton génie fécond, romps la paix conclue, répands des griefs semeurs de guerres ;   puisse la jeunesse vouloir, réclamer des armes, et en même temps les saisir".

 

Intervention de Junon (2)

Allecto chez la reine Amata (vers 341 à 405)   

 

Amata plaide pour Turnus auprès de Latinus (341-372)

  Alors Allecto, imprégnée des poisons de la Gorgone, se rend d'abord dans le Latium, dans les hautes demeures du maître des Laurentes. Elle investit le seuil silencieux d'Amata, que surexcitent l'arrivée des Troyens et l'hymen de Turnus ;  soucis et colères brûlaient dans l'âme de cette femme. La déesse arrache un serpent de sa sombre chevelure, le lance et le cache dans le corsage, au plus près du cœur de la reine qui, ainsi affolée par ce monstre, va bouleverser toute la maison. Le serpent, qui s'est glissé entre le vêtement et la tendre poitrine,   se déroule sans la toucher, et abuse la reine en proie au délire, en soufflant sur elle son haleine vipérine. L'immense couleuvre se mue à son cou en torsade d'or, bandeau qui, tel un long ruban, se mêle à ses cheveux et se coule le long de ses membres. Et dès l'instant où le mal, mêlé à l'humide poison,  envahit ses sens et répand le feu dans ses os, quand son esprit n'a pas encore senti la flamme lui embraser le cœur, Amata parle sur un ton assez posé et, comme le font d'habitude les mères pleurant abondamment sur l'hymen phrygien de sa fille, elle dit : "Faut-il que tu donnes Lavinia en mariage aux exilés de Troie,   toi, son père ; et n'as-tu pas pitié de ta fille et de toi-même ? N'as-tu pas pitié de sa mère, que le perfide prédateur quittera, au premier Aquilon, pour prendre le large en emmenant notre enfant ? Du reste, n'est-ce pas ainsi que le berger phrygien pénétra à Lacédémone et emmena la fille de Léda, Hélène, vers la ville de Troie ?  Et la bonne foi, sacrée pour toi ? Et le soin ancestral que tu prenais des tiens ? Et ta parole tant de fois donnée à Turnus, un homme de ton sang ? Si l'on exige pour les Latins un gendre venu d'une race étrangère, si cet arrêt est établi, si les ordres de ton père Faunus t'y contraignent, alors une terre, affranchie de notre sceptre et distincte de la nôtre, est, à mon avis, une terre étrangère, et c'est bien ce que disent les dieux. Quant à Turnus, si l'on recherchait l'origine véritable de sa race, il descend d'Inachus et d'Acrisius, et du cœur même de Mycènes".

 

Amata cache sa fille et mène une orgie dans la forêt (373-405)   

  Dès qu'elle comprend, en voyant Latinus rester inébranlable, l'inutilité de ces paroles, et comme le maléfique serpent qui l'affole  s'insinue jusqu'au fond de ses entrailles et la possède tout entière, la malheureuse, excitée par ces monstres puissants, en plein délire, sans retenue, court comme une furie à travers l'immense cité. Ainsi parfois une toupie, tourbillonnant sous le coup qui l'entraîne quand des groupes d'enfants, absorbés par leur jeu, la manient   près des atriums déserts en l'activant avec une lanière, s'emporte en dessinant de larges cercles ; debout, ébahis, les enfants restent stupéfaits et admirent le buis tournoyant ; des coups animent la toupie. Dans une course tout aussi agitée, la reine est emportée au milieu de la ville et de ses farouches habitants.  Bien plus encore, elle est comme possédée par Bacchus, son crime se fait plus grand, sa fureur s'accroît ; elle vole vers les collines et cache sa fille sous les vertes frondaisons, elle veut arracher leur mariage aux Troyens et retarder les torches nuptiales. Toute frémissante, elle crie Evohe Bacche, hurlant que toi seul   es digne de sa fille, qu'elle prend pour toi les thyrses flexibles, qu'elle t'honore dans un chœur et déploie devant toi sa chevelure sacrée. La rumeur s'envole et les Furies enflamment le cœur des matrones ; la même ardeur les pousse ensemble à chercher de nouvelles demeures ; elles ont déserté leurs maisons, nuques et cheveux livrés aux vents,  tandis que d'autres femmes emplissent l'air de hurlements effrayés et, enveloppées de peaux, portent des hampes chargées de pampres. Au milieu, la reine emportée tient un pin enflammé et chante les noces de sa fille et de Turnus. Elle roule des yeux injectés de sang et soudain s'écrie, le regard farouche :   "Io, mères Latines, où que vous soyez, écoutez : si l'infortunée Amata garde quelque prestige auprès des âmes pieuses, si vous vous en souciez, si les droits d'une mère vous rongent le cœur, dénouez les rubans de vos cheveux, célébrez avec moi les orgies". Ainsi, au milieu des forêts, au milieu des étendues vides où vivent les fauves,  de tous côtés, Allecto harcèle la reine avec les aiguillons de Bacchus.

 

Intervention de Junon (3)

Allecto et Turnus le Rutule (vers 406 à 474)   

 

Allecto la rusée finit par rendre Turnus possédé de fureur guerrière (406-457)

  Lorsqu'elle jugea qu'elle avait assez aiguisé les premières fureurs, et que son plan avait bouleversé toute la maison de Latinus, la sinistre déesse, de ses ailes sombres, quitta aussitôt ces lieux pour rejoindre les murailles de l'audacieux Rutule,   dans la ville que Danaé fonda, dit-on, pour les colons d'Acrisius, lorsqu'il fut emporté par un Notus furieux. Cet endroit, Ardée, que jadis nos aïeux désignèrent ainsi, garde aujourd'hui son nom illustre, mais sa fortune est passée. C'est là que Turnus, dans son immense palais, goûtait déjà un demi-sommeil, dans l'obscurité de la nuit.  Allecto se défait de sa face hideuse et de ses membres de Furie pour apparaître sous les traits d'une vieille femme ; elle laboure de rides son sinistre visage, se couvre de cheveux blancs qu'elle entrelace d'un ruban et d'une branche d'olivier. Devenue la vieille Calybé, prêtresse de Junon, gardienne de son temple,   elle se présente aux yeux du jeune homme, en disant : "Turnus, supporteras-tu d'avoir consenti tant d'efforts pour rien, et de voir ton sceptre passer à des colons Dardaniens ? Le roi te refuse un mariage et une dot conquise dans le sang ; il veut un étranger pour héritier de son trône !  Va maintenant et, objet de risée, affronte des périls ingrats ; allons, anéantis les armées Tyrrhéniennes, fais régner la paix sur les Latins. Pendant que tu reposais dans la nuit sereine, voici les ordres que la toute puissante Saturnienne m'a prescrit de te dire en face. Il faut donc agir ! Arme les jeunes gens et, plein d'ardeur,   sois prêt à les mener dans la plaine ; quant aux chefs Phrygiens installés sur notre beau fleuve, boute le feu à leurs carènes peintes. La toute puissance des dieux l'ordonne. Si le roi Latinus lui aussi ne proclame pas qu'il tient parole et t'accorde ce mariage, qu'il sache bien et éprouve enfin à ses dépens qui est Turnus armé."  Alors le jeune homme se moque de la prêtresse et, à son tour prend la parole : "Des flottes ont pénétré dans les eaux du Tibre ; cette nouvelle, tu le penses bien, n'a pas échappé à mes oreilles ; ne va pas m'inventer des perspectives tellement effrayantes. Du reste, Junon Reine ne nous oublie pas.   Mais la décrépitude de la vieillesse est incapable de voir le vrai ; elle t'agite de vains tourments, ô mère, et parmi les armes des rois, elle abuse la prêtresse que tu es d'une crainte trompeuse. À toi le soin de veiller sur les images et les temples des dieux ; aux hommes de s'occuper de guerre et de paix ; les guerres, c'est leur affaire !"  À ces mots, Allecto flamba de colère. Un tremblement soudain a saisi les membres du jeune homme qui parlait encore ; ses yeux se sont figés : tant sont nombreux les serpents sifflant sur l'Érinye, si hideuse est la face qui apparaît ! Alors, roulant des yeux enflammés, elle repoussa le héros hésitant, qui cherchait à ajouter quelques mots. Dans les cheveux de la Furie, deux serpents se dressèrent ; elle fit claquer son fouet et ajouta d'une voix rageuse : "Me voici, vaincue par la décrépitude, abusée d'une crainte trompeuse par une vieillesse incapable de connaître le vrai, parmi les armes des rois. Regarde ceci : je suis ici, venant du séjour des sœurs funestes ;  je porte dans ma main les guerres et la mort." Sur ces paroles, elle lança une torche au jeune homme, enfonçant dans son cœur un brandon fumant d'un noir éclat.

 

Turnus est décidé à faire la guerre (458-474)   

  Une épouvante terrible interrompt son sommeil ; soudainement, une sueur ruisselant de tout son corps inonde ses os et ses membres.   Égaré, tremblant, il veut des armes, les cherche à son chevet, dans la maison ; il brûle de croiser le fer, pris par la maudite folie guerrière, et surtout par la colère : ainsi lorsque un feu de bois menu est allumé, dans un grand crépitement, sous les flancs d'un chaudron de bronze, le liquide s'agite en bouillons ; à l'intérieur la vapeur se déchaîne,  et monte et se gonfle en écume, et l'eau ne se contient plus ; une fumée sombre s'envole dans les airs. Alors, rompant la paix, Turnus incite l'élite de son armée à marcher contre le roi Latinus ; il ordonne de préparer les armes, de défendre l'Italie, de déloger l'ennemi du territoire ;   lui se sent à même d'attaquer à la fois les Troyens et les Latins. Il prononça ces paroles et pria les dieux d'exaucer ses vœux. Aussitôt les Rutules, à l'envi, s'encouragent à prendre les armes. L'un, c'est l'insigne éclat de la beauté et la jeunesse de Turnus qui l'entraînent, un autre, ses royaux aïeux, un autre encore, les exploits illustres de son bras.

 

Intervention de Junon (4)

Allecto chez les bergers du Latium (vers 475 à 539)   

 

Allecto provoque un casus belli : Iule le Troyen blesse un cerf apprivoisé par des Latins (475-504)

  Tandis que Turnus emplit les Rutules de sentiments audacieux, Allecto s'empresse, avec ses ailes stygiennes, de joindre les Troyens. Usant d'un nouvel artifice, elle a observé sur le rivage un endroit où le beau Iule chassait les fauves, à courre ou à l'aide de pièges. À ce moment, la vierge du Cocyte insuffla aux chiens du chasseur   une rage soudaine, flattant leurs narines d'une odeur familière, pour les exciter à poursuivre un cerf. Ce fut le tout début des malheurs, ce qui alluma dans les âmes des paysans le feu de la guerre. Il y avait un cerf de belle prestance, aux cornes majestueuses ; les enfants de Tyrrhus l'avaient enlevé au sein de sa mère,  et l'élevaient, aidés de leur père Tyrrhus, maître des troupeaux royaux, chargé aussi de la surveillance des lointaines campagnes. Le cerf était apprivoisé ; la petite Silvia avec grand soin lui ornait les cornes, les entrelaçant de souples guirlandes ; elle brossait son pelage fauve, le baignait dans une claire fontaine. Il acceptait les caresses, habitué à la table de ses maîtres ; il errait dans les bois, puis rentrait seul à la maison, vers des seuils familiers, même tard dans la nuit. Un jour qu'il s'était éloigné, les chiennes enragées de Iule qui chassait relancèrent l'animal qui s'était laissé porter par le courant,  et s'abritait de la chaleur à l'ombre de la rive verdoyante. Ascagne aussi, mu par le désir d'accomplir une action d'éclat, banda son arc recourbé et lança des traits. Une divinité ne manqua pas de guider sa main hésitante, et la flèche, à grand bruit, transperça le ventre et les flancs de l'animal.   Le cerf blessé trouve refuge dans la maison familière ; il se glisse tout gémissant dans les étables et, tout couvert de sang, tel un suppliant, il emplit toute la demeure de ses plaintes. Silvia, la sœur, est la première à se frapper les bras et les mains, à appeler à l'aide et à convoquer à grands cris les rudes paysans. 

 

Les  bergers  se muent en guerriers et la guerre commence (505-539)   

  Ceux-ci arrivent sur le champ, car l'âpre peste est tapie dans la forêt silencieuse. L'un est armé d'un tison durci au feu, un autre d'un lourd bâton noueux : tout ce qui est à portée de main, la colère en fait une arme. Tyrrhus convoque ses hommes ; il était précisément en train de fendre en quatre un chêne,   à l'aide de coins ; il brandit sa hache, le souffle haletant. Mais la cruelle déesse aux aguets tient son occasion de nuire ; elle fonce vers le toit de l'étable, et du haut du faîte, entonne le signal de ralliement des bergers ; de sa trompe recourbée, elle enfle sa voix tartaréenne.  Aussitôt le bois entier se mit à trembler, les forêts profondes retentirent ; on l'entendit de loin, du lac de Diane Trivia ; on l'entendit aussi du Nar blanc, le fleuve de soufre, et même des sources du Vélin. Les mères, en tremblant, pressèrent leurs enfants sur leurs cœurs. Alors, prompts à réagir au signal de l'âpre trompette,   les paysans farouches saisissent leurs armes et accourent de partout. Les jeunes Troyens aussi, laissant leur camp ouvert, se portent en masse au secours d'Ascagne. On aligne les troupes. Il ne s'agit plus désormais de paysans qui s'affrontent avec de lourds bâtons ou des pieux durcis au feu.  On se bat avec des lames à double tranchant et, à perte de vue, se hérisse la sombre moisson d'épées brandies ; l'airain étincelle, frappé par le soleil, les armes lancent leur éclairs vers les nuages : ainsi, au premier souffle de vent, les vagues commencent à blanchir ; la mer peu à peu se soulève, faisant surgir d'énormes vagues,   et du plus profond de l'abîme elle se dresse vers le ciel. Voilà qu'au premier rang, frappé par une flèche stridente, le jeune Almon, l'aîné des enfants de Tyrrhus, est abattu ; le trait reste fiché au fond de sa gorge ; le sang a étouffé le filet délicat de sa voix et le faible souffle de sa vie.  Nombreux gisent alentour les corps des guerriers. Au milieu d'eux, le vieux Galèse se présente pour faire la paix ; juste entre tous, il fut jadis le plus riche des campagnards d'Ausonie : il possédait cinq troupeaux de brebis ; il rentrait dans ses étables cinq troupeaux de bœufs, et cent charrues retournaient ses terres.

 

Intervention de Junon (5)

Junon reprend l'initiative (vers 540 à 622)   

 

Junon somme Allecto de retourner aux enfers (540-571)

  Et pendant que dans la plaine se succèdent des combats égaux, la déesse, promesse accomplie, se sent dégagée : la guerre baigne dans le sang ; le combat a produit ses premières victimes. Elle quitte l'Hespérie et, en partant, portée par les souffles célestes, triomphante et remplie d'orgueil, elle s'adresse à Junon :  "Voilà donc que pour toi j'ai établi la discorde en une guerre douloureuse ; dis-leur de devenir amis et de conclure des traités d'alliance, maintenant que j'ai couvert les Troyens de sang ausonien. Je ferai même plus, si je suis sûre que tu le veux vraiment. Je pousserai à la guerre les villes voisines en lançant des rumeurs ; j'allumerai dans leurs cœurs la passion insensée de la guerre ; de partout viendront des renforts ; dans les champs, je sèmerai des armes". Alors Junon lui répond : "Assez de terreur et de ruses ; les causes de la guerre sont là, on se bat au corps à corps, les armes prises d'abord au hasard sont inondées d'un sang frais.  Voilà les noces, voilà l'Hyménée que doivent célébrer l'illustre rejeton de Vénus et le roi Latinus en personne. Mais que toi, tu erres trop librement dans les hauteurs éthérées, Jupiter ne l'accepterait pas, lui qui règne au sommet de l'Olympe. Vide les lieux. Et si par hasard il faut encore fournir quelque effort,   je déciderai moi-même". Ainsi avait parlé la Saturnienne. Allecto alors déploie ses ailes bruissantes de serpents, et se dirige vers le Cocyte, délaissant les sommets célestes. Il existe, au centre de l'Italie, au pied de hautes montagnes, un endroit illustre, au renom répandu dans maintes contrées,  la vallée d'Ampsanctus. De part et d'autre, un bois l'enserre de ses sombres flancs aux frondaisons touffues et, au centre, les rochers retentissent du fracas d'un torrent bruyant au tourbillon sinueux. On montre là un antre horrible et les soupiraux du cruel Dis ; dans une faille de l'Achéron, un gouffre énorme découvre   des gorges pestilentielles, où va se cacher l'Érinye, l'odieuse divinité, qui soulageait ainsi la terre et le ciel de sa présence.

 

Junon ouvre les portes de la guerre (572-622)   

  Entre-temps cependant, la reine, fille de Saturne, n'en met pas moins la dernière main à la guerre. Après la mêlée, les bergers en foule se ruent vers la ville  où ils portent les cadavres du jeune Almon et de Galèse, tout défiguré ; ils implorent les dieux et prennent Latinus à témoin. Turnus est là et, au milieu des griefs qu'attisent ces meurtres, il fait croître la peur : "On appelle les Troyens sur le trône ; la race phrygienne se mêle aux Latins ; lui, on l'écarte du palais !"   Alors sont appelés les fils des matrones affolées par Bacchus qui dansent dans les bois touffus - le nom d'Amata est influent - ; ils se rassemblent de partout et ne cessent d'invoquer Mars. Et aussitôt, malgré les oracles, malgré les destins, contre la volonté des dieux, tous réclament l'abominable guerre.  Ils se bousculent pour assiéger la demeure du roi Latinus ; lui, tel un roc immobile dans la mer résiste, tel un bloc, quand survient un bruit assourdissant, il se maintient de toute sa masse, entouré de vagues grondantes ; en vain rocs et pierres couvertes d'écume mugissent alentour,   tandis que refluent les algues qui viennent battre son flanc. Mais, il n'a nullement le pouvoir de vaincre une décision aveugle ; les choses obéissent à la volonté de la cruelle Junon ; dès lors, le vieillard, prenant sans cesse à témoin les dieux et les vents impalpables, dit : "Hélas ! Les destins nous brisent ! La tourmente nous emporte !  Malheureux, vous serez châtiés et paierez de votre sang sacrilège. Toi, Turnus, ô malédiction !, un triste supplice t'attend, et les vœux que tu feras aux dieux viendront trop tard. Car, pour moi, est venu le repos ; et je suis arrivé indemne près du port, il ne me manque plus qu'une mort sereine". Il ne dit rien de plus,   s'enferma dans sa demeure et abandonna les rênes des affaires. Dans le Latium d'Hespérie régnait une coutume qui, pour les cités albaines, devint aussitôt sacrée et que Rome, puissante entre toutes, respecte encore aujourd'hui, lorsqu'elle met Mars en branle pour combattre, qu'on se prépare à porter la guerre et ses larmes chez les Gètes,  ou chez les Hyrcaniens ou les Arabes, à partir pour les Indes, à poursuivre l'Aurore ou à reprendre aux Parthes leurs enseignes. Il existe deux portes de la Guerre - c'est leur nom -, rendues sacrées par la religion et la crainte qu'inspire Mars le redoutable ; cent verrous d'airain et des fers d'une résistance infinie les ferment,   et Janus, qui les garde, ne s'éloigne pas de leur seuil. Dès que les Pères ont décidé de la guerre, le consul en personne, dans sa trabée de Quirite, ceinte à la Gabienne, centre des regards, ouvre les portes qui grincent sur leurs gonds ; c'est lui qui appelle aux combats, et tout le reste de l'armée suit,  tandis que les cornes d'airain l'approuvent de leur souffle rauque. Conformément à cet usage, on invitait Latinus à déclarer la guerre aux Énéades et à ouvrir les sinistres portes. Mais le père vénérable s'abstint d'y toucher, se détourna et, renonçant à cet odieux office, se retira dans une obscure retraite.   Alors la Reine des dieux descend du ciel et, de sa propre main, pousse les portes lentes à s'ouvrir ; et d'un tour des gonds, la Saturnienne rompt les serrures de fer des portes de la Guerre.

 

La guerre embrase l'Italie

Début du catalogue des Italiens (vers 623 à 705)   

 

Préparatifs de guerre et invocation aux muses (623-646)

  L'Ausonie, auparavant calme et immobile, s'embrase ; les uns s'apprêtent à fouler les plaines, d'autres, dans la poussière,  se déchaînent sur de fières montures ; tous veulent combattre. Certains enduisent leurs boucliers polis et leurs traits brillants d'une graisse généreuse et aiguisent leurs haches sur une pierre ; ils aiment voir les enseignes se lever et entendre le son des trompettes. Et même, en cinq grandes villes on a dressé des enclumes et on forge des armes : ce sont Atina la puissante, et Tibur l'orgueilleuse, Ardée et Crustuméries et Antemnes aux belles tours. Certains forgent des casques pour protéger les têtes ; on tresse des boucliers faits de claies d'osier ; on façonne des cuirasses d'airain ou de fines jambières d'argent malléable.  Ici l'honneur porté au soc et à la faucille cède le pas ; ici s'efface l'amour de la charrue ; on remet au four les glaives des aïeux. Déjà sonnent les trompettes ; la tessère circule, signe de ralliement pour la guerre. L'un, tout agité, sort de sa maison avec son casque ; un autre attèle sous le joug ses chevaux frissonnants, prend son bouclier,   revêt sa cuirasse aux fils d'or et ceint sa fidèle épée. Maintenant, déesses, ouvrez l'Hélicon ; entonnez vos chants ; Qui furent ces rois poussés à la guerre ? Quelles forces les suivirent ? Quelles armées couvrirent nos plaines ? Quels héros firent fleurir alors l'Italie, notre terre nourricière ? Quelles armes l'embrasèrent ?  Vous, ô déesses, vous gardez ces souvenirs et pouvez les rappeler ; à nous, parvient à peine un faible souffle de ces exploits.

 

Début du Catalogue des Italiens (647-705)   

  Cruel, venu du rivage tyrrhénien, Mézence, le contempteur des dieux, fut le premier à entrer en guerre, à armer des troupes. Auprès de lui se tient Lausus son fils ; nul ne fut plus beau,   mis à part Turnus le Laurente. Lausus, dompteur de chevaux et chasseur de fauves, amène en vain de la ville d'Agylla une suite de mille guerriers, lui qui aurait mérité d'être plus heureux sous les ordres d'un père, qui aurait été digne de n'avoir pas Mézence pour père. 

  Derrière eux, montrant fièrement dans un pré son char orné de palmes et ses chevaux victorieux, voici le fils du bel Hercule, le bel Aventinus ; il porte sur son bouclier l'insigne paternel, cent reptiles et une hydre entourée de serpents. C'est cet enfant que, dans les bois de l'Aventin, Rhéa la prêtresse,   en un furtif enfantement, produisit aux rives de la lumière. Mortelle, elle fut unie au dieu, lorsque Hercule le Tirynthien, vainqueur après la mort de Géryon, toucha aux terres des Laurentes et baigna ses bœufs d'Hibérie dans le fleuve tyrrhénien. Ses hommes ont en main des traits et des piques redoutables à la guerre ;  ils combattent avec un poignard arrondi et une pointe sabellique. Lui, debout, enroulait autour de lui une immense peau de lion, aux poils hirsutes et effrayants, et sa tête était couverte du mufle aux crocs blancs. Ainsi pénétrait-il dans le palais royal ; il faisait peur, les épaules recouvertes du manteau d'Hercule.

  Alors deux jumeaux quittent les murailles de Tibur, nation qui tient son nom de leur frère Tiburtus ; ce sont Catillus et l'ardent Coras, de jeunes Argiens, qui se portent au premier rang du combat, entre les traits. On dirait deux Centaures, nés de la Nuée, qui descendent  du sommet de la montagne, quittant dans leur course rapide l'Homole et l'Othrys enneigés ; l'immense forêt s'ouvre à leur passage, et les broussailles cèdent à grand fracas.

  Le fondateur de Préneste lui non plus ne manqua pas à l'appel, le roi, né de Vulcain au milieu des troupeaux champêtres,   et trouvé dans un foyer, comme l'ont cru toutes les générations. C'est Caeculus. Une foule de campagnards l'accompagne : les habitants de la haute Préneste et des champs de la Gabies de Junon, ceux qui vivent près du frais Anio et dans les rochers herniques, humides de la rosée de leurs rivières, tes protégés, ô riche Anagnia,  et toi vénérable Amasénus. Ils ne possèdent pas tous armes, boucliers et chars bruyants. La plupart d'entre eux lancent des glands de plomb gris ; certains tiennent une pique dans chaque main ; ils protègent leur tête en se coiffant de bonnets fauves de peau de loup. Ils ont pour coutume de marcher avec le pied gauche nu, une botte de cuir brut couvrant l'autre pied.

  Mais le fils de Neptune, Messapus, dompteur de chevaux, que nul ne peut, par ordre divin, faire tomber ni par le feu, ni par le fer, appelle soudain aux armes des peuples paisibles depuis longtemps, et des troupes déshabituées de la guerre ; il reprend les armes. Ce sont les armées fescenninnes, et les Èques Falisques ; ceux qui occupent les sommets du Soracte et les champs de Flavina, ainsi que le lac de Ciminus avec sa montagne, et les bois de Capène. Ils avançaient en rangs égaux, et chantaient le roi : tels des cygnes au plumage neigeux qui, dans la brume humide,   rentrent de leur pâture, et dont le col lance des chants mélodieux. Ainsi résonnent le fleuve et au loin le marais d'Asie frappé par l'écho. Nul ne penserait qu'un essaim si vaste est fait de troupes armées ; on dirait plutôt une nuée d'oiseaux criards venus du large  pour s'abattre en tourbillon sur le rivage.

 

La guerre embrase l'Italie (2) (vers 706 à 817)   

 

Suite du catalogue des Italiens (706-782)

  Voici Clausus, issu du sang antique des Sabins ; il amène une grande armée, et il en vaut une à lui seul ; il est à l'origine de la tribu et de la famille Claudia, présentes aujourd'hui dans le Latium, depuis qu'une part de Rome est échue aux Sabins.   Avec eux, l'immense cohorte d'Amiterne et les vieux Quirites, toute la troupe d'Eretum et de Mutusca riche en oliviers ; voici les gens de Nomentum, des fraîches campagnes du Vélinus ; voici ceux qui habitent les rochers effrayants de Tétrica et le Mont Severus, et Caspérie, et Foruli, et le fleuve Himella ;  voici ceux qui s'abreuvent au Tibre et au Fabaris ; ceux qui viennent de la froide Nursie ; voici les troupes d'Orta et du peuple de Latinium, et ceux que baigne, en les isolant, l'Allia au nom sinistre : nombreux comme les flots qui roulent sur le marbre de la mer de Libye, lorsque le cruel Orion s'enfonce dans les houles de l'hiver,   ou comme les riches épis qui mûrissent sous un soleil nouveau, dans la plaine de l'Hermus ou dans les champs blondissants de Lycie. Les boucliers résonnent, et la terre s'effraie sous le piétinement des soldats.

  Ici, un rejeton d'Agamemnon, Halésus, hostile au nom troyen, attelle ses chevaux à son char et rallie à Turnus mille peuples ardents :  ceux dont les bêches retournent les flancs du Massique, la riche terre de Bacchus ; ceux qu'envoyèrent, de leurs hautes collines, les vieux Auronques et, près d'eux, ceux qui occupent les plaines de Sidicinum ; ceux qui viennent de Calès ; et les voisins des bas-fonds du Volturne, ainsi que l'âpre Saticule   et la troupe des Osques. Ils ont comme armes de jet des aclys arrondies, qu'ils ont coutume de fixer à l'aide d'une lanière souple. Au bras gauche, un bouclier de cuir, et pour le corps à corps, des épées recourbées.

  Et toi, Oebalus, tu ne t'en iras pas sans être cité dans nos poèmes. Télon, dit-on, t'a engendré avec une nymphe du Sébéthos,  lorsque, déjà âgé, il régnait sur Capri, l'île des Télébœns ; mais son fils, qui ne se contentait plus des champs paternels, déjà alors faisait peser au loin sa domination, sur les Sarrastes, sur les plaines que draine le Sarno, sur les habitants de Rufrae, de Batulum et des campagnes de Célemne, et sur ceux que dominent les hauts remparts d'Abella, riche en pommiers. Ils sont habitués à lancer la cateia, à la manière teutonne ; une écorce arrachée au chêne-liège protège leurs têtes ; leurs peltes garnies de bronze scintillent ; scintille aussi leur épée d'airain.

  Et toi, Ufens, la montueuse Nersa t'a envoyé à la guerre, toi qu'illustrèrent ton renom et tes heureux faits d'armes, et dont le peuple redoutable est rompu aux grandes chasses en forêt ; c'est la race des Èques, rivés à une âpre contrée. Ils travaillent la terre, revêtus de leurs armes, et leur plaisir constant, c'est de rapporter de nouvelles proies et de vivre de rapines.  

  De plus arriva aussi, du peuple de Marruvium, un prêtre, coiffé d'un casque orné de feuillage et de fertile olivier. Envoyé du roi Archippus, c'est le très vaillant Umbro, dont les gestes et les chants d'habitude répandaient le sommeil sur la race des vipères et des hydres aux intenses sifflements.  Il avait l'art d'apaiser leurs colères et soulageait leurs morsures, mais il ne réussit pas à se guérir du coup d'une pointe dardanienne, et contre sa blessure ses chants envoûtants ne furent d'aucun secours, pas plus que les herbes cueillies dans les montagnes des Marses. Le bois d'Angitia, le Fucin et ses eaux cristallines,   les lacs limpides ont pleuré sur toi.

  S'avançait aussi, très beau guerrier, le rejeton d'Hippolyte, le brillant Virbius ; c'est la vénérable Aricie qui l'envoie. Il avait été élevé dans le bois sacré d'Égérie, près du rivage humide où se dresse l'autel de Diane, apaisante et regorgeant d'offrandes.  Selon la légende en effet, Hippolyte, mort victime de la ruse de sa belle-mère, après avoir payé de son sang la vengeance paternelle, écartelé par des chevaux affolés, vit une seconde fois les astres de l'éther et les hautes brises célestes : les herbes de Péon et l'amour de Diane l'avaient rappelé à la vie. Alors le père tout puissant, indigné de voir un mortel revenir des ombres infernales vers la lumière de la vie, précipita lui-même, de son foudre, dans les ondes du Styx, l'inventeur d'un tel art médical, le fils de Phébus. Mais Trivia la généreuse cacha Hippolyte en un lieu secret,  et le relégua dans le bois de la nymphe Égérie, pour y mener, solitaire, une vie obscure dans les forêts d'Italie, où son nom serait transformé en Virbius. C'est pourquoi aussi on écarte du temple et des bois sacrés de Trivia les chevaux aux sabots de corne qui, effrayés par des monstres marins,   ont versé sur le rivage le char et le jeune Hippolyte. Dans l'étendue de la plaine, son fils n'en poussait pas moins ses chevaux ardents et, sur son char, il se ruait aux combats.

 

Fin du catalogue des Italiens (783-817)    

  Turnus en personne, de toute sa prestance, va et vient parmi les premiers, les armes à la main, dominant la foule de la tête.  Son haut casque, empanaché d'une triple crête, soutient une Chimère, dont la gueule souffle du feu comme l'Etna ; plus les combats se font cruels et baignent dans le sang, plus elle rugit et devient farouche sous l'effet des sinistres flammes. Sur le fin bouclier, Io, les cornes levées, en une empreinte d'or,   figurait, déjà couverte de soies, déjà génisse, - thème si répandu ! - avec Argus, le gardien de la jeune vierge, et son père Inachus déversant un fleuve d'une urne ciselée. Une nuée de fantassins suit Turnus, et des armées portant boucliers emplissent les plaines ; il y a la jeunesse argienne,  et la troupe des Auronques, les Rutules et les Sicanes antiques, la troupe des Sacranes, les Labicans avec leurs boucliers peints ; il y a ceux qui labourent tes vallons, Tibérinus, et les saintes rives du Numicus ; ceux qui retournent à la charrue les collines des Rutules, et la crête de Circé. Sur ces champs règnent   Jupiter Anxurus et Féronia, qui se complaît dans un bois verdoyant ; là s'étend le sombre marais de Satura, et l'Ufens glacé cherche sa voie à travers de profondes vallées, avant de disparaître dans la mer.

  Après eux, de chez les Volsques, arrive Camille avec une colonne de cavaliers et des bataillons rutilants sous le bronze.  Guerrière, elle n'a pas accoutumé ses mains de femme à la quenouille ni aux corbeilles de Minerve ; mais fille endurante aux durs combats, ses pieds à la course devancent les vents. Elle aurait pu survoler un champ de blé, sans le toucher, et sans abîmer, dans sa course, les tendres épis ;   ou, suspendue à une vague gonflée, elle aurait pu marcher en pleine mer, sans y tremper les plantes de ses pieds agiles. Tous les jeunes sortent des maisons et des champs, et aussi la foule des matrones ; tous l'admirent et la regardent passer ; l'esprit stupéfait, ils restent bouche bée en contemplant la pourpre,  parure royale, qui voile ses frêles épaules, la fibule d'or qui enserre sa chevelure, sa manière de porter un carquois de Lycie et le myrte champêtre fixé sur sa lance.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT VIII


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propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V08-Plan.html

 

 VISIONS DE LA ROME FUTURE :

PALLANTÉE - LE BOUCLIER D'ÉNÉE

 

Les alliés de Turnus et les conseils de Tibérinus à Énée (1-67)

Énée en route vers Pallantée (68-101)

Évandre accorde son aide à Énée et l'associe au culte d'Hercule (102-189)

Origine : Hercule et Cacus (190-267)

La cérémonie - L'hymne à Hercule (268-305)

Histoire du Latium avant Évandre (306-336)

Évocation de la future Rome (337-369)

Vénus chez Vulcain (370-415)

Vulcain dans l'antre des Cyclopes (416-453)

Énée et ses alliés étrusques et arcadiens (454-519)

Un prodige encourage Énée (520-540)

Énée quitte Pallantée (541-584)

Énée au camp de Tarchon (585-607)

La panoplie d'Énée (608-625)

Scènes de l'histoire romaine avant Auguste (626-670)

Octave-Auguste - Conclusion (671-731)

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche de renforts (vers 1 à 101)    

 

Les alliés de Turnus et les conseils de Tibérinus à Énée (1-67)

  Dès que, dans la citadelle laurente, Turnus eut levé l'étendard de la guerre, dès qu'il eut fait sonner les cors au chant rauque, fouetté ses ardents chevaux et entrechoqué ses armes, les esprits se troublèrent. D'un même élan, dans le tumulte et l'épouvante,  le Latium entier se soulève et la jeunesse se déchaîne furieusement. Les principaux chefs, Messapus et Ufens et Mézence, le contempteur des dieux, rassemblent des forces de toutes parts et vident de leurs laboureurs les champs immenses. On envoie aussi Vénulus à la ville du grand Diomède   pour demander de l'aide et l'informer de la situation : 'des Troyens sont installés au Latium ; Énée est là avec une flotte ; portant avec lui ses pénates vaincus, il se prétend le roi exigé par les destins ; de nombreux peuples rallient le héros dardanien, et son nom se répand au loin dans le Latium :  quel projet révèlent ces débuts et, si la fortune le favorise, quelle issue il espère de ce combat, Diomède doit le savoir plus clairement encore que les rois Turnus ou Latinus'. Voilà ce qui se passe au Latium. Le héros né de Laomédon, voyant cela, hésite, immergé dans un océan de soucis.   Son esprit rapide, emporté tantôt ici, tantôt là, est tiraillé entre divers partis qu'il tourne et retourne en tous sens. Ainsi, dans des vases de bronze, la lumière tremblante de l'eau frappée par le soleil ou les rayons d'une lune bien claire, virevolte partout au loin et bientôt s'élève dans les airs,  se reflétant aux plafonds ouvragés d'une haute demeure. C'était la nuit et, par toute la terre, les êtres vivants, oiseaux et troupeaux, fatigués, étaient plongés dans un sommeil profond. Alors, au bord du fleuve, dans la fraîcheur, sous la voûte céleste, le vénérable Énée, le cœur inquiet et attristé par la guerre,   s'étendit pour livrer enfin ses membres au repos. Alors lui apparût en personne le dieu du lieu, Tibérinus au beau cours. Il se dressa, sous l'aspect d'un vieillard, parmi les feuillages des peupliers : une fine étoffe de lin l'enveloppait d'un voile glauque et de sombres roseaux couvraient sa chevelure.  Il adressa au héros des paroles qui dissipèrent ses soucis : "Rejeton d'une race divine, toi qui nous ramènes la ville de Troie, arrachée aux ennemis, toi le sauveur de Pergame l'éternelle, toi qu'attendent la terre des Laurentes et les campagnes du Latium, ici tu trouveras une demeure sûre, des pénates sûrs ;   ne renonce pas, ne crains pas les menaces de guerre ; toute la rancœur des dieux et leurs colères s'en sont allées. Et maintenant, ne va pas croire qu'il s'agit là de songes vains : tu découvriras, sous les yeuses de la rive, une énorme truie, mère de trente petits ; toute blanche, elle sera étendue sur le sol,  et pendus à ses mamelles, ses petits, eux aussi, seront blancs. (Ce sera l'endroit d'une ville, un havre sûr après les épreuves.) Ensuite, lorsqu'auront passé trois fois dix années, Ascagne fondera une ville, Albe au nom clair. Je t'annonce des faits très certains. Maintenant, écoute, je vais te dire   en peu de mots comment tu sortiras vainqueur de ce qui te menace. Des Arcadiens, peuple issu de Pallas, sont venus sur nos rives, accompagnant leur roi Évandre et suivant ses enseignes. Ils ont choisi un endroit et sur nos collines ont établi une ville, nommée Pallantée, du nom de leur ancêtre Pallas.  Ils sont continuellement en guerre avec le peuple latin ; prends-les dans ton camp comme alliés et fais un pacte avec eux. Moi je te conduirai droit au but, le long de mes rives et de mon cours, tes rames te transporteront à contre courant sans difficulté. Allons, debout, fils de déesse. Dès que s'effaceront les premières étoiles,   adresse à Junon les prières rituelles, et par des vœux et des supplications, triomphe de sa colère et de ses menaces. Une fois vainqueur, tu me rendras les honneurs que tu me dois. Je suis ce fleuve abondant que tu vois, rasant mes rives à travers de fertiles campagnes ; je suis Thybris l'azuré, le fleuve le plus aimé des dieux du ciel ;  ici, se trouve ma grande demeure, et ma source sort de hautes cités." Sur ces paroles, le dieu du fleuve alla se cacher au fond des eaux, gagnant les profondeurs ; la nuit s'acheva et Énée sortit de son sommeil.

 

Énée en route vers Pallantée (68-101)    

  Il se leva et, regardant la lumière du soleil qui montait dans l'éther, il prit selon le rite de l'eau du fleuve au creux de ses mains,   lançant ces paroles vers le ciel : "Nymphes, Nymphes laurentes, d'où sourdent les fleuves, et toi, ô vénérable Thybris, père d'un fleuve sacré, accueillez Énée et écartez enfin de lui les dangers. Où que te retienne l'eau de ta source, toi qui prends pitié de nos malheurs,  où que tu jaillisses du sol dans toute ta splendeur, toujours je t'honorerai, toujours mes présents te célébreront, ô fleuve cornu, qui règnes sur les eaux de l'Hespérie. Aide-moi tout simplement et, dans ta bonté, confirme-moi tes volontés." Il dit, choisit dans sa flotte deux birèmes, les équipe de rameurs,   et fournit en même temps des armes à ses compagnons. Et voilà que soudain s'offre à sa vue un prodige étonnant : une truie blanche, de la même couleur que sa portée, est couchée dans la forêt, se détachant sur la verdure du rivage. Apportant les objets sacrés, le pieux Énée t'immole cette bête,  ô très puissante Junon, et la place sur l'autel avec ses petits. Tout au long de cette longue nuit, Thybris calme ses eaux gonflées ; l'onde reflue silencieuse et s'immobilise doucement, au point que, comme celle d'un étang ou d'un paisible marais, la surface de l'eau reste plane, rendant superflue toute lutte des rames.   Alors, ils accélèrent l'allure de leur course, dans une joyeuse rumeur ; le sapin graissé glisse sur les flots ; les ondes s'étonnent, la forêt aussi s'étonne, peu accoutumée à voir briller au loin des boucliers de guerriers et voguer sur le fleuve des carènes peintes. Durant un jour et une nuit, les hommes peinent sur leurs rames ;  ils remontent les longues courbes du fleuve, à l'ombre des arbres, et, sur la calme surface de l'eau, fendent les forêts verdoyantes. Le disque enflammé du soleil avait parcouru la moitié de son cercle, quand ils aperçoivent au loin des murailles, une citadelle, et les toits de quelques maisons ; ce pauvre royaume que, aujourd'hui,   la puissance romaine a élevé jusqu'au ciel, appartenait alors à Évandre. Très vite, les Troyens tournent leurs proues et s'approchent de la ville.

 

Évandre accueille les Troyens (vers 102 à 189)    

 

Évandre accorde son aide à Énée et l'associe au culte d'Hercule (102-189)

  Justement ce jour-là, le roi arcadien offrait un sacrifice solennel au grand fils d'Amphitryon et à d'autres divinités, dans un bois sacré, aux portes de la ville. Avec lui, son fils Pallas,  avec lui, toute l'élite de la jeunesse et son modeste sénat  offraient de l'encens, tandis qu'un sang tiède fumait près des autels. Dès qu'ils voient les hautes embarcations glisser à travers le bois épais, et les hommes silencieux penchés sur leurs rames, ils s'effrayent à cette vision soudaine, et tous ensemble se lèvent,   quittant les tables. Courageusement Pallas interdit d'interrompre  les rites sacrés ; javelot en main, il vole lui-même à leur rencontre, et de loin, du haut d'un tertre, il leur dit : "Jeunes gens, quelle cause vous pousse à explorer des voies inconnues ? Où allez-vous ?". "Quelle est votre race ? Votre patrie ? Apportez-vous ici la paix ou la guerre ?"  Alors du haut de sa pouppe, le vénérable Énée, de la main,  tend un rameau d'olivier en gage de paix, et dit : "Tu vois devant toi des Troyens, et des armes hostiles aux Latins ; ceux-ci, en une guerre insolente, nous ont repoussé, nous des fugitifs. Nous voulons voir Évandre. Portez-lui ceci et dites-lui ceci :   l'élite des chefs dardaniens est venue solliciter une alliance militaire".  Stupéfait en entendant ce nom si prestigieux, Pallas dit : "Qui que tu sois, viens, adresse-toi directement à mon père, et entre dans notre demeure comme notre hôte". D'un geste, il l'accueille, l'étreint, et lui serre longuement la main.  S'étant avancés, ils pénètrent dans le bois sacré et s'éloignent du fleuve.  Alors Énée parle au roi en termes amicaux : "Ô le meilleur des Grecs, la Fortune a voulu que je t'adresse des prières, et que je tende vers toi des rameaux entrelacés de bandelettes ; vraiment, que tu sois un chef grec, un Arcadien, ne m'a pas effrayé,   ni non plus que ta naissance fasse de toi un allié des Atrides.  C'est ma valeur, ce sont les saints oracles des dieux, et la parenté de nos ancêtres, ton renom universellement répandu, qui m'ont lié à toi ; ce sont les destins qui ont guidé ma volonté. Dardanus, le premier père de la ville d'Ilion, son fondateur,  est né d'Électre, la fille d'Atlas, comme l'attestent les Grecs ;  il aborda chez les Teucères ; Électre naquit du géant Atlas, qui soutient de ses épaules toute la voûte de l'éther. Vous (Arcadiens), avez pour père Mercure, que la brillante Maia conçut et mit au monde sur le sommet glacé du Cyllène ;   or, si nous accordons quelque crédit à la tradition,  c'est le même Atlas, qui porte les astres du ciel, et qui engendra Maia. Ainsi se répartissent nos deux races, issues d'un seul et même sang. Fort de tout cela, je n'ai recouru ni à des légats, ni à des artifices pour établir avec toi un premier contact ; je suis venu moi-même,  te présenter ma personne, et m'approcher en suppliant de ton seuil. Un même peuple, les Dauniens, nous pourchasse en une guerre cruelle ; s'ils nous repoussaient, rien ne les empêcherait, à ce qu'ils croient,  de soumettre complètement à leur joug l'Hespérie tout entière, que baignent tant la mer Supérieure que la mer Inférieure.   Accepte ma foi, donne-moi la tienne. Nos cœurs sont vaillants à la guerre, nous avons du courage, et notre jeunesse s'est signalée par ses exploits." Énée s'arrêta. Depuis un moment, pendant qu'il parlait, Évandre parcourait du regard son visage, ses yeux, son corps tout entier. Alors il intervient brièvement : "Ô toi, le plus vaillant des Troyens,  que je suis heureux de t'accueillir, de te connaître ! Comme tu me rappelles  les paroles de ton père, la voix, le visage du grand Anchise ! Oui, je me souviens qu'en visite au royaume de sa sœur Hésione, Priam, le fils de Laomédon, fit un voyage à Salamine, et que, dans la foulée, il vint visiter le territoire glacé de l'Arcadie.   À cette époque, la jeunesse revêtait mes joues de sa première fleur,  j'admirais les chefs troyens, j'admirais aussi le fils de Laomédon, mais de tous, celui qui m'impressionnait le plus, c'était Anchise. Avec l'ardeur de la jeunesse, je brûlais du désir d'interpeller le héros et d'unir ma main à la sienne.  Je m'approchai de lui et, empressé, le conduisis sous les murs de Phénée.  Lorsqu’il prit congé, il m'offrit son magnifique carquois, avec des flèches de Lycie, sa chlamyde tissée de fils d'or, et les deux freins dorés que possède maintenant mon cher Pallas. C'est dire que cette main demandée vous est déjà donnée en signe d'alliance.   Demain, dès le retour de la lumière sur la terre, je vous laisserai repartir, tout heureux de l'assistance reçue, et vous aiderai de mes ressources. D'ici là, puisque vous êtes venus ici en amis, avec ferveur célébrez avec nous ces rites annuels, qu'il est sacrilège de différer, et désormais soyez des familiers à la table de vos alliés".  Sur ces paroles, il fait rapporter les mets du banquet et les coupes qui avaient été enlevées ; il fait lui-même asseoir ses hôtes sur le gazon, s'occupant particulièrement d'Énée, qu'il invite à siéger sur un trône d'érable, garni d'un coussin et d'une épaisse peau de lion. Puis des jeunes gens choisis et le prêtre de l'autel s'empressent   d'apporter les chairs grillées de taureau, d'emplir des corbeilles de galettes faites de fine farine de Cérès, et de servir la liqueur de Bacchus. Énée et les jeunes Troyens reçoivent le dos entier d'un taureau et les entrailles lustrales. Lorsqu'ils eurent apaisé leur faim et satisfait leur appétit,  le roi Évandre expliqua : " Ces cérémonies annuelles, ces banquets traditionnels, cet autel dédié à une si grande divinité, nulle superstition vaine ou ignorante des anciens dieux ne nous les a imposés ; nous faisons cela parce que nous avons échappé à de dangereux périls, ô notre hôte troyen, et nous reproduisons des honneurs bien mérités." 

 

Le culte d'Hercule (vers 190 à 305)    

 

 Origine : Hercule et Cacus (190-267)

  "Tout d'abord, regarde, parmi les rochers, ce bloc qui menace de tomber ; tu vois au loin ces masses disjointes, ce refuge abandonné dans la montagne, ces rochers écroulés en un vaste éboulis. Ici se trouvait jadis, cachée au fond d'un renfoncement, la caverne de Cacus, monstre à demi-humain, à face sauvage ;  il la rendait inaccessible aux rayons du soleil, et toujours son sol était tiède des suites d'un récent carnage ; accrochées avec insolence aux montants des portes, pendaient des têtes livides et souillées de pus. Ce monstre avait pour père Vulcain ; il déplaçait sa masse énorme, vomissant par la bouche les sombres feux paternels.   À nous aussi qui le souhaitions, le temps nous offrit un jour, l'arrivée secourable d'un dieu. En effet, le grand vengeur, fier du massacre du triple Géryon et de son butin, l'Alcide, était chez nous ; en vainqueur, il menait des taureaux impressionnants ; son troupeau occupait la vallée et les rives du fleuve.  Mais Cacus, dont l'esprit emporté et farouche jamais n'aurait renoncé à l'audace de mettre en œuvre une scélératesse ou une ruse, détourna de leurs enclos quatre taureaux magnifiques, et autant de génisses, superbes de beauté. Pour éviter des marques de pas dirigées vers l'avant,   il les tira par la queue dans sa caverne, inversant ainsi leurs traces. Il dissimula les bêtes enlevées dans son antre obscur. Si on les cherchait, nul indice ne conduirait à la caverne. Entre-temps, comme le fils d'Amphitryon faisait sortir de leurs pâtures les bêtes rassasiées et préparait leur départ,  les bœufs, en partant, se mettent à beugler ; le bois tout entier résonne de leurs plaintes, et on quitte les collines dans les cris. Une des génisses alors donna de la voix et, dans l'antre immense, la prisonnière mugit, trompant ainsi les espoirs de Cacus. Alors véritablement la douleur embrasa l'Alcide d'une bile noire ;   fou de colère, il saisit ses armes, sa lourde massue de chêne noueux, et gagna en courant les crêtes élevées de la montagne. Alors, pour la première fois, les nôtres virent un Cacus effrayé, aux regards éperdus ; il s'enfuit aussitôt, plus rapide que l'Eurus, cherchant à gagner sa caverne ; la peur lui collait des ailes aux pieds.  Une fois enfermé, il rompt les attaches d'un énorme bloc de pierre, suspendu par des fers forgés par l'art paternel ;  il le jette à terre, pour que cet obstacle étaie et fortifie l'entrée. Mais déjà arrivait le Tirynthien, la rage au cœur ; il cherchait un accès, portant partout ses regards et grinçant des dents.   Par trois fois, bouillonnant de fureur, il parcourt du regard l'Aventin ;  par trois fois il tente d'ébranler la barrière de pierre, en vain ;  par trois fois, épuisé, il revient s'asseoir dans la vallée. Un bloc de silex dont toutes les arêtes étaient vives dressait sa pointe, surplombant le dessus de la caverne ; il paraissait très haut,  repaire bienvenu pour les nids de sinistres oiseaux. Comme le sommet du rocher penchait à gauche vers le fleuve, il le pressa à droite, le secoua pour le desceller de ses bases, puis, l'arrachant, le culbuta brusquement dans le vide. Le choc retentit comme un coup de tonnerre dans l'immense éther,   les rives furent ébranlées et le fleuve, épouvanté, reflua. Alors apparurent au grand jour l'antre de Cacus et son immense palais ; les cavernes ténébreuses se découvrirent dans leurs profondeurs, comme si la terre, largement ouverte sous un choc violent, dévoilait  les séjours infernaux et découvrait les royaumes livides honnis des dieux,   comme si d'en haut, on apercevait un énorme gouffre, où s'agiteraient les Mânes tremblant à l'intrusion de la lumière. Ainsi Cacus, soudain surpris par cet éclat inattendu, prisonnier au creux de son antre, et plus rugissant que jamais, est écrasé sous les traits que d'en haut lance l'Alcide, faisant arme de tout   ce qu'il trouve et l'accablant sous les branches et les pierres. Le monstre, qui n'a plus la moindre possibilité de fuir le danger, vomit de sa gueule - fait étonnant ! - des flots de fumée qui plongent sa demeure dans une obscurité aveugle et qui le dérobent aux regards. Il accumule ainsi dans la grotte  une noire fumée où le feu se mêle aux ténèbres. La colère de l'Alcide ne supporta pas cela. À travers les flammes, il plongea d'un saut à l'endroit où la fumée est le plus épaisse, et où une nuée noire bouillonne dans l'immense caverne. Alors il saisit Cacus qui crache vainement ses feux dans l'obscurité ;   il l'enserre dans le nœud de ses bras, et sans le lâcher, l'étrangle jusqu'à faire jaillir ses yeux et empêcher le sang d'irriguer sa gorge. Aussitôt, les portes sont arrachées, la sombre demeure est grande ouverte, les animaux détournés, les rapines qu'il avait niées apparaissent au grand jour ; par les pieds, on tire au-dehors son cadavre informe.  Insatiables, les assistants ne peuvent s'empêcher de regarder  les yeux effrayants, le visage et la poitrine velue du monstre,  hérissée de poils, et les feux de sa gorge, désormais éteints.

 

La cérémonie. L'hymne à Hercule (268-305)    

  Depuis ce temps, un culte est célébré et, dans l'allégresse, les générations ont conservé cette fête ; Potitius en fut l'initiateur,   et la maison Pinaria, gardienne du culte d'Hercule, éleva dans le bois sacré cet autel, que toujours nous appellerons très grand, et qui toujours sera très grand. Aussi, jeunes gens, allons-y ! Pour célébrer de si grands bienfaits, ceignez vos cheveux de feuillage ; de la main droite, tendez des coupes,  priez notre dieu commun, et de tout cœur faites des libations de vin." Évandre avait fini. Le peuplier bicolore cher à Hercule voilait d'ombre sa chevelure ; les feuilles de la couronne pendaient de sa tête, tandis qu'en main il tenait un vase sacré. Aussitôt, pleins de joie, tous versent des libations sur la table et font des prières aux dieux.   Entre-temps, dans l'Olympe qui s'incline, Vesper se rapproche. Et déjà les prêtres, Potitius en tête, vont en procession, enveloppés de peaux selon la coutume, et portant des flambeaux. On reprend le banquet ; on amène les offrandes agréables du second service ; on couvre les autels de plats bien chargés.  Alors les Saliens, les tempes entourées de rameaux de peuplier, sont là, prêts à chanter autour des autels allumés. Voici les chœurs des jeunes gens et des vieillards, dont le chant rappelle les louanges et les exploits d'Hercule : comment il étouffa ses premiers monstres, les deux serpents envoyés par sa marâtre ;   comment aussi il détruisit par la guerre les villes magnifiques de Troie et d'Oechalie, comment il endura mille travaux éprouvants, sous le roi Eurysthée, par la volonté fatale de l'inique Junon. "Toi, l'Invaincu, tu abattis de ta main les fils nés des nuages, les hybrides Hyléus et Pholus, et les monstres de la Crète,  et le gigantesque lion de Némée, sous son rocher. Les marais du Styx ont tremblé devant toi, et le portier d'Orcus, couché sur un tas d'ossements à demi-rongés, dans son antre sanglant ; aucun visage ne t'effraya, Typhée même ne te fit pas peur, si haut qu'il soit et brandissant des armes ; tu ne perdis pas tes esprits,   lorsque t'assaillit le serpent de Lerne, avec ses multiples têtes. Salut, vrai descendant de Jupiter, gloire nouvelle parmi les dieux, sois-nous propice, et d'un pas favorable participe à ta fête sacrée." Voilà ce que célèbrent leurs chants ; à tout cela, ils ajoutent la caverne de Cacus, et le monstre lui-même crachant le feu.  Tout le bois résonne de ces bruits, et les collines en renvoient l'écho.

 

La promenade dans Pallantée (vers 306 à 369)    

 

Histoire du Latium avant Évandre (306-336)

  Une fois accomplies les cérémonies religieuses, tous se dirigent vers la ville. Le roi marchait, chargé d'ans ; il avait près de lui, qui l'accompagnaient, Énée et son fils ; et la conversation rendait la route moins rude.   Énée admire et porte tout autour de lui des regards charmés ; les lieux le séduisent ; il s'enquiert de tout avec plaisir et écoute les souvenirs qui parlent des héros d'autrefois. Alors le roi Évandre, fondateur de la citadelle de Rome, dit : "En ces bois habitaient les Faunes et les Nymphes indigènes,  ainsi qu'une race d'hommes nés du tronc de chênes durs, êtres sans coutumes ni culture, qui ne savaient ni atteler des bœufs, ni amasser des richesses, ni épargner ce qu'ils avaient acquis ; la cueillette et la chasse des bêtes sauvages assuraient leur subsistance. Le premier qui vint de l'Olympe céleste fut Saturne,   exilé, privé de son trône, et fuyant les armes de Jupiter. Il rassembla cette race ignorante et dispersée en haut des collines, pour lui imposer des lois. Il choisit d'appeler ce lieu Latium, puisqu'il s'était caché, bien à l'abri, sur ces bords. Les siècles qui s'écoulèrent sous son règne, on les appelle dorés :  tant le roi maintint ces peuples dans une paix profonde, jusqu'à ce que, peu à peu, lui succède un âge dégradé, sans éclat, où la guerre faisait rage et où régnait la soif de richesses. Vinrent ensuite une troupe ausonienne et des tribus Sicanes, et à plusieurs reprises la terre de Saturne changea de nom ;   puis régnèrent des rois et le farouche Thybris au corps de géant ; c'est son nom que nous, Italiens, avons donné au fleuve Thybris, et l'ancienne Albula perdit son vrai nom. Moi, chassé de ma patrie, je voulais atteindre l'extrémité des mers, quand la toute puissante Fortune et l'inéluctable destin me firent  toucher ces lieux : je suivais les oracles redoutables de ma mère, la Nymphe Carmenta, et de son maître, le dieu Apollon".

 

Évocation de la future Rome (337-369)      

  À peine eut-il fini de parler qu'il quitta ce lieu, et montra l'autel et la porte que les Romains nomment Carmentale, antique honneur accordé à la nymphe Carmenta,   la prophétesse fatidique, qui fut la première à chanter la future grandeur des Énéades et l'illustre Pallantée. Ensuite, il montre l'immense bois sacré, que l'ardent Romulus érigea en asile, et, à l'ombre fraîche d'un rocher, le Lupercal, dédié, selon une coutume parrhasienne, à Pan Lycéen.  Et il montre aussi le bois de l'Argilète sacré, prend le lieu à témoin et raconte la mort de son hôte Argus. De là, il les conduit vers la demeure de Tarpéia et vers le Capitole, tout en or aujourd'hui, autrefois hérissé de ronces sauvages. Déjà alors, un sentiment religieux effrayant émanait de ce lieu, épouvantant   les paysans apeurés ; déjà alors, bois et rocher les faisaient trembler. "Ce bois", dit-il, "cette colline couverte de frondaisons, un dieu - lequel, on ne le sait pas -, les habite ;  les Arcadiens croient avoir vu Jupiter en personne,  quand dans sa main il agite la noire égide et ébranle les orages.  Tu vois aussi ces deux forteresses, aux murs écroulés ; ce sont des vestiges rappelant d'antiques héros. La première fut fondée par le dieu Janus, l'autre par Saturne ; l'une fut appelée Janicule, l'autre Saturnia". Tout en échangeant ces propos, ils s'approchaient   de la demeure du pauvre Évandre, apercevant ici et là des troupeaux mugissant en plein Forum romain et dans les élégantes Carènes. Dès qu'ils furent arrivés à sa maison, Évandre dit : "Ce seuil, Alcide le franchit, après sa victoire ; ce palais l'accueillit. Aie l'audace, ô mon hôte, de mépriser les richesses, et toi aussi,  sois digne du dieu ; viens, ne sois pas rebuté par notre pauvreté". Il parla et, sous les poutres de l'étroite demeure, il introduisit le grand Énée ; il le fit reposer sur une couche de feuilles, recouverte de la peau d'une ourse de Libye : la nuit était tombée et enserrait la terre de ses ailes sombres.   

 

Vénus et Vulcain au secours d'Énée (vers 370 à 453)    

 

Vénus chez Vulcain (370-415)

  Mais Vénus, en son cœur de mère, ne s'alarma pas en vain. Émue par les menaces laurentes et ce tumulte cruel, elle s'adresse à Vulcain et, dans la chambre dorée de son époux, elle commence ainsi, mêlant à ses paroles le souffle divin de l'amour : "Tant que les rois d'Argos dévastaient une Pergame condamnée  et ses tours destinées à tomber sous les feux des ennemis, pour ces malheureux, je n'ai sollicité de ton art et de ta puissance aucune aide, aucune arme. Je n'ai pas voulu te tourmenter, ô mon époux bien-aimé, ni t'imposer des travaux inutiles. Pourtant ma dette était immense à l'égard des fils de Priam,   et souvent j'ai pleuré sur les dures épreuves d'Énée. Aujourd'hui, sur l'ordre de Jupiter, il se trouve sur la terre des Rutules : aussi je viens en suppliante et, de ta puissance sacrée pour moi, j'implore en mère des armes pour mon fils. La fille de Nérée, l'épouse de Tithon ont pu, elles, te fléchir par leurs larmes.  Vois quels peuples s'assemblent, quels remparts, toutes portes fermées, aiguisent leurs armes contre moi, pour la perte des miens." Après ce discours, Vénus entoura de ses bras de neige Vulcain qui restait hésitant, le réchauffant en une tendre étreinte. Et soudain le dieu ressentit la flamme familière ; une chaleur connue   le gagna tout entier, parcourant ses membres ébranlés. Ainsi parfois, dans un roulement de tonnerre, étincelle la ligne brisée d'un éclair traversant les nuages de sa lumière. La femme remarque la chose, heureuse de ses ruses et sûre de sa beauté. Alors le dieu, enchaîné par un amour infini, dit : "Pourquoi cherches-tu si loin des raisons ? Où s'en est allée, ô déesse, ta confiance en moi ? Si jadis tu avais manifesté le même souci, il nous eût été possible alors aussi d'armer les Troyens ; ni le père tout-puissant, ni les destins n'interdisaient à Troie de rester debout, ni à Priam de survivre dix autres années encore. Et maintenant, si tu te prépares à guerroyer, si telle est ton intention, je puis te promettre tous les soins qui dépendent de mon art, et tout ce qui se peut fabriquer avec le fer ou l'électrum fondu, tout ce dont ma forge et mes soufflets sont capables. Cesse de supplier et de douter de ton pouvoir." Sur ces paroles,  il lui donna l'étreinte désirée et, abandonné sur son sein, il laissa un apaisant sommeil envahir ses membres. Plus tard, la nuit étant déjà à demi écoulée, le premier repos avait chassé le sommeil. C'est le moment où la femme qui doit vivre péniblement, de la quenouille et des délicats travaux de Minerve,   ranime la cendre et les feux assoupis du foyer ; elle mord sur la nuit pour son ouvrage, et fatigue ses servantes à la lueur des lampes, leur imposant des tâches de longue haleine, pour conserver chaste la couche de son mari et élever ses enfants. C'est ainsi, et tout aussi résolu, qu'à cette heure matinale,  le Maître des feux délaisse sa couche moelleuse pour son travail de forgeron.

 

Vulcain dans l'antre des Cyclopes (416-453)    

  Une île se dresse, proche de la côte sicane et de Lipara l'éolienne, abrupte avec ses rochers fumants. Dans ses profondeurs, une caverne et des antres etnéens, rongés par les feux des Cyclopes, retentissent de bruits ; les coups vigoureux sur les enclumes   résonnent comme des gémissements ; dans les souterrains, les masses de métal forgé sifflent et le feu souffle dans les fourneaux : c'est la demeure de Vulcain, et cette terre s'appelle Vulcanie. C'est là que, du haut du ciel, descendit alors le Maître des feux. Les Cyclopes travaillaient le fer dans une vaste caverne, Brontès et Stéropès et Pyracmon, tous nus. Façonné par leurs mains, un foudre déjà était partiellement poli, un de ces foudres si nombreux que le Père des dieux envoie sur la terre de l'immensité du ciel ; mais il restait inachevé. Déjà ils y avaient ajouté trois rayons de grêle, trois autres liés à de lourds nuages,   trois autres encore qui commandent le feu rougeoyant et l'Auster rapide. À présent, ils introduisaient les éclairs terrifiants, et le bruit et l'épouvante, et les colères aux flammes dévorantes. À côté, ils s'activaient pour Mars, à son char aux roues ailées, qui lui sert à pousser guerriers et cités dans la guerre.  Ils travaillaient aussi à l'égide effrayante, l'arme de Pallas en colère, l'ornant d'écailles de serpents en or, d'entrelacs de reptiles et, sur la poitrine de la déesse, de la Gorgone en personne, dont les yeux roulaient encore, en dépit de son cou tranché. "Arrêtez tout ", dit-il, "rangez les ouvrages commencés,   ô Cyclopes etnéens, et prêtez-moi attention : il nous faut faire des armes pour un héros valeureux. C'est le moment d'utiliser votre force, l'habileté de vos mains, toute la maîtrise de votre art. Hâtez-vous, ne tardez pas". Il n'en dit pas plus, et tous s'appliquent aussitôt, se répartissant équitablement la tâche.  Le bronze coule en larges sillons, ainsi que le métal d'or, et l'acier meurtrier se liquéfie dans la vaste fournaise. Ils façonnent un immense bouclier, défense à lui seul contre tous les traits des Latins, formé de sept disques superposés. Les uns, avec des soufflets puissants, aspirent puis rejettent des masses d'air,   d'autres plongent dans un bassin le bronze qui crépite. L'antre gémit des chocs portés sur les enclumes. Et eux d'accorder leurs efforts, de lever les bras en cadence, de manier la masse de métal dans les mâchoires des tenailles.

 

Recours aux Étrusques - Soutien de Vénus (vers 454 à 540)    

 

 Énée et ses alliés étrusques et arcadiens (454-519)

  Tandis qu'aux rivages d'Éole le dieu de Lemnos active le travail,  Évandre quitte son humble logis, éveillé par la lumière bienfaisante et le chant matinal des oiseaux sous son toit. Le vieillard se lève, se couvre d'une tunique, et attache à ses pieds des sandales tyrrhéniennes. Il fixe ensuite à son flanc et à ses épaules une épée tégéenne,   rejetant derrière son épaule gauche une peau de panthère tombante. Deux chiens de garde, quittant le seuil élevé, le précèdent et accompagnent leur maître dans sa marche. Le héros se rendait à l'endroit où s'était retiré son hôte Énée, se remémorant leurs conversations et l'aide qu'il avait promise.  De son côté Énée, tout aussi matinal, se mettait en route. Le premier était accompagné de son fils Pallas, l'autre d'Achate. Ils se rejoignent, se serrent la main, s'installent au centre de la maison, où ils peuvent enfin échanger librement quelques propos. Le roi parla le premier : "Très puissant chef des Troyens, jamais, tant que tu seras en vie, je ne croirai vaincue ni la puissance de Troie, ni son royaume. Toutefois nos forces sont bien modestes, pour secourir dans la guerre un nom si considérable ; d'un côté, le fleuve étrusque nous enferme, de l'autre, le Rutule nous presse, et ses armes sonnent près de nos murs. Mais j'ai l'intention de t'associer des peuples importants, les troupes de riches royaumes. Un hasard inespéré sera ton salut : tu te présentes au moment où les destins te réclament. Non loin d'ici se trouve, bâtie sur un antique rocher, la ville d'Agylla, à l'endroit où jadis une tribu de Lydie,   illustre à la guerre, vint occuper les sommets étrusques. Longtemps florissante, cette ville tomba ensuite aux mains du roi Mézence qui la soumit par sa superbe et la cruauté de ses armes. Pourquoi rappeler les meurtres abominables, les actes sauvages de ce tyran ? Puissent les dieux les faire retomber sur lui et ses descendants !  Il allait même, en guise de torture, jusqu'à lier des cadavres à des vivants, mains contre mains et visages contre visages, et ces êtres, en se liquéfiant en pus et en pourriture, trouvaient ainsi une mort lente, dans une affreuse étreinte. Finalement, les citoyens, lassés des abominations de ce fou furieux,   s'arment et l'assiègent, lui et son palais, massacrant ses compagnons et incendiant sa maison de fond en comble. Mais lui se dégagea du milieu du massacre et s'enfuit chez les Rutules, où maintenant le défendent les armes de son hôte Turnus. Aussi l'Étrurie tout entière s'est soulevée, saisie d'une juste fureur,  les armes à la main, réclamant le roi pour le châtier. C'est à ces milliers d'hommes, ô Énée, que je te donnerai pour chef. En effet, massés tout le long du rivage, leurs navires frémissent et demandent la levée des étendards, mais un vieil haruspice les retient, chantant les arrêts du destin : "Ô jeunes gens, élite de la Méonie,   fleuron de la vaillance des anciens héros, vous qu'excitent contre Mézence une juste rancœur et une fureur bien méritées, le destin ne permet à aucun Italien de soumettre un si grand peuple : choisissez pour chefs des étrangers'. Alors l'armée étrusque, terrifiée par ces ordres divins, s'est arrêtée dans la plaine.  Tarchon en personne m'a envoyé des ambassadeurs, porteurs de la couronne royale et du sceptre. Il me remet ces insignes pour que je me rende au camp et accepte le trône de Tyrrhénie. Mais lente et glacée, épuisée par les ans, la vieillesse m'interdit le pouvoir ; pour accomplir des actes de courage, je n'ai plus de forces, c'est trop tard !   J'y pousserais bien mon fils si, né d'une mère sabellique, il n'avait en partie cette terre pour patrie. Toi qui, par ton nom et ta naissance, jouis de la faveur du destin, toi que réclament les puissances divines, va de l'avant, ô très valeureux chef des Troyens et des Italiens. En plus, je vais t'adjoindre celui qui est mon espoir et ma consolation,  Pallas. Puisse-t-il, sous un maître tel que toi, en contemplant tes exploits, s'habituer à supporter la vie militaire et le pénible travail de Mars ; sois pour lui dès ses premières années un objet d'admiration. Je lui donnerai deux cents cavaliers arcadiens, force d'élite de notre armée, et Pallas t'en donnera autant, en son propre nom".   

 

 Un prodige encourage Énée (520-540)    

  Évandre avait à peine fini de parler ; pendant ce temps, le fils d'Anchise, Énée et son fidèle Achate gardaient les yeux fixés au sol : pleins de tristesse, ils pensaient aux multiples épreuves à venir. Mais Cythérée leur offrit un signe dans un ciel dégagé. À l'improviste, un éclair lancé du haut de l'éther  apparut avec grand fracas, et tout sembla s'écrouler d'un coup, quand éclata dans l'air le son d'une trompette tyrrhénienne. Ils regardent en haut. Un second craquement violent éclate, puis un autre : parmi les nuages, dans un coin dégagé, ils voient des armes briller dans le ciel pur, et se heurter dans un bruit de tonnerre.   Tous restèrent stupéfaits ; seul le héros troyen reconnut ce bruit et les promesses de sa mère la déesse. Alors il dit : "Mon hôte, ne cherche pas, je t'en prie, l'événement qu'annoncent ces présages : c'est bien moi que réclame le ciel. Ma mère divine m'avait prédit qu'elle m'enverrait ce signal  si survenait la guerre, et qu'elle m'aiderait en m'apportant à travers les airs des armes forgées par Vulcain. Hélas ! Que de massacres menacent les malheureux Laurentes ! Quels châtiments tu me devras, Turnus ! Que de boucliers, de casques, que de cadavres de vaillants héros tu rouleras dans tes flots,   Soit, ô Thybris divin ! Qu'on appelle les armées et que l'on rompe les accords !"

 

Énée décide d'agir (vers 541 à 625)    

 

Énée quitte Pallantée (541-584)

  Aussitôt ces paroles prononcées, Énée se leva de son siège élevé, et commença par attiser sur les autels d'Hercule les feux endormis ; puis, en direction du lare et des modestes pénates de la veille, il s'avance joyeux. Avec Évandre, avec les jeunes Troyens,  il immole des brebis de deux ans, choisies selon les rites. Ensuite il retourne vers ses navires, retrouve ses compagnons ; parmi eux, il désigne les plus vaillants, qui le suivront à la guerre. Le reste de la troupe se laisse glisser tout à l'aise au fil de l'eau et, sans effort, descend le cours du fleuve, avec mission de porter   à Ascagne des nouvelles de leurs affaires et de son père. On donne des chevaux aux Troyens qui partent pour les champs tyrrhéniens ; à Énée, on en amène un, exceptionnel, entièrement couvert d'une toison fauve de lion, dont les griffes d'or lancent des éclairs. La rumeur s'est soudain répandue à travers la petite ville :  des cavaliers se dirigent en hâte vers le seuil du roi Tyrrhénien. Craintives, les mères redoublent de vœux ; plus le danger est proche, plus s'accroît la peur, et plus grande déjà se profile l'image de Mars. Alors Évandre, pressant la main de son fils prêt au départ, ne parvient pas à s'en arracher, et dit en pleurant :   "Ah si Jupiter me rendait mes années passées, tel que j'étais lorsque, sous les murs de Préneste, j'anéantis la première fois une armée, lorsque, en vainqueur, je fis brûler des monceaux de boucliers, lorsque ma main envoya au fond du Tartare le roi Érylus, gratifié à la naissance par sa mère Féronia de trois vies  - fait horrible - ! Il devait chaque fois mouvoir trois armures, et par trois fois être étendu dans la mort : et pourtant, la droite que voici le dépouilla à la fois de ses vies et de ses armes. Alors je ne devrais pas maintenant m'arracher à ta douce étreinte, mon enfant, et jamais Mézence ne me braverait moi, son voisin,   jamais son épée n'aurait provoqué tant de morts cruelles, ni dépeuplé sa ville d'un si grand nombre de citoyens. Mais vous, ô dieux d'en-haut, et toi maître suprême des dieux, Jupiter, je vous en supplie, prenez pitié du roi arcadien, et écoutez les prières d'un père. Si les destins,  si votre volonté toute puissante me conservent Pallas sain et sauf, si je vis, assuré de le revoir et d'être réuni à lui, je vous demande de vivre, et suis prêt à n'importe quelle épreuve. Mais si, ô fortune, tu nous menaces d'un malheur indicible, puissé-je maintenant, tout de suite, quitter cette vie cruelle,   avec ces soucis angoissants, cet espoir incertain de l'avenir, pendant que toi, cher enfant, le seul bonheur de mes vieux jours, je te tiens dans mes bras, avant qu'une nouvelle trop pénible ne vienne blesser mes oreilles !" Telles étaient les paroles d'un père au moment du suprême adieu ; ses serviteurs le ramenèrent chez lui, effondré.  

 

Énée au camp de Tarchon (585-607)    

  Et déjà, par les portes ouvertes, la cavalerie était sortie ; en tête, il y avait Énée, et son fidèle Achate, et ensuite, les autres nobles Troyens. Pallas marche dans la colonne, bien reconnaissable avec sa chlamyde et ses armes peintes, telle l'Étoile du matin, baignée par l'onde de l'Océan,   chérie de Vénus plus que les autres astres enflammés, lorsqu'elle élève dans le ciel sa tête sacrée et chasse les ténèbres. Les mères, effrayées, restent debout sur les remparts, et suivent des yeux le nuage de poussière que soulèvent les escadrons rutilants de bronze. Eux s'avancent avec leurs armes à travers les broussailles,  par les chemins les plus courts. Un cri s'élève et, la colonne formée, les sabots sonores des chevaux martèlent la plaine poudreuse. Il existe près du fleuve rafraîchissant de Caeré un bois fort étendu, sacré et célébré bien loin par la piété de nos pères ; il est, de tous côtés, enfermé au creux de collines et ceint de sombres sapins.   Selon la tradition, les anciens Pélasges consacrèrent à Silvain, dieu des champs et des troupeaux, et le bois et un jour de fête, eux qui les premiers occupèrent jadis les confins du Latium. Non loin de là, Tarchon et les Tyrrhènes avaient installé leur camp en un lieu protégé ; du haut de la colline, on pouvait voir déjà  toute la légion dressant ses tentes dans l'immensité de la plaine. Là arrivent le vénérable Énée et les jeunes gens choisis pour la guerre ; épuisés, ils veillent à reposer les chevaux et les hommes.

 

La panoplie d'Énée (608-625)    

  Mais Vénus, la déesse éclatante parmi les nuages de l'éther, était là, avec des présents ; dès qu'elle aperçut son fils,   au fond de la vallée, caché au bord du fleuve glacé, elle se présenta devant lui et lui parla en ces termes : "Voici les présents promis, façonnés avec art par mon époux. N'hésite pas, mon fils, à provoquer bientôt au combat les orgueilleux Laurentes, ou l'ardent Turnus".  Ainsi parla Cythérée. Elle chercha à étreindre son fils, puis déposa au pied d'un chêne, devant lui, des armes étincelantes. Lui, tout heureux des présents de la déesse et d'un si grand honneur, ne peut se rassasier du spectacle ; ses yeux parcourent chaque objet ; il admire, embrasse et fait passer d'une main à l'autre   le casque à la crête effrayante, qui crache des flammes, et le glaive porteur de mort, la cuirasse de bronze rigide, couleur de sang, immense, telle une nuée sombre, qui s'embrase sous les rayons du soleil et brille au loin ; puis ce sont les jambières polies, d'électrum et d'or recuits,  et la lance et le bouclier, à la contexture indescriptible.

 

Le bouclier d'Énée (vers 626 à 731)    

 

Scènes de l'histoire romaine avant Auguste (626-670)

  Étaient représentés là l'histoire de l'Italie et les triomphes des Romains ; le maître du feu, n'ignorant rien des prophéties et conscient de l'avenir, avait figuré là toute la race des futurs descendants d'Ascagne et, dans l'ordre, les guerres qui seraient livrées.   Il avait représenté, couchée dans l'antre verdoyant de Mars, une louve qui venait d'avoir des petits ; deux enfants, des jumeaux, jouaient suspendus à ses mamelles, tétant leur mère, sans nulle crainte ; elle, tournant vers l'arrière sa souple encolure, les caressait l'un et l'autre, modelant leurs corps avec sa langue.  Non loin de là, il avait figuré aussi Rome et, sur les gradins du cirque, lors de grands jeux, le rapt insolite des Sabines ; et il avait fait surgir soudain une nouvelle guerre entre Romulides et austères habitants de Cures, partisans du vieux Tatius. Ensuite, ces mêmes rois, une fois leur rivalité apaisée,   se dressaient en armes devant l'autel de Jupiter, patères en mains, en train d'immoler une truie, pour sceller leur alliance. Un peu plus loin, des quadriges lancés dans des sens opposés avaient écartelé Mettius - ah, Albain, si tu avais pu garder ta parole !-, et Tullus emportait dans la forêt les entrailles du traître,  tandis que les buissons étaient tout éclaboussés de sang. Il y avait aussi Porsenna exigeant d'accueillir Tarquin expulsé, et assiégeant la ville avec des forces écrasantes. Les Énéades se ruaient aux armes pour défendre leur liberté. On pouvait voir Porsenna, tel un forcené menaçant,   opposé à Coclès, qui avait l'audace de couper le pont, et à Clélie, qui se jetait dans le fleuve après avoir brisé ses chaînes. En haut, Manlius, le gardien de la citadelle tarpéienne, se dressait devant le temple et occupait le sommet du Capitole, tandis que le palais royal de Romulus se hérissait de chaume frais.  Ici, volant de tous côtés parmi les portiques dorés, une oie d'argent annonçait que les Gaulois étaient aux portes ; les Gaulois étaient là, dans les broussailles et, à la faveur des ténèbres, protégées par une nuit profonde, ils étaient maîtres de la citadelle. Leurs cheveux ont la couleur de l'or ; leurs vêtements sont dorés ;   dans leurs sayons rayés, on les voit briller ; ils attachent de l'or à leurs nuques blanches comme lait ; en main ils brandissent chacun deux javelots alpins, et protègent leur corps derrière de longs boucliers. Ici Vulcain avait façonné les Saliens bondissants et les Luperques nus, et les bonnets de laine et les anciles, tombés du ciel ;  de chastes matrones, dans leurs souples chars suspendus, circulaient dans la ville pour accomplir les cérémonies. Plus loin encore, il avait ajouté les demeures du Tartare, et les hautes portes de Dis, et les châtiments réservés aux crimes, et toi, Catilina, suspendu à un rocher menaçant, tremblant devant les Furies   et, à l'écart, les hommes justes, à qui Caton donnait des lois.

 

Octave-Auguste - Conclusion (671-731)    

  Et parmi ces sujets se profilait largement, l'image d'une mer houleuse, toute d'or, dont les flots sombres s'éclairaient pourtant d'une écume blanche : tout autour tournaient de clairs dauphins d'argent, balayant de leurs queues la surface de l'eau, et fendant les flots.  Au centre, on pouvait voir des flottes d'airain, les combats d'Actium ; on pouvait voir s'agiter, sous le déploiement des forces de Mars, le promontoire de Leucate tout entier, et luire les reflets d'or des flots. D'un côté, menant les Italiens au combat, César Auguste, entouré des pères et du peuple, avec les pénates et les grands dieux,   se dresse en haut de la poupe ; de ses tempes bénies jaillissent deux flammes, et l'étoile paternelle apparaît sur sa tête. Ailleurs, bénéficiant de la faveur des vents et des dieux, la tête haute, Agrippa mène une armée ; sur son front resplendit, - superbe insigne de guerre -, la couronne navale, ornée d'éperons.  De l'autre côté, avec ses troupes barbares et ses armes de toute origine, Antoine, vainqueur des peuples de l'Aurore et de la mer Rouge ; il entraîne avec lui l'Égypte, et les forces de l'Orient, et la lointaine Bactriane ; et, sacrilège !, il est suivi par son épouse égyptienne. Tous se ruent en même temps, et la mer tout entière se couvre d'écume, battue par les rames en mouvement et les triples pointes des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait les Cyclades arrachées de leur base et flottant sur la mer, et de hautes montagnes heurtant d'autres montagnes, tant les guerriers sont pressants avec la masse de leurs bateaux garnis de tours. Les mains et les armes lancent de l'étoupe enflammée, des traits qui s'envolent ;  les champs de Neptune rougissent suite à ce massacre d'un genre nouveau. Au centre, la reine appelle ses armées au son du sistre ancestral ; elle n'aperçoit pas encore derrière elle les deux serpents. Des monstres divins de tout genre, et Anubis avec ses aboiements, menacent de leurs traits Neptune, et Vénus et Minerve. En plein combat, Mavors, armé de fer ciselé, se démène avec fureur ; les tristes Furies sont descendues de l'éther et, réjouie dans sa robe déchirée, la Discorde s'avance, suivie de Bellone, qui tient un fouet ensanglanté. L'Apollon d'Actium, voyant cela d'en haut, tendait son arc ;  épouvantés, tous tournaient le dos, tous, l'Égypte et les Indiens, l'Arabie entière et les Sabéens. La reine même avait invoqué les vents, semblait mettre à la voile et déjà elle détachait et lâchait peu à peu les cordages. Le maître du feu l'avait représentée au milieu des massacres, pâlissant devant sa mort future ; en face les flots et le Iapyx l'emportaient vers le Nil à l'énorme corps, plongé dans l'affliction, un Nil qui, ouvrant son sein et déployant largement sa robe, invitait les vaincus en son giron obscur, dans les bras secrets de son cours. Mais César, porté en un triple triomphe dans l'enceinte de Rome,  consacrait aux dieux de l'Italie une offrande impérissable, trois cents temples immenses, répartis à travers la ville. Les rues retentissaient de liesse, de jeux, d'applaudissements ; dans tous les temples, un chœur de matrones ; partout, des autels ; au pied de ceux-ci, des taureaux immolés couvrent le sol.   Lui, siégeant sur le seuil couleur de neige du brillant Phébus, examine les présents de ses peuples et les fixe aux superbes chambranles ; en une longue procession marchent les nations vaincues que distinguent tant les vêtements et les armes que la langue et les manières. Ici, Mulciber avait représenté le peuple des Nomades africains  aux robes sans ceinture ; ici, les Lélèges et les Cariens, et les Gélons porteurs de flèches ; l'Euphrate s'avançait, les flots plus apaisés déjà ; les Morins, hommes des confins de la terre, et le Rhin à la double corne, les Dahes insoumis et l'Araxe indigné du pont qui le franchit. Devant ces scènes sur le bouclier de Vulcain, présent de sa mère, Énée s'étonne et, ignorant l'histoire, il se réjouit de sa représentation, chargeant sur son épaule les destins fameux de ses descendants.   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT IX


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propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V09-Plan.html

 

SIÈGE DU CAMP TROYEN

NISUS ET EURYALE

 

Turnus se heurte aux Troyens retranchés  (1-68) 

Turnus incendie les vaisseaux miraculeusement sauvés  (69-122)

Veillée de siège au camp de Turnus  (123-167)

Plan de Nisus et Euryale  (168-223)

Approbation du plan  (224-307)

Carnage dans le camp rutule  (308-366)

Mort de Nisus et Euryale  (367-449)

Après la mort de Nisus et Euryale  (450-502)

Introduction et invocation aux Muses  (503-529)

Une tour s'effondre. Combats singuliers  (530-589)

Ascagne protégé des dieux  (590-671)

Imprudence troyenne : Pandare et Bitias  (672-755)

Sursaut troyen et retraite de Turnus  (756-818)

 

 © trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Turnus assiège le camp troyen (vers 1 à 167)    

 

Turnus se heurte aux Troyens retranchés (1-68) 

  Pendant qu'au loin se déroulent ces événements, du haut du ciel, Junon la Saturnienne envoie Iris au bouillant Turnus, qui justement se trouvait alors au fond d'un vallon sacré dans le bois de son ancêtre Pilumnus. De sa bouche de rose, la fille de Thaumas lui dit : "Turnus, ce qu'aucun dieu n'eût osé promettre à tes vœux, voici que te l'apporte spontanément le jour qui passe. Énée a quitté sa ville, ses compagnons et sa flotte, pour rejoindre le royaume et le séjour d'Évandre au Palatin.  Et ce n'est pas tout : ayant gagné les cités lointaines de Corythus, il rassemble et arme des paysans, une troupe de Lydiens. Pourquoi hésiter ? C'est le moment d'appeler chars et chevaux. Mets un terme à tes hésitations et empare-toi du camp en désarroi". Elle parla et, de ses ailes déployées, remonta vers le ciel, traçant dans sa fuite un immense arc-en-ciel sous les nuages. Le jeune homme la reconnut et, levant les deux mains vers les astres, il la suivit qui fuyait en lui disant ces mots : "Iris, parure du ciel, qui t'a dirigée et envoyée vers moi sur terre, à travers les nues ? D'où vient cette clarté si soudaine ? Je vois le ciel s'entrouvrir par le milieu, et les étoiles se dispersant sur la voûte céleste. Qui que tu sois pour m'appeler aux armes, je m'incline devant de si grands présages." Sur ces paroles, il s'avance vers le fleuve, puise de l'eau à la surface des ondes, prie longuement les dieux, avant de charger l'éther de ses vœux. Et déjà toute l'armée allait dans la plaine dégagée, riche cavalerie, riches parures brodées d'or ! Messapus conduit les premiers rangs ; les jeunes fils de Tyrrhus ferment la marche et leur chef, Turnus, se tient au milieu de la colonne : (il va et vient, les armes à la main, les dominant tous de la tête.) Ainsi, nourri de sept rivières apaisées, s'avance le Gange profond, qui coule sans bruit ; ainsi le Nil, aux eaux fécondantes, lorsqu'il reflue de la plaine pour rejoindre le creux de son lit. Les Troyens voient tout à coup se former au loin un noir nuage de poussière, tandis que les ténèbres se répandent sur la plaine. Caïcus, d'une tour de guet, est le premier à crier : "Mes amis, quel est ce groupe avançant dans ce brouillard sombre ? Vite, apportez des armes, amenez des traits, montez sur les murailles ! L'ennemi est là, hélas !" En poussant une immense clameur, les Troyens restent à l'abri des portes et occupent les remparts.  Car avant de partir, Énée, en guerrier expert, leur avait recommandé, au cas où surviendrait un coup du sort pendant son absence, de ne pas risquer une bataille rangée, en faisant confiance à la plaine ; ils doivent seulement sauver le camp et les murs, à l'abri du retranchement. Aussi, malgré la fierté et la colère qui les poussent à combattre, ils obstruent les portes et obéissent aux ordres ; en armes, ils attendent l'ennemi à l'intérieur des tours. Turnus, qui avait volé à l'avant de la lente colonne avec une escorte de vingt cavaliers d'élite, se présente à l'improviste devant la ville ; il monte un cheval thrace, à la robe mouchetée de blanc ;  un casque doré orné d'un rouge panache le protège. "Eh, jeunes gens, qui sera le premier à foncer avec moi sur l'ennemi ? Allons !", dit-il, et faisant tournoyer son javelot, il le lance dans les airs, marquant le début du combat ; puis fougueusement il s'avance dans la plaine. Ses hommes répondent par des clameurs, et le suivent dans un bruit effrayant. On s'étonne de l'inertie troyenne : des hommes qui ne s'engagent pas dans la plaine, qui ne font pas front avec leurs armes, mais qui se terrent dans leur camp ! Irrité, sur son cheval, Turnus va et vient, inspecte les murs, cherchant un passage détourné, tel un loup embusqué devant une pleine bergerie,  hurlant devant les barrières, endurant vents et pluies, bien tard dans la nuit ; à l'abri sous leurs mères, les agneaux bêlent sans relâche et lui, ardent et opiniâtre, il enrage dans sa colère de ne pouvoir les atteindre ; longtemps tenaillé par la faim, il a la gueule sèche, assoiffée de sang. La même rage embrase le Rutule en arrêt devant les murs, la même douleur tenace lui brûle les os. Par quel moyen tenter le passage, comment faire sortir les Troyens enfermés dans leurs murailles et les faire se répandre dans la plaine ?

 

Turnus incendie les vaisseaux miraculeusement sauvés (69-122)    

  La flotte troyenne qui jouxtait un côté du camp était bien cachée,  entièrement protégée par les remparts et les eaux du fleuve. Turnus l'assaille, pousse ses compagnons enthousiastes à y bouter le feu, et lui-même dans son ardeur brandit un tronc enflammé. Alors tous s'appliquent, stimulés par la présence de Turnus, et les jeunes gens s'arment de torches sombres. Ils ont pillé les foyers allumés : des flambeaux fumants créent une sinistre lumière et Vulcain lance au ciel des cendres ardentes. "Muses, quel dieu évita aux Troyens un si cruel incendie ? Qui écarta des navires de si grands feux ? Dites-le-moi : le fait repose sur une croyance ancienne, éternellement renommée.  Au temps où sur l'Ida de Phrygie, Énée construisait sa flotte et se préparait à prendre le large, la Bérécyntienne, la mère des dieux en personne, adressa, dit-on, ces paroles au grand Jupiter : "Mon fils, accorde ce que te demande la prière de ta mère bien-aimée, à toi qui as dompté l'Olympe. Il était une forêt de pins que j'ai chérie de nombreuses années, bois sacré au sommet d'une colline, où l'on apportait des offrandes, bois touffu de noirs sapins et de troncs d'érables. Ces arbres, je les offris de bon cœur au jeune Dardanien, qui avait besoin d'une flotte ; à présent, j'ai peur, les soucis et l'angoisse m'étreignent.  Dissipe mes craintes, et exauce les prières de ta mère : que nulle course ne brise ces nefs, que nulle tempête ne les perde ; qu'être nées sur nos monts leur soit salutaire". Son fils, qui fait tourner les astres du monde, lui répond : "Mère, où veux-tu amener le destin ? Qu'exiges-tu donc ? Que des nefs, nées d'une main mortelle, aient le privilège de l'immortalité ? Qu'Énée traverse périls et insécurité en toute sécurité ? Quel dieu jamais bénéficia d'un si grand pouvoir ? C'est non. Mais lorsqu'au terme de leur voyage, elles seront parvenues un jour aux ports d'Ausonie, à celles qui auront échappé aux flots  et transporté le chef dardanien jusqu'aux champs laurentes, à celles-là, j'enlèverai leur forme mortelle, et j'ordonnerai qu'elles deviennent les déesses de la vaste mer, comme les Néréides, Doto et Galatée, qui de leur buste fendent l'écume des flots". Il avait parlé, et, jurant par le cours du Styx son frère, par ses rives que brûlent de noirs tourbillons de poix, il fit un signe de tête, et à ce geste l'Olympe entier trembla. Or le jour de la promesse était arrivé, et les temps impartis à la Parque s'étaient accomplis, quand l'acte injuste de Turnus avertit la Mère des dieux de détourner les torches des nefs sacrées.  Et tout d'abord, une lumière inconnue brilla aux yeux de tous, on crut voir, parti de l'Orient et traversant le ciel, un nuage énorme, ainsi que les chœurs de l'Ida ; alors, une voix effrayante retentit dans les airs, couvrant les rangs des Troyens et des Rutules : "Troyens, ne vous empressez pas de défendre mes navires, et n'armez point vos bras ; Turnus pourra mettre le feu à la mer avant d'incendier ces pins sacrés. Vous, déesses marines, partez, vos liens sont détachés ; c'est votre mère qui l'ordonne". Et aussitôt, toutes les poupes rompent les amarres qui les ancrent au rivage et, telles des dauphins, enfonçant leurs rostres dans les flots,  elles gagnent les profondeurs. Alors - prodige extraordinaire !- , (en nombre égal à celui des proues d'airain autrefois sur le rivage,) des figures de jeunes filles réapparaissent et sont emportées sur la mer.

 

 Veillée de siège au camp de Turnus (123-167)    

  Les Rutules sont frappés de stupeur, Messapus lui-même est effrayé et ses chevaux affolés ; le fleuve Tiberinus lui aussi hésite ; grondant de sa voix rauque, il reflue, loin du large. Mais Turnus n'a rien perdu de son audacieuse assurance ; bien plus, il ranime les courages et même invective ses hommes : "Ces prodiges concernent les Troyens ; Jupiter même leur a retiré leur recours familier : les bateaux n'ont attendu ni les traits ni les feux rutules.  Ainsi, pour les Troyens, les mers sont fermées, nul espoir de fuite : une moitié de l'univers leur a été enlevée, et l'autre moitié, la terre, est entre nos mains : si nombreuses sont les armes qu'apportent les peuples d'Italie ! Je ne redoute point les arrêts du destin, même si les Phrygiens se prévalent de réponses divines ; les destins et Vénus déjà ont eu leur part, les Troyens ayant atteint les riches terres de l'Ausonie. À moi aussi, des destins qui sont autres : anéantir par le fer une nation criminelle qui m'a arraché une épouse. Cette douleur n'a pas touché que les seuls Atrides ; Mycènes n'est pas seule à pouvoir prendre les armes.  Mais c'est assez que les Troyens aient péri une fois. Une première faute aurait suffi, s'ils avaient pris en profonde horreur toute la gent féminine. Ils font confiance au retranchement qui nous sépare d'eux, à des fossés destinés à nous retarder ; ces petits délais accordés à la mort raniment leur courage. Mais n'ont-ils pas vu les murs de Troie, faits de la main de Neptune, se consumer dans les flammes ? Qui de vous, mes compagnons d'élite, est prêt à porter le fer contre ce retranchement, à envahir avec moi ce camp tremblant de peur ? Non, je n'ai pas besoin des armes de Vulcain, ni de mille vaisseaux pour attaquer les Troyens. Ils peuvent s'allier à tous les Étrusques.  Ils n'auront à craindre ni les ténèbres, ni le vol honteux du Palladium, après le massacre général des gardiens de la forteresse ; et nous ne nous cacherons pas dans le ventre aveugle d'un cheval. Ouvertement, en plein jour, c'est décidé, je bouterai le feu à tous leurs murs. Je les forcerai à reconnaître qu'ils n'ont pas affaire à des Grecs ni à une armée pélasge, qu'Hector tint en échec pendant dix années. Maintenant donc, puisque la meilleure partie du jour est passée, consacrez ce qu'il en reste, soldats, à vous reposer, heureux des exploits accomplis, et attendez le combat qu'on vous prépare". Entre-temps, Messapus est chargé de poster des vigiles aux portes,  et d'entourer tout le retranchement de feux de bivouac. Quatorze Rutules sont désignés pour garder les murs avec leurs hommes, chacun d'eux ayant sous ses ordres une centaine de jeunes gens, parés d'aigrettes de pourpre et tout rutilants d'or. Ils courent en tous sens et assurent les relèves ; étendus sur le gazon, ils se plaisent à boire du vin, et vident des cratères de bronze. Les feux brillent partout, les gardes passent à jouer une nuit sans sommeil.

 

Nisus et Euryale (1) : (vers 168 à 307)    

 

 Plan de Nisus et Euryale (168-223) 

  Les Troyens observent tout cela du haut du retranchement ; en armes, ils en occupent le sommet ; tout tremblants de peur,  ils vérifient portes et passerelles, établissent des liaisons entre les avant-postes, apportent des traits. Mnesthée et l'impétueux Séreste se font pressants : le vénérable Énée les avait chargés, si une contrariété l'exigeait, de commander les hommes et de diriger les affaires. Toute l'armée occupe les murs ; on a réparti les risques ; on veille ; à tour de rôle chacun s'active à défendre son poste. Nisus, très ardent, tout armé, gardait une porte ; fils d'Hyrtacus, compagnon envoyé à Énée de l'Ida giboyeuse, il était habile à lancer le javelot et les flèches légères. Près de lui, son compagnon Euryale ; nul n'était plus beau que lui  parmi les Énéades qui avaient revêtu les armes de Troie ; c'était encore un enfant, arborant le visage imberbe de la prime jeunesse. Habités d'une même passion, ils allaient d'un même élan au combat ; à ce moment encore, ils étaient de garde devant la même porte. Nisus dit : "Sont-ce les dieux qui donnent à nos âmes ce surcroît d'ardeur, ô Euryale, ou chacun fait-il de son désir farouche un dieu ? Depuis longtemps, insatisfait de cette inaction paisible, j'ai l'esprit hanté du désir de me battre ou d'entreprendre une action d'éclat. Tu vois la confiance qu'ont les Rutules en ce moment : seuls quelques feux sont allumés ; engourdis par le sommeil et le vin,  ils sont couchés ; partout, au loin, règne le silence. Apprends donc ce qui me rend perplexe, et le projet qui me vient à l'esprit. Tous, tant les pères que le peuple, demandent qu'on rappelle Énée, qu'on lui envoie des hommes porteurs de renseignements sûrs. S'ils promettent de m'accorder ce que je vais demander pour toi, - car à moi, la gloire de l'exploit suffit - , je crois pouvoir trouver sous cette hauteur une voie menant aux murs et à la forteresse de Pallantée". Euryale, possédé lui aussi par un grand amour de gloire, resta interdit et dit aussitôt à son ami exalté : "Ainsi, Nisus, tu évites de m'associer à de grands exploits ?  Je t'enverrais affronter seul de si grands dangers ? Mon père Opheltès, rompu à la guerre, ne m'a pas formé ainsi : je suis né au temps des menaces argiennes et des épreuves de Troie ; tel ne fut pas non plus mon comportement avec toi, depuis que j'ai suivi le vaillant Énée jusqu'au bout de son destin ; ici bat un cœur qui méprise la lumière et à qui il paraît juste de payer de sa vie cet honneur que tu ambitionnes". Nisus rétorque : "Vraiment je ne craignais aucune lâcheté de ta part Ce ne serait pas juste ! Non ! Puisse le grand Jupiter ou quelqu'autre dieu qui me regarde avec bienveillance, me ramener triomphant vers toi.  Mais si quelqu'un - tout peut arriver en pareille situation !-, si quelque dieu ou quelque hasard entraînait ma perte, je voudrais que tu me survives ; ton âge mérite davantage de vivre. Puisse quelqu'un m'arracher au champ de bataille ou payer ma rançon, et me confier à la terre ; ou, si le sort, comme souvent, s'y oppose, qu'il apporte, en mon absence, les offrandes funèbres et m'honore d'un tombeau. Et, à ta pauvre mère, je ne veux pas causer une si grande douleur, elle qui, seule parmi d'innombrables mères, a osé te suivre, cher enfant, sans se soucier des remparts du grand Aceste". Et lui : "Tu enchaînes en vain des arguments sans consistance ;  ma décision est inébranlable et elle ne change pas. Pressons-nous", dit-il. En même temps, il réveille les gardes qui viennent prendre leur place ; quittant son poste, Euryale accompagne Nisus ; ils vont trouver le roi.

 

Approbation du plan (224-307)    

  Partout sur la terre, les autres vivants se défaisaient de leurs soucis et leurs cœurs oubliaient les épreuves dans le sommeil. Cependant les premiers des chefs troyens, l'élite de l'armée, tenaient conseil sur les questions suprêmes du royaume : Que faire ? Quel messager dépêcher maintenant à Énée ? Ils se dressent, appuyés sur leurs longues lances et tenant leurs boucliers,  au milieu du camp et de la plaine. Alors, Nisus et avec lui Euryale, pleins d'ardeur, demandent d'être introduits sur le champ : c'est une chose importante, disent-ils, et qui mérite un moment. Iule, le premier, accueillit les jeunes gens excités et invita Nisus à parler. Alors le fils d'Hyrtacus dit : "Écoutez-nous avec bienveillance, ô Énéades ; ne jugez pas sur notre âge nos propositions. Les Rutules, engourdis dans le sommeil et le vin, se sont tus. Nous, nous avons remarqué un endroit idéal pour une attaque surprise ; il se trouve au croisement devant la porte la plus proche de la mer. Les feux sont éteints et une fumée noire monte vers les astres.  Si vous nous permettez de profiter de cette chance pour rejoindre Énée et les murs de Pallantée, bientôt vous le verrez ici, chargé de dépouilles, après avoir accompli un immense carnage. Et nous ne nous trompons pas sur la route à suivre : nous avons vu, du fond de vallées encaissées, lors de chasses fréquentes, les premiers toits de la ville, et avons reconnu tout le cours du fleuve." Alors Alétès, avec la pondération de son âge et la maturité de son esprit : "Dieux ancestraux, qui détenez toujours pleine autorité sur Troie, vous n'êtes donc pas disposés à l'anéantissement complet des Troyens, puisque vous avez suscité chez des jeunes gens une telle vaillance  et des cœurs si résolus". En parlant ainsi, il les prenait tous deux par l'épaule, leur serrait la main, et les larmes inondaient les traits de son visage. "Héros, quelles récompenses dignes de vous penserais-je vous offrir, dignes d'acquitter vos mérites ? D'abord, ce seront les dieux et votre conduite qui vous donneront les plus belles ; et puis, très bientôt, le pieux Énée vous attribuera toutes les autres, et Ascagne, à l'aube de sa vie, n'oubliera jamais un acte si méritant." "Bien plus, reprit Ascagne, moi dont le seul salut est le retour de mon père, je l'atteste, ô Nisus, par les grands dieux Pénates, et le Lare d'Assaracus et le sanctuaire de Vesta aux cheveux blancs :  tout ce que je puis avoir de chance et de confiance, je les place entre vos mains. Rappelez mon père ; rendez-le à mes regards ; lui revenu, nous n'aurons plus à nous attrister. Je vous donnerai deux coupes d'argent, ornées de figures en relief, que mon père avait emportées lors de la prise d'Arisba ; puis deux trépieds, deux grands talents d'or, et un cratère ancien, présent de la Sidonienne Didon. Mais s'il m'échoit de vaincre et de conquérir l'Italie, de m'emparer du pouvoir, et de distribuer le butin, vous avez vu Turnus tout couvert d'or, son cheval, ses armes ;  eh bien, son cheval, son bouclier et ses aigrettes flamboyantes, je les retirerai du lot ; dès à présent, Nisus, ce sont tes récompenses. En outre, mon père te choisira douze femmes parmi les plus belles, et te donnera autant de prisonniers avec toutes leurs armes, et en plus les terres que détient personnellement le roi Latinus. Quant à toi, admirable enfant, dont l'âge se rapproche du mien, dès aujourd'hui je t'accueille de tout mon cœur et je t'étreins comme le compagnon de toutes les circonstances de ma vie. En aucune de mes actions, je ne rechercherai sans toi la gloire : dans la paix et dans la guerre, dans mes paroles et dans mes actes,  ma confiance en toi sera totale ". Euryale lui répond ceci : "Jamais de ma vie, j'espère, on ne me trouvera autrement disposé devant des actes si audacieux ; seule la fortune pourrait se révéler heureuse ou malheureuse. Mais, plutôt que tous tes présents, je te fais une seule prière : ma mère, de l'antique famille de Priam, la malheureuse, est partie avec moi ; la terre d'Ilion ne l'a pas retenue, ni non plus les murs du roi Aceste. Aujourd'hui je la quitte, elle ignore les dangers que je puis courir, je ne l'ai même pas saluée, la Nuit et ta droite en sont témoins, car je ne pourrais pas supporter les larmes de ma mère.  Mais toi, je t'en prie, console sa solitude et secours-la dans son malheur. Laisse-moi emporter l'espoir de ta promesse, qui me permettra d'affronter avec plus d'audace tous les dangers". Les Dardaniens, émus, fondent en larmes, et plus que les autres le beau Iule, dont le cœur se serre à l'évocation de cet attachement filial. Il dit alors : "Engage-toi à agir en tout d'une façon digne de tes nobles projets. Certes elle sera pour moi une mère à qui ne manquera que le nom de Créuse ; et être la mère d'un fils tel que toi lui assure une reconnaissance non négligeable, quelle que soit l'issue de ton action.  Je le jure, sur ma tête, que mon père souvent prenait à témoin : "Ce que je te promets à ton retour et en cas de succès, restera acquis à ta mère et à ta famille". Ainsi dit-il en pleurant ; en même temps, il enleva de son épaule son épée dorée, forgée avec un art admirable par Lycaon de Gnosse, qui l'avait si habilement ajustée dans un fourreau d'ivoire. Mnesthée donne à Nisus une peau, dépouille d'un lion redoutable ; le fidèle Alétès échange son casque avec lui.

 

Nisus et Euryale (2) (vers 308 à 502)    

 

Carnage dans le camp rutule (308-366)

  Une fois armés, les deux amis se mettent en route aussitôt ; tout le groupe des notables, jeunes et vieux, les suivent jusqu'aux portes, les accompagnant de leurs vœux. Le beau Iule qui, bien avant l'âge, porte en lui le cœur et les soucis d'un homme fait, leur confiait de nombreux messages à transmettre à son père ; mais les brises dispersent tous ces messages en vain livrés aux nuages. Ils sortent, franchissent les fossés, et dans l'ombre de la nuit, gagnent le camp qui leur sera funeste ; pourtant ils vont d'abord y semer la mort. Ça et là ils voient des corps, ivres et endormis, affalés dans l'herbe, et des chars dressés sur le rivage ; des hommes gisent entre les brides et les roues, avec leurs armes, parmi des cruches de vin. Le fils d'Hyrtacus parle le premier :  "Euryale, de l'audace, de l'adresse : voici l'occasion qui nous appelle. Voilà notre route. Toi, veille à ce nul ne puisse lever le bras, nous surprenant par l'arrière ; ouvre l'œil et observe de loin ; moi, je vais dégager ce lieu et t'ouvrirai une large voie". Cela dit, il se tait ; en même temps, épée brandie, il attaque le fier Rhamnès, qui justement s'était endormi, écroulé sur d'épaisses tapisseries, ronflant à pleins poumons ; il était roi, et aussi l'augure le plus apprécié du roi Turnus, mais, tout augure qu'il fût, il ne put repousser la catastrophe. Tout à côté, trois serviteurs étaient couchés au hasard parmi les armes ;  Nisus les abat, ainsi que l'écuyer de Rémus ; il a trouvé le cocher sous ses chevaux et, de son arme, tranche le cou qui s'offre. Puis, leur maître aussi est décapité ; de son tronc s'écoulent des jets de sang, la terre et les lits sont tièdes et humides, imprégnés d'un noir liquide. Un même sort attendait Lamyrus, et Lamus, et le jeune Serranus, qui avait passé la plus grande part de la nuit à jouer ; c'était un bel homme qui était étendu là, les membres brisés par l'abus de la boisson divine ; heureux eût-il été, s'il avait joué durant toute la nuit et prolongé son jeu jusqu'au lever du jour ! Nisus est tel un lion affamé qui sème le trouble dans une pleine bergerie,  poussé par une faim affolante ; il déchire et tiraille le tendre troupeau muet de terreur et, lui, la gueule sanglante, émet des rugissements. Le carnage dû à Euryale n'est pas moindre ; lui aussi est excité et possédé par la fureur ; il s'avance au milieu d'une foule nombreuse et anonyme ; il fonce sur Fadus et Herbesus, Rhétus et Abaris, qui ne se tenaient pas sur leurs gardes ; seul Rhétus veillait et voyait tout, mais il avait peur et se cachait derrière un grand cratère ; comme il se dressait près de lui, poitrine offerte, Euryale lui enfonça son épée jusqu'à la garde et la retira, après l'avoir frappé à mort. L'homme rend son âme pourpre et vomit du vin mêlé de sang,  en mourant, tandis qu'Euryale, bouillant d'ardeur, s'acharne en secret. Déjà, il se dirigeait vers les compagnons de Messapus. Il voyait là s'éteindre le dernier feu et, attachés selon l'usage, les chevaux paissant dans l'herbe, quand Nisus intervient brièvement - car il savait Euryale emporté par un désir immodéré de carnage - : "Arrêtons-nous", dit-il, "la lumière du jour, notre ennemie, s'approche. Notre soif de vengeance est satisfaite, notre route est tracée à travers les ennemis". Ils laissent nombre d'objets en argent massif, et des armes et des cratères, ainsi que de magnifiques tapis. Euryale saisit les phalères de Rhamnès et son baudrier clouté d'or.  C'était un cadeau qu'avait jadis envoyé à Rémulus de Tibur, le richissime Cédicus, lorsque, absent, il contracta avec lui des liens d'hospitalité ; Rémulus mourant l'avait légué à son petit-fils ; à sa mort au combat dans la guerre, les Rutules s'en étaient emparés. Euryale saisit et adapte, bien inutilement, ce baudrier à ses fortes épaules. Puis, il revêt le casque à aigrettes de Messapus, juste à sa mesure. Ils sortent du campement et gagnent un endroit sûr.

 

Mort de Nisus et Euryale (367-449)    

  Pendant ce temps, de la ville latine arrivait une avant-garde de cavaliers, tandis que le reste de la légion, en ordre de bataille, attendait dans la plaine ; ces cavaliers apportaient des réponses au roi Turnus ;  ils étaient trois cents, tous armés de boucliers, sous les ordres de Volcens. Déjà ils s'approchaient du camp et en atteignaient les remparts, lorsqu'ils voient au loin nos Troyens tournant par le sentier de gauche ; dans la faible lumière de la nuit, le casque, auquel il ne songeait plus, trahit Euryale en réfléchissant les rayons qui le frappaient. Ce ne fut pas sans conséquence. De la colonne, Volcens s'écrie : "Halte, guerriers. Pourquoi êtes-vous sortis ? Qui êtes-vous, ainsi armés ? Où allez-vous ?" Mais eux, sans tenter de faire face, s'empressent de fuir dans les bois, et se confient à la nuit. Des cavaliers se postent aux carrefours connus,  un peu partout, et ainsi tous les accès sont gardés. Sur un large espace s'étendait une forêt hérissée de buissons et d'yeuses noires, envahie de toutes parts par d'épaisses ronces ; parmi les sombres sentiers, un bout de chemin parfois était éclairé. L'obscurité sous les branches et son lourd butin entravent Euryale qui, dans sa crainte, se trompe sur la direction à prendre. Nisus s'éloigne ; déjà, sans le savoir, il avait échappé aux ennemis et quitté les lieux qui plus tard furent nommés Albains, du nom d'Albe, où Latinus avait alors d'imposantes étables. Il s'arrêta et se retourna en vain vers son ami, qui n'était pas là :  "Pauvre Euryale, où t'ai-je laissé ? Où te retrouver ?" À travers la forêt trompeuse, il refait dans l'autre sens son trajet compliqué, observant sa trace, et la remontant à travers les buissons silencieux. Il entend les chevaux, il entend les bruits et les appels des poursuivants. Il ne faut pas longtemps pour qu'un cri parvienne à ses oreilles, et qu'il aperçoive Euryale ; à la faveur trompeuse du lieu et de la nuit, toute une troupe, dans un tumulte soudain, était tombée sur lui et l'avait enlevé, malgré ses efforts multiples mais vains. Que faire ? Quelle force, quelles armes utiliser pour oser leur arracher  le jeune homme ? Va-t-il, prêt à mourir, se jeter au milieu des glaives et hâter, par ses blessures, une noble mort ? Vite, le bras en arrière, il brandit son javelot et, levant les yeux vers la Lune lointaine, lui adresse cette prière : "Ô toi, déesse, aide-nous de ta présence dans cette épreuve, honneur des astres, fille de Latone, gardienne des forêts. Si jamais mon père Hyrtacus pour moi chargea d'offrandes tes autels, si moi-même je les enrichis des produits de mes chasses, si je suspendis des dons à la voûte de ton temple ou les fixai à tes frontons sacrés, accorde-moi de disperser cette troupe, et dirige mes traits dans l'espace".  Il avait parlé et, de toutes ses forces tendues, il lance son trait. L'arme agile fend les ombres de la nuit pour aboutir dans le dos de Sulmon qui était devant lui ; elle s'y brise, et son bois éclaté lui traverse le cœur. Sulmon roule, crachant de sa poitrine un flot de sang chaud ; il est glacé, ses flancs sont agités de longs hoquets. Les Rutules regardent dans tous les sens. Et voilà que Nisus, de plus en plus fougueux, balançait, à hauteur de son oreille, un autre trait. Dans le trouble général, la javeline siffle et traverse de part en part les tempes de Tagus et, tiède, reste fichée dans la cervelle transpercée.  Le redoutable Volcens est plein de fureur ; il ne voit nulle part l'auteur du coup ni l'endroit vers où il pourrait diriger sa fureur. "Entre-temps, toi du moins, tu payeras de ton sang vif ces deux morts", dit-il ; et en même temps, épée dégainée, il marchait vers Euryale. Alors, véritablement épouvanté, affolé, Nisus crie ; il ne pouvait rester caché plus longtemps dans l'obscurité, ni supporter une si grande douleur : "C'est moi, moi, qui ai tout fait ; tournez vers moi vos traits, ô Rutules ! Cette ruse vient entièrement de moi, lui n'a pas eu cette audace et n'a rien pu faire ; j'en atteste le ciel et les astres qui savent tout ;  il n'a fait que trop aimer un ami malheureux". Ainsi parlait Nisus ; mais, poussée avec force, l'épée de Volcens traverse les côtes d'Euryale et fracasse sa tendre poitrine. Il roule dans la mort et le sang se répand sur ses membres si beaux ; sa tête s'affaisse et retombe sur ses épaules. On dirait une fleur pourpre qui, fauchée par la charrue, languit et meurt ; on dirait des pavots à la tige fatiguée, dont la tête s'incline sous le poids de pluies soudaines. Alors Nisus se jette au milieu d'eux et dans la masse cherche le seul Volcens, ne s'attachant qu'à lui. Autour de Nisus,  les ennemis s'attroupent et, de tous côtés, le serrent de près. Il en devient d'autant plus menaçant et fait tournoyer son épée étincelante, avant de l'enfoncer dans la gorge du Rutule qui hurle face à lui et, en mourant lui-même, il enlève la vie à son ennemi. Alors, percé de coups, il se jeta sur son ami inanimé, où il reposa enfin dans la sérénité de la mort. Heureux êtes-vous tous deux ! Si mes chants ont quelque pouvoir, nul jour ne vous enlèvera au souvenir des âges, tant que la maison d'Énée voisinera l'immuable roc du Capitole, tant que le maître de Rome conservera le pouvoir.  

 

 Après la mort de Nisus et Euryale (450-502)    

  Les Rutules vainqueurs, maîtres du butin et des dépouilles, pleuraient, emmenant dans leur camp le corps inanimé de Volcens. Là, l'affliction était tout aussi grande : on y avait découvert le corps exsangue de Rhamnète, et tant de chefs victimes du même carnage, Serranus aussi, et Numa. La foule se massait près de ces cadavres, près des héros à demi-morts, à l'endroit tout tiède encore du récent massacre, près de ruisseaux bouillonnants d'écume et de sang. Entre eux, ils identifient les dépouilles, le casque luisant de Messapus ainsi que ses phalères récupérées à force de sueur. Et déjà sur la terre se répandait la nouvelle lumière  de l'Aurore, qui délaissait le lit doré de Tithon. Déjà le soleil brillait, déjà tout baignait dans la lumière ; Turnus en personne, tout armé, appelle aux armes ses guerriers ; les chefs rassemblent leurs troupes d'airain en vue du combat, et les rumeurs qu'ils répandent attisent les colères. Bien plus, sur des lances dressées, affreux spectacle !, ils ont empalé leurs têtes, qu'ils suivent au milieu des cris, les têtes de Nisus et Euryale. Les durs Énéades rangent leur armée en bataille sur la partie gauche des murs, la droite étant protégée par le fleuve.  Ils occupent les immenses fossés, et se tiennent en haut des tours, pleins de tristesse. Les malheureux étaient émus devant ces têtes empalées, qu'ils connaissaient trop bien, et qui dégoulinaient d'un sang infect. Entre-temps, volant à travers la ville épouvantée, la Renommée, en messagère ailée, se rue et parvient aux oreilles de la mère d'Euryale. Immédiatement, la malheureuse sent la chaleur la quitter ; les fuseaux lui tombent des mains, sa quenouillée se renverse. La pauvre femme vole, poussant des hurlements, cheveux arrachés, et elle court, éperdue, vers les murs, vers les premières lignes ; elle ne pense plus aux guerriers,  elle oublie le danger et les traits, emplit le ciel de ses plaintes : "Est-ce toi que je vois, Euryale ? Est-ce toi, l'ultime soutien de mes vieux jours, qui as pu me laisser seule, ô cruel ? Envoyé au devant de si grands dangers, tu n'as même pas eu l'occasion de dire un dernier adieu à ta pauvre mère ? Hélas, tu gis en une terre inconnue, proie offerte aux chiens et aux rapaces latins ! Et moi, ta mère, je n'ai pas conduit ton convoi, je ne t'ai pas fermé les yeux, je n'ai pas lavé tes blessures, je ne t'ai pas couvert de ce vêtement que j'avais hâte d'achever, m'activant jour et nuit, et apaisant sur la toile mes soucis de vieille femme.  Où te chercher ? Quelle terre à présent détient tes restes et tes membres arrachés et ton cadavre lacéré ? Est-ce cela, mon fils, que tu me rapportes ? Est-ce cela que j'ai poursuivi sur terre et sur mer ? Si la piété existe, transpercez-moi, jetez sur moi tous vos traits, ô Rutules, faites de moi la première victime de vos armes. Ou alors, toi, souverain père des dieux, prends pitié, et de ton foudre précipite dans le Tartare mon odieuse personne, puisque je ne puis autrement briser cette cruelle vie". Ces lamentations ébranlent les cœurs, un triste gémissement parcourt tous les rangs ; les forces pour combattre se figent, brisées.  À sa vue, les pleurs redoublaient ; sur le conseil d'Ilionée et de Iule, qui versait d'abondantes larmes, Idée et Actor la saisissent, et dans leurs bras la ramènent en sa demeure.

 

La geste de Turnus (1) (vers 503 à 671)    

 

Introduction et invocation aux Muses (503-529)

  Mais au loin la trompette d'airain fait sonner son terrible chant ; une clameur lui répond, qui résonne dans le ciel. Les Volsques d'un seul mouvement ont formé la tortue, et s'activent, se préparant à combler les fossés, à arracher la palissade. Certains cherchent un accès, tentent d'escalader les murs avec des échelles, là où les lignes sont peu serrées, où l'on entrevoit une couronne de guerriers peu fournie. En face, les Troyens les arrosent  de traits divers, et les repoussent à l'aide de durs épieux : une longue guerre les a habitués à défendre des murailles. Ils roulent aussi des pierres d'un poids redoutable, pour tenter de briser ce toit en marche, qui pourtant supporte allègrement tous les coups, sous la voûte serrée des boucliers. Mais ils ne tiennent plus. Car à l'endroit où un groupe important se fait menaçant, les Troyens roulent et précipitent un bloc énorme qui écrase de nombreux Rutules et disloque la couverture de boucliers. Les audacieux Rutules renoncent à prolonger ce combat aveugle, mais s'efforcent de déloger les Troyens du rempart  en leur lançant des traits. Ailleurs, une figure effrayante agite un tronc de pin d'Étrurie : c'est Mézence en train d'allumer des feux fumants. Messapus, le dompteur de chevaux, rejeton de Neptune, brise la palissade et réclame des échelles pour monter sur les remparts. Ô Calliope et vous toutes les autres muses, je vous en prie, inspirez mon chant. Dites les massacres, les morts qu'ici, en ce jour, provoqua le fer de Turnus ; dites le guerrier que chacun des héros envoya chez Orcus, et déroulez avec moi l'immense tableau de la guerre. Vous, ô déesses, vous gardez ces souvenirs et pouvez les rappeler.  

 

Une tour s'effondre. Combats singuliers (530-589)    

  Une tour très élevée, munie de hautes passerelles, se dressait en un endroit stratégique ; de toutes leurs forces, l'ensemble des Italiens cherchaient à la prendre d'assaut, à la renverser par tous les moyens ; en face, les Troyens la défendaient à coup de pierres et, massés au creux des baies, ils expédiaient leurs traits. Turnus commença par lancer sur elle une torche enflammée, qui mit le feu à l'un des flans ; attisées par le vent, les flammes gagnent les planchers et s'accrochent aux montants qu'elles dévorent. À l'intérieur, les hommes se troublent et veulent fuir leurs malheurs, en vain. Tandis qu'ils se regroupent et se massent à l'arrière,  en un endroit encore épargné par le feu, la tour brusquement s'effondre sous leur poids, et le ciel entier résonne avec fracas. La masse énorme qui s'abat les entraîne à terre, à demi morts, transpercés par leurs propres traits, la poitrine défoncée par de lourdes poutres. Seuls Hélénor et Lycus avec peine réussirent à s'échapper. Hélénor était tout jeune. Une esclave, Licymnia, l'avait élevé en secret pour le roi de Méonie, qui l'avait envoyé à Troie, sans qu'il ait le droit de porter des armes. Agile avec une simple épée, il portait banalement un bouclier blanc. Lorsqu'il se vit entouré des milliers d'hommes de Turnus,  quand il vit, des deux côtés, les lignes latines se dresser menaçantes, comme un fauve, au milieu d'un cercle compact de chasseurs, se déchaîne contre leurs traits et, n'ignorant pas qu'il va mourir, s'élance et saute d'un bond par dessus leurs épieux, ainsi, le jeune homme, qui bientôt va mourir, se rue parmi les ennemis, se rendant à l'endroit où il voit tomber les traits les plus drus. Lycus lui, de loin plus agile à la course, fuit à travers les ennemis, à travers les armes, et rejoint les murs ; ses mains tentent d'en agripper le sommet et de saisir les mains de ses camarades. Mais Turnus le poursuit en courant et lui lance un trait,  puis, en vainqueur l'invective : "Fou que tu es, as-tu espéré pouvoir nous échapper ?" Aussitôt, tandis que Lycus reste suspendu, il le saisit et l'arrache avec une grande partie de la muraille : on dirait l'oiseau porteur des armes de Jupiter, gagnant les hauteurs, après avoir, de ses serres crochues, enlevé un lièvre ou un cygne éclatant, ou le loup de Mars arrachant de l'étable un agneau que recherche sa mère avec des bêlements sans fin. De partout monte une clameur : c'est l'attaque ; on comble les fossés avec de la terre ; ailleurs on lance sur les créneaux des torches allumées. Ilionée, à l'aide d'un rocher, un énorme quartier de montagne,  abat au sol Lucétius qui s'approchait de la porte pour y mettre le feu ; Liger tue Émathion, Asilas tue Corynée : l'un à l'aide de son javelot, où il excelle ; l'autre avec une flèche lancée de loin, sans qu'on la voie. Cénée abat Ortygie ; Cénée vainqueur est tué par Turnus ; Turnus tue Itys et Clonius, Dioxippe et Promolus, et Sagaris, et Idas qui se tenait en avant des hautes tours. Capys tue Privernus qui, tout d'abord légèrement touché par la pique de Themillas, avait imprudemment rejeté son bouclier pour porter la main à sa blessure ; alors, une flèche ailée glissant vers lui avait cloué sa main sur son côté gauche ; l'arme, profondément enfoncée,  interrompit le souffle de sa vie en une blessure mortelle. Le fils d'Arcens, revêtu d'armes somptueuses, était là, avec sa chlamyde brodée à l'aiguille, tout brillant de pourpre d'Ibérie ; il était beau ; son père Arcens, qui l'avait envoyé [à la guerre], l'avait élevé dans le bois sacré de Mars, sur les bords du Symèthe, où l'autel secourable de Palicus est arrosé du sang des victimes : Mézence en personne, posant son javelot, prit une fronde stridente qu'il fit tourner trois fois par-dessus sa tête, lanière bien tendue ; le plomb fondu frappa de plein fouet les tempes de son adversaire, qu'il étendit de tout son long sur le sable.  

 

Ascagne protégé des dieux (590-671)    

  Ce fut la première fois, dit-on, qu'Ascagne lança une flèche rapide au cours d'une guerre. Avant cela, il avait coutume de chasser les fauves effrayés. Ce jour-là, sa main abattit le courageux Numanus, surnommé Rémulus, qui, ayant épousé la sœur cadette de Turnus, était devenu récemment l'allié du roi des Rutules. Or donc, Rémulus, au devant des lignes, vociférait à tort et à travers ; tout enflé de sa récente parenté royale, il allait et venait, avantageux et le verbe haut : "N'avez-vous pas honte d'être à nouveau assiégés, ô Phrygiens deux fois captifs, contenus derrière une palissade, et dressant des murs contre la mort ?  Voilà donc ceux qui, armes à la main, demandent nos femmes en mariage ! Quel dieu, quelle folie vous ont amenés en Italie ? Ici, vous ne trouverez ni les Atrides ni Ulysse le beau parleur, mais une race dure. Dès leur naissance, nous amenons nos fils près des fleuves pour les endurcir au contact du gel sévère et des flots ; enfants, ils passent leurs nuits à la chasse, fatiguent les forêts, jouent à dresser des chevaux, à tendre l'arc, à lancer des traits. Notre jeunesse, résistante aux travaux et habituée à vivre de peu, soumet la terre avec ses hoyaux ou ébranle les places-fortes à la guerre. Toute notre vie s'épuise à manier le fer, et nos lances retournées  harcèlent les échines des bœufs. La lente vieillesse n'affaiblit pas notre force d'âme, mais transforme notre vigueur : nous pressons sous le casque nos cheveux blancs, et toujours nous aimons ramener un butin frais et vivons de rapines. À vous les broderies de safran et les vêtements de pourpre éclatante ; l'inaction vous enchante, vous vous complaisez dans les danses, vos tuniques portent des manches et vos mitres des rubans. Ô Phrygiennes, vraiment, car vous n'êtes pas des Phrygiens, gagnez les sommets du Dindyme, où la double flûte enchante ses fidèles. Les tambourins bérécyntiens et les flûtes de buis de la Mère de l'Ida  vous appellent ; laissez les armes aux guerriers, et cédez devant le fer." Ascagne ne supporta pas la jactance de tels propos, ni ces insultes incantatoires ; tourné vers lui, il ajuste une flèche sur son arc tendu par un nerf de cheval et, levant plusieurs fois les bras, il s'arrête, adressant tout d'abord à Jupiter, supplications, vœux et prières : "Jupiter tout-puissant, agrée mon audacieuse entreprise. Je porterai moi-même à ton temple des offrandes solennelles et placerai devant tes autels un jeune taureau aux cornes dorées, éclatant de blancheur, à la tête haute comme celle de sa mère, et qui déjà attaque de la corne et disperse le sable sous ses sabots".  Le père des cieux l'entendit et dans un coin serein du ciel, à gauche, fit retentir le tonnerre ; au même moment résonne l'arc fatal. Avec un sifflement effrayant la flèche s'échappe, bien dirigée, et va se planter dans la tête de Rémulus, que le fer traverse au creux des tempes. "Va, insulte la valeur avec tes paroles orgueilleuses ! Voilà ce que répondent aux Rutules des Phrygiens deux fois captifs". Ascagne en reste là. Les Troyens, en poussant un cri, le suivent et frémissent de joie : leur courage s'élève jusqu'aux astres. Alors précisément, dans un coin du ciel, Apollon chevelu voyait d'en haut les armées ausoniennes et la ville ;  assis sur un nuage, il s'adresse ainsi au victorieux Iule : "Honneur à ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on atteint les astres ; tu es né de dieux et tu engendreras des dieux. À juste titre, le destin veut la fin de toutes les guerres qui naîtront sous la race d'Assaracus et Troie ne te suffit plus". Et après ces paroles, il s'élance aussitôt du haut de l'éther, écarte les souffles des brises et se dirige vers Ascagne ; alors son visage prend les traits du vieux Butès, qui avait été autrefois l'écuyer du dardanien Anchise et le fidèle gardien de sa demeure, avant qu'Énée fit de lui le compagnon d'Ascagne.  Apollon marchait, en tout semblable au vieillard ; il en avait la voix et le teint, et les cheveux blancs, et les armes au bruit redoutable. Il s'adresse en ces termes à l'ardent Iule : "Qu'il te suffise, fils d'Énée, d'avoir vu Numanus succomber sous tes traits, sans dommage pour toi. Le grand Apollon t'a concédé cette première gloire et ne t'en veut pas pour avoir utilisé des armes égales aux siennes ; pour le reste, sois économe d'exploits guerriers, mon enfant". Sur ce, en plein discours, Apollon quitta ses apparences mortelles, et disparut de leur vue au loin dans l'air léger. Les chefs Dardanides reconnurent le dieu avec ses armes divines  et, tandis qu'il fuyait, ils remarquèrent son bruyant carquois. Dès lors, forts des paroles et de la volonté de Phébus, ils écartent Ascagne, très avide de se battre ; mais eux retournent au combat et se jettent corps et âmes au sein des dangers. Un cri se propage de poste en poste tout le long des murs ; on tend les arcs puissants, les lanières tournoient. Tout le sol est jonché de traits ; boucliers et casques creux résonnent en s'entrechoquant ; l'âpre bataille se lève : ainsi, venant du couchant, au mois des pluvieux Chevreaux, l'averse frappe la terre ; ainsi les nuages lourds de grêle  se précipitent en nappes d'eau lorsque Jupiter, hérissé par les vents du sud, tourmente l'hiver pluvieux et dans le ciel crève les nuages creux.

 

La geste de Turnus (2) (vers 672 à 818)    

 

Imprudence troyenne : Pandare et Bitias (672-755)

  Pandare et Bitias étaient nés d'Alcanor l'Idéen ; la nymphe Iéra, dans le bois sacré de Jupiter, avait élevé ces jeunes gens, hauts comme les sapins et les monts de leur patrie. Leur chef les avait chargés de la garde d'une porte. Confiants en leurs armes, ils ouvrent la porte, et d'initiative, introduisent l'ennemi dans les murs. Eux, à l'intérieur, à droite et à gauche du passage, se dressent tels des tours, ils sont armés de fer, et des aigrettes étincellent en haut de leurs têtes. Ainsi surgissent, aériens, au bord des rivières aux eaux claires,  sur les rives du Pô ou le long du charmant Adige, deux chênes qui dressent vers le ciel leur tête feuillue, tandis que tout en haut, leur cime oscille doucement. Dès qu'ils voient le camp ouvert, les Rutules s'y précipitent sans attendre : Quercens, le bel Aquicule tout armé, Tmarus, toujours prompt à agir, le belliqueux Hémon, suivis par toutes leurs troupes. Mais soit ils tournèrent le dos et s'enfuirent, soit laissèrent leur vie au seuil même de la porte. Dans les cœurs des adversaires, les colères s'attisent davantage ; les Troyens maintenant se rassemblent et se massent en un même lieu,  et se risquent à engager la lutte, à se lancer plus avant face à l'ennemi. Dans les rangs adverses, le chef Turnus, saisi d'une fureur guerrière, excitait ses hommes, quand on lui apporte un message : l'ennemi déchaîné se livre à un nouveau carnage, offrant ses portes ouvertes. Turnus laisse ce qu'il avait commencé et, dans une rage sans borne, se rue vers la porte dardanienne contre ces frères orgueilleux. Et tout d'abord, car il se présente le premier, c'est Antiphatès, fils bâtard du grand Sarpédon et d'une mère thébaine, qu'il abat d'un coup de javelot : le trait en cornouiller d'Italie vole dans l'air léger et s'enfonce en haut de sa poitrine,  fiché dans l'œsophage ; du creux de la blessure reflue un flot écumant, et le fer devient tiède au contact du poumon qu'il a transpercé. Après, il abat de sa main Mérops et Érymas, et puis Aphidnus, et Bitias, aux yeux de flammes et au cœur frémissant ; il ne sert pas d'un javelot - un javelot n'eût pu lui faire rendre l'âme !-, mais d'une phalarique, qui siffle, lancée comme la foudre : les deux protections de cuir de taureau n'ont pas résisté, ni non plus la fidèle cuirasse à double maille d'or ; ses membres démesurés s'affaissent et s'écroulent, la terre gémit, et son grand bouclier s'écrase sur lui en un bruit de tonnerre.  Ainsi parfois, au rivage euboïque de Baïes, s'affaisse une pile de pierre, faite de blocs énormes, jetée là pour faire un pont ; ainsi elle s'incline, puis s'écroule et tombe, enlisée au fond des bancs de sable ; les mers se mêlent et des sables noirs se soulèvent ; et ce fracas fait trembler la haute Prochyta et Inarimé, dure couche de rocs posés sur Typhée par la volonté de Jupiter. Et Mars, le maître des combats, décuple chez les Latins, ardeur et forces, agitant de durs aiguillons dans leur cœur, tandis qu'aux Teucères il inspire la Fuite et la noire Crainte.  On accourt de partout, puisque la possibilité de combattre est là et puisque le dieu de la guerre est présent dans les cœurs. Pandare, dès qu'il aperçoit à terre le cadavre de son frère, dès qu'il voit où réside la chance et quel cours prennent les choses, de toute sa force, fait tourner la porte sur ses gonds, la pressant de ses larges épaules ; il laisse hors des murs, au cœur de la dure mêlée, un grand nombre des siens, mais il en accueille d'autres qui s'engouffrent et il les enferme avec lui, sans voir, l'insensé, qu'au milieu de la colonne, faisait irruption le roi des Rutules ; il l'a de son propre chef introduit dans la ville,  tel un tigre gigantesque au milieu de paisibles troupeaux. Aussitôt un éclat nouveau brille dans les yeux de Turnus, et ses armes rendent un son effrayant ; au sommet de son casque, s'agitent des aigrettes couleur de sang, et son bouclier lance des étincelles. Ce visage détesté et ce corps de géant, les Énéades bouleversés le reconnaissent soudain. Alors Pandare à la haute taille s'élance et, bouillant de colère après la mort de son frère, dit : "Ceci n'est pas le palais d'Amata, qui t'est offert en dot, Turnus, et ce n'est pas Ardée qui te retient dans les murs de tes pères. Tu vois ici un camp ennemi ; nul moyen d'en sortir."  Turnus, qui a retrouvé son calme, lui sourit en disant : "Commence, si tu as du cœur au ventre, engage le combat ; tu raconteras à Priam qu'ici aussi, tu as trouvé un Achille." Il avait parlé. Pandare, toutes forces bandées, fait tournoyer une pique, rugueuse, pleine de nœuds et encore couverte de son écorce ; seuls les souffles de l'air la reçoivent ; Junon la Saturnienne survient, détourne le coup, et la pique se plante dans la porte. "Tu n'échapperas pas à ce trait que ma droite balance avec force ; car il n'est pas ainsi celui qui porte cette arme et ce coup !" Ainsi parla Turnus, dressé de tout son haut, brandissant son épée.  La lame frappa entre les deux tempes, tranchant le front par le milieu, et séparant les joues imberbes, en une large blessure. On entend un bruit ; l'énorme poids secoue la terre. Pandare mourant étend sur le sol ses membres défaillants et ses armes couvertes du sang de sa cervelle ; en deux parts égales, sa tête coupée reste suspendue de part et d'autre à ses épaules.

 

Sursaut troyen et retraite de Turnus (756-818)    

  Dos tournés, les Troyens affolés, tremblants de peur, fuient en tous sens, et, si dans la foulée le vainqueur avait eu le souci de briser de sa main les barrières et d'introduire ses hommes à l'intérieur, c'eût été la fin de la guerre et de la race troyenne.  Mais la fureur et un désir insensé de carnage enflammèrent Turnus et le jetèrent sur ses adversaires. Tout d'abord, il attrape Phaleris, et Gygès, dont il tranche les jarrets ; puis il saisit leurs piques, qu'il lance dans le dos des fuyards ; c'est Junon qui lui fournit forces et vaillance. Il envoie les rejoindre Halys et Phégée, dont il a percé le bouclier, ensuite des hommes inconscients, debout sur les murs, prêts à combattre : Alcandre et Halius, et Noémon et Prytanis. En face, Lyncée s'avance, appelant ses amis ; à droite, du côté du rempart, Turnus, qui brandit son glaive avec force, le devance  et, de tout près, d'un seul coup, lui tranche la tête qui, toujours casquée, roule et gît par terre, loin de lui. Ensuite Amycus, le tueur de fauves - nulle main mieux que la sienne ne réussissait à graisser ses traits et à armer ses flèches de poison -, et Clytius l'Éolide, et Créthée, ami des Muses, Créthée, le compagnon des Muses, qui toujours avait à cœur de faire des vers qu'il rythmait sur les cordes de sa cithare, et qui toujours chantait chevaux et armes et combats des héros. Finalement, lorsqu'ils furent informés du massacre de leurs hommes, les chefs des Teucères, Mnesthée et l'ardent Séreste, se réunissent ;  ils voient la débandade des leurs et l'ennemi introduit dans les murs. Mnesthée dit : "Enfin, où fuyez-vous, où voulez-vous aller ? Quels autres murs, quels autres remparts avez-vous plus loin ? Un homme isolé et enfermé de tous les côtés dans vos retranchements, ô citoyens, pourrait-il impunément perpétrer de si grands massacres dans notre ville ? Envoyer chez Orcus tant de nos plus insignes guerriers ? Lâches que vous êtes, n'avez-vous point pitié, ni honte devant votre malheureuse patrie, les dieux ancestraux et le grand Énée ?" Ces paroles les enflamment, les réconfortent ; serrant les rangs, ils résistent. Turnus peu à peu s'éloigne du combat, gagne le fleuve, à l'endroit où il fait une boucle. Les Teucères le pressent avec une ardeur accrue, poussant des cris et resserrant leur bande. Ainsi une foule, face à un lion cruel : elle le serre sous la menace des piques ; mais lui, effrayé, farouche, le regard cruel, recule ; ni sa colère ni sa valeur ne lui permettent de tourner le dos ; mais, quelque désir qu'il en ait, il ne peut faire face, ni passer à travers hommes et traits. De même, en hésitant, Turnus recule lentement, l'esprit agité par la colère. Mieux encore, par deux fois, il a foncé au milieu des ennemis,  deux fois, le long des murs, il a refoulé les bataillons en une fuite confuse ; mais vite, de tout le camp, la troupe s'assemble contre cet homme seul, et la Saturnienne Junon n'ose plus fournir des forces suffisantes pour le défendre ; car, du ciel, Jupiter a dépêché à sa sœur l'aérienne Iris, chargée de lui porter des ordres formels, si Turnus ne se retirait pas des hauts remparts troyens. Dès lors ni son bouclier ni son bras ne suffisent plus au jeune homme simplement pour résister, tant les traits l'accablent de toutes parts. Serrant ses tempes creuses, son casque résonne d'un bruit continu, le bronze dur se fend sous les coups de pierres, les aigrettes en sont arrachées, et le bouclier ne réussit plus à parer les coups. À coup de piques, les Troyens et le fulgurant Mnesthée même redoublent d'énergie. Alors Turnus a le corps tout inondé de sueur, ruisselant en un flot poisseux ; il ne peut plus reprendre haleine, un souffle saccadé secoue ses membres épuisés. Finalement, la tête en avant, tout armé, il saute et plonge dans le fleuve qui accueille l'arrivant en son jaune tourbillon, le soulève sur ses ondes apaisées et le rend à ses alliés, joyeux et lavé de tout ce carnage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT X


Le site de la
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propose également des résumés de synthèse et des notes de commentaires

pour chaque chant de l'œuvre de Virgile http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/V10-Plan.html

 

 

SCÈNES DE COMBATS

MORTS DE PALLAS, DE LAUSUS ET DE MÉZENCE

 

 

 

Requête de Vénus à Jupiter (1-62)

Plaidoyer de Junon et réponse de Jupiter (63-117)

Retour d'Énée avec ses renforts (118-214)

Les Nymphes encouragent Énée à combattre (215-286)

Débarquement et affrontements indécis (287-361)

Pallas stimule les Arcadiens (362-438) 

Pallas tué par Turnus (439-509)

Énée immole des victimes sans défense (510-542)

Énée massacre des guerriers qui lui résistent (543-605) 

Junon obtient un délai (606-632)

Le fantôme d'Énée écarte Turnus du combat (633-688)

Exploits de Mézence (689-746)

Face à face d'Énée et de Mézence (747-788)

Sacrifice de Lausus (789-832)

Désespoir et réaction de Mézence (833-869)

Ultime combat (870-908)

 © trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Assemblée des dieux (vers 1 à 117)   

 

Requête de Vénus à Jupiter (1-62)

  Pendant ce temps s'ouvre la demeure du tout-puissant Olympe ; le père des dieux et roi des hommes convoque l'assemblée en son séjour étoilé, là-haut d'où il observe toute la terre, le camp des Dardaniens et les peuples latins. On prend place dans la demeure aux doubles portes ; et il commence : "Nobles habitants du ciel, pourquoi donc chez vous ce retour en arrière, ce revirement, et ces rivalités si vives et si injustes ? Je n'avais pas permis à l'Italie de faire la guerre aux Troyens. Pourquoi cette discorde bravant mes interdits ? Quelle crainte les a poussés  à prendre les armes et à se harceler les uns et les autres ? Il viendra le juste temps pour le combat, -- ne l'appelez pas--, quand la féroce Carthage s'ouvrira les Alpes, et lancera contre les collines de Rome un assaut dévastateur : alors les haines pourront s'affronter, les conquêtes se réaliser. Pour l'heure, laissez cela, et acceptez de bonne grâce l'accord qui a mes faveurs." Jupiter parla brièvement ; mais la Vénus d'or lui répondit par un long discours : "O père, puissance éternelle régnant sur les hommes et l'univers, (car quel autre recours pourrions-nous invoquer désormais ?),  tu vois les assauts des Rutules, la prestance magnifique de Turnus fonçant parmi ses cavaliers, tout gonflé d'orgueil grâce à la faveur de Mars ? Les Troyens ne sont plus à l'abri dans les murs qui les enferment ; bien plus, à l'intérieur des portes, et même sur les remblais des remparts, la mêlée fait rage et inonde de sang les fossés. Énée, qui est absent, ignore tout. Ne permettras-tu jamais la levée de ce siège ? Une fois de plus, un ennemi menace les murs d'une Troie qui renaît, et une seconde armée se lève ; et voici qu'à nouveau, contre les Teucères, surgit d'Arpi l'étolienne le fils de Tydée. Oui, des blessures me sont réservées,  je pense, et ta fille s'attend aux coups d'un mortel. Si les Troyens, sans ton accord et contre ton gré, ont rejoint l'Italie, qu'ils expient leurs fautes ; refuse-leur ton aide ; si au contraire, ils ont suivi les réponses si nombreuses des dieux du ciel et des Mânes, pourquoi maintenant peut-on transgresser tes ordres, ou forger de nouveaux destins ? Pourquoi évoquer les navires incendiés sur les côtes de l'Éryx, et le roi des tempêtes, et les vents furieux levés en Éolie, ou Iris dépêchée à travers les nuages ? En ce moment, elle agite les Mânes eux-mêmes, cette partie de l'univers,  qu'elle n'avait pas encore mise à contribution : soudainement envoyée du ciel, Allecto, telle une bacchante, se déchaîne dans les villes d'Italie. L'empire ne m'importe plus du tout. Nous avons nourri cet espoir, tant que nous a souri la fortune. Que tes préférés l'emportent. S'il n'est point de terre que ta cruelle épouse veuille donner aux Troyens, alors, ô père, je t'en supplie, par les restes fumants de Troie : permets-moi d'éloigner Ascagne des luttes armées, et de le sauvegarder ; permets que survive ton petit-fils. Oui ! Qu'Énée soit tourmenté sur des flots inconnus, qu'il poursuive la voie que lui offrira la fortune,  si du moins je puis le protéger et le soustraire au sauvage combat. Je possède Amathonte, et la haute Paphos, et Cythère, et ma demeure d'Idalie : qu'il vive là, sans gloire après avoir posé les armes. Ordonne que Carthage écrase l'Ausonie sous sa domination ; nous ne dresserons aucun obstacle contre les villes tyriennes. À quoi sert aux Teucères d'avoir échappé au fléau de la guerre, fui au travers des flammes argiennes, et surmonté tant de périls sur la mer et par le vaste monde, quand ils cherchaient le Latium, terre d'une nouvelle Pergame ? N'était-ce pas préférable de rester sur les ultimes cendres de leur patrie,  sur le sol où se dressa Troie ? Ô père, je t'en supplie, rends aux malheureux Troyens le Xanthe et le Simoïs, permets qu'ils se remémorent à nouveau les malheurs d'Ilion."

 

Plaidoyer de Junon et réponse de Jupiter (63-117)   

  Lors la royale Junon, agitée d'une vive fureur : "Pourquoi me forces-tu à rompre un long silence, à divulguer tout haut un secret douloureux ? Quelqu'un, un dieu ou un humain, a-t-il vraiment poussé Énée à s'engager dans la guerre ou à se présenter en ennemi au roi Latinus ? Il est parvenu en Italie avec l'accord des destins, soit !, poussé par les fureurs de Cassandre : mais nous, l'avons-nous engagé à quitter son camp ou à confier sa vie aux vents ?  À remettre à un enfant tout le soin de la guerre, à se fier à des murailles et à la loyauté tyrrhénienne, à jeter dans le trouble des peuples paisibles ? Quel dieu, quel maléfice venant de moi l'ont conduit dans ce piège ? Où voit-on dans tout ceci Junon ou Iris, lancée à travers les nues ? On s'indigne de voir les Italiens entourer de flammes une Troie qui renaît, et Turnus s'installer sur sa terre ancestrale, lui qui a pour aïeul Pilumnus et pour mère la déesse Vénilia ! Que dire des Troyens aux sombres torches violentant les Latins, soumettant à leur joug les champs d'autrui et dérobant du butin ? Que dire du fait de choisir des beaux-pères, d'arracher au giron familial  des fiancées, et, main tendue, de demander la paix tout en armant des navires ? Toi, tu pourrais soustraire Énée aux bataillons des Grecs et tendre devant le héros un nuage et des vents inconsistants ; tu pourrais transformer sa flotte en autant de nymphes : et pour nous ce serait sacrilège d'avoir quelque peu aidé les Rutules ? 'Énée, qui est absent, ignore tout !' : qu'il soit ignorant et absent. Tu possèdes Paphos et Idalie, tu possèdes l'altière Cythère : Pourquoi provoquer d'âpres cœurs, et une ville lourde de guerres ? Et la Phrygie en désarroi, est-ce nous, selon toi, qui persistons à la mettre sens dessus dessous ? Est-ce nous ou celui qui opposa  aux Achéens les malheureux Troyens ? Pourquoi l'Europe et l'Asie en bloc ont-elles pris les armes, rompant les traités par un enlèvement ? Est-ce sous ma conduite que l'adultère dardanien vint assaillir Sparte ? Lui ai-je donné des armes, ai-je attisé les guerres avec l'aide de Cupidon ? C'est alors qu'il fallait craindre pour les tiens : tu arrives bien tard, avec tes plaintes injustes, et tu provoques de vaines querelles". Ainsi parlait Junon, et tous les habitants du ciel tremblaient d'émotion, avec des avis partagés : ainsi frémissent les premiers souffles qui se lèvent dans les forêts et se propagent en ondes invisibles, murmures qui annoncent aux marins la prochaine arrivée des vents.  Alors le père tout puissant, qui détient la souveraineté universelle, commence. Pendant son discours, la haute demeure des dieux reste silencieuse, la terre tremble, le haut éther se tait ; les zéphyrs aussi se sont posés ; l'immense océan apaise et retient ses flots : "Écoutez donc mes paroles et imprimez-les dans vos esprits. Puisqu'une union entre Ausoniens et Troyens n'a pu être conclue, et puisque votre discorde n'a point de fin, quels que soient aujourd'hui la fortune de chacun, l'espoir qu'il se forge, Troyen ou Rutule, je ne ferai aucune différence, que le siège du camp dépende des destins des Italiens,  ou d'une malheureuse erreur des Troyens, suite à de funestes avis. Et je n'excepte pas les Rutules. Tous trouveront dans leurs initiatives leur part d'épreuve et de chance. Le roi Jupiter est le même pour tous. Les destins trouveront leur voie". Jurant par le cours du Styx son frère, par ses rives que brûlent de noirs tourbillons de poix, il fit un signe de tête, et à ce geste l'Olympe entier trembla. Ce fut la fin des discours. Alors Jupiter se lève de son trône d'or, et les habitants du ciel l'entourent et l'escortent vers le seuil.

 

Forces en présence - Premiers affrontements (vers 118 à 361)   

 

Retour d'Énée avec des renforts (118-214)   

  Pendant ce temps, les Rutules à toutes les portes menacent d'abattre, de massacrer les hommes, et de ceindre de flammes les murailles.  De son côté, l'armée des Énéades est assiégée dans ses retranchements, sans nul espoir de fuir. Les malheureux, debout sur leurs hautes tours, ont disposé en vain autour des murs une couronne de quelques hommes : Asius, le fils d'Imbrasus, et Thymétès, le fils d'Hicétaon, les deux Assaracus, et leur aîné Thymbris avec Castor, sont en première ligne ; ils ont pour compagnons les frères de Sarpédon, Clarus et Thémon, tous deux venus de la haute Lycie. Acmon de Lyrnesse qui, tendant tout son corps, apporte un énorme roc, morceau impressionnant de la montagne, est tout aussi fort que son père Clytius, que son frère Ménesthée.  Les uns se battent, se défendant à l'aide de traits, les autres de pierres, se préparant à bouter le feu, ajustant arcs et flèches. Parmi eux, voici le souci le plus légitime de Vénus, l'enfant dardanien, la tête découverte, pleine de noblesse ; il a l'éclat d'une gemme sertie dans l'or fauve ornant un collier ou un diadème ; il est lumineux comme l'ivoire artistement incrusté dans le buis ou le térébinthe d'Oricos ; sur sa nuque d'un blanc laiteux se répandent ses cheveux, retenus par un souple anneau d'or. Toi aussi, Ismarus, les peuples valeureux t'ont vu  diriger tes coups et enduire de venin des roseaux, noble membre d'une famille de Méonie, où les hommes cultivent de riches campagnes que le Pactole arrose d'or. Il y avait aussi Mnesthée, porté aux nues déjà par la gloire d'avoir refoulé Turnus loin du talus des murailles, ainsi que Capys, qui laissa son nom à une ville de Campanie. Ils avaient mené entre eux les combats d'une guerre sauvage, tandis qu'Énée, en pleine nuit, fendait les flots. En effet, après avoir quitté Évandre, il pénètre dans le camp étrusque, approche le roi, dit son nom, sa race, fait part de sa demande  et de ses propositions ; il parle des forces dont s'entoure Mézence, et de la violence qui habite le cœur de Turnus ; il l'avertit, en mêlant ces propos de prières, de ce qu'on peut attendre des choses humaines ; sans hésiter, Tarchon unit ses forces aux siennes, une alliance est conclue ; alors, affranchie du destin, la nation lydienne s'embarque et, selon les ordres des dieux, elle s'en remet à un chef étranger. Le navire d'Énée est en tête, sa proue semble attelée à des lions phrygiens dominés par l'Ida, spectacle bien agréable pour les exilés Troyens. C'est là que se tient le grand Énée, repassant en esprit  les différentes étapes de la guerre ; près de lui, à sa gauche, Pallas l'interroge tantôt sur les astres qui les guident dans la nuit noire, tantôt sur les épreuves qu'il endura sur terre et sur mer. Maintenant, déesses, ouvrez l'Hélicon, inspirez mes chants ; dites la troupe qui, pendant ce temps, depuis les rivages de l'Étrurie, accompagne Énée, équipant des navires et voguant sur la mer. En tête, Massicus fend les flots sur son 'Tigre' d'airain ; sous ses ordres, une troupe de mille jeunes gens, qui quittèrent les murs de Clusium et la ville de Cosa ; pour armes, ils ont des flèches et, à l'épaule, de légers carquois et un arc porteur de mort.  Avec eux, l'inquiétant Abas : il a une armée tout équipée d'armes magnifiques et sur sa poupe resplendit un Apollon d'or. Populonia sa patrie lui avait donné six cents jeunes gens, guerriers experts, tandis qu'Ilua, l'île généreuse des Chalybes aux inépuisables mines d'acier, lui en fournit trois cents. Le troisième est Asilas, l'illustre interprète des dieux et des hommes, à qui les foies des victimes dévoilent leurs secrets, comme le font aussi les astres du ciel, les cris des oiseaux et les feux prophétiques de la foudre ; il emmène mille hommes, colonne serrée, hérissée de lances. Pise les a placés sous ses ordres, Pise, originaire des bords de l'Alphée,  bien que située sur le sol étrusque. Astyr, magnifique, le suit, Astyr, sûr de son cheval et de ses armes si colorées. Trois cents hommes, tous le suivant d'un même cœur, l'ont rejoint, envoyés par les gens de Caeré, qui habitent les campagnes du Minio, ainsi que par l'antique Pyrgi et Gravisca à l'orageux climat. Non, je ne te passerai pas sous silence, Cinyrus, chef des Ligures, très vaillant guerrier, ni toi, avec ta maigre escorte, Cupavo, dont le cimier est orné de hautes plumes de cygne, à la fois reproche, amour des vôtres et rappel de la figure d'un père ; car, on raconte que Cygnus, à la mort de Phaéthon qu'il aimait,  chantait à l'ombre des sœurs de son ami, sous les feuillages des peupliers, consolant de sa muse son douloureux amour ; il passa sa vieillesse chenue couvert d'un souple plumage, délaissant la terre et poursuivant les étoiles de son chant. Son fils, accompagné de bataillons d'hommes de son âge, pousse à force de rames son immense 'Centaure' : de toute sa hauteur surplombant les flots, il menace de lancer dans l'eau un énorme rocher, tandis que la longue carène sillonne la mer profonde. Ocnus lui aussi arrive des rivages de sa patrie, le fils de la prophétesse Mantô et du fleuve toscan,  qui te donna, ô Mantoue, des murailles et le nom de sa mère, Mantoue, riche d'aïeux, mais pas tous de même race : elle compte trois branches, constituées chacune de quatre peuples ; elle en est la capitale, ses forces lui viennent du sang toscan. De là aussi cinq cents hommes en armes se lèvent contre Mézence ; le Mincius, né du Bénacus, sous ses voiles de roseaux glauques les emportait au large, sur leur menaçant bateau de pin. De tout son poids, Aulestès s'avance, et debout, de ses cent rames, il frappe les flots, et le marbre de l'eau balayé se mue en nappes d'écume. Un Triton géant le mène, qui de sa conque effraie les flots d'un bleu sombre ;  immergé jusqu'aux flancs, il présente la figure d'un homme, mais son ventre se termine en queue de baleine, et l'onde écumeuse gronde sous sa poitrine à demi sauvage. Ces chefs d'élite, si nombreux, sur trente navires, se portaient au secours de Troie, leurs proues d'airain fendant les champs salés.

 

Les Nymphes encouragent Énée à combattre (215-286)   

  Et déjà le jour avait quitté le ciel, et la tendre Phébé, sur son char nocturne, foulait le centre de l'Olympe : Énée, que les soucis ne laissent point en repos, s'est installé à la barre, et manœuvre les voiles. Voilà que, au milieu de sa course, le chœur de ses compagnes  se présente à lui : les nymphes à qui Cybèle la bienfaisante avait ordonné de régir la mer et, de bateaux qu'elles étaient, de se muer en nymphes ; elles nageaient et fendaient les ondes, en nombre égal aux proues de bronze mouillant jadis près du rivage. De loin elles reconnaissent leur roi, l'entourent de leurs chœurs dansants ; Cymodocée, la plus éloquente d'entre elles, suit le bateau ; de la main droite, elle tient la poupe et, le dos hors de l'eau, elle repousse de la main gauche l'onde silencieuse. Il ignore tout du prodige et elle l'interpelle : "Es-tu éveillé, Énée, rejeton des dieux ? Veille et largue l'écoute de tes voiles.  Nous voici, pins du mont sacré de l'Ida, les nefs de ta flotte, à présent nymphes de la mer. Tandis que, dans sa perfidie, le Rutule nous faisait couler, pressées par le fer et les flammes, à regret, nous avons rompu nos amarres et, sur la vaste mer, nous te cherchons. Notre mère, apitoyée, transforma notre apparence, nous accordant d'être déesses et de passer notre vie sous les flots. Cependant le jeune Ascagne est retenu dans ses murs, retranché, sous les traits des Latins, que Mars rend effrayants. Déjà la cavalerie arcadienne, mêlée de valeureux Étrusques, occupe les endroits fixés ; Turnus a l'intention bien arrêtée  d'interposer ses escadrons, pour les empêcher de rejoindre le camp. Allons, debout et, dès l'Aurore, sois le premier à ordonner l'appel aux armes de tes hommes ; revêts ton bouclier invincible, bordé d'un cercle d'or, présent du maître du feu en personne. La journée de demain, si tu ne juges point vaines mes paroles, verra d'énormes monceaux de Rutules massacrés." Elle avait parlé et, tout en s'éloignant, de sa main experte, elle pousse la haute poupe : celle-ci file sur les vagues, plus rapide que le trait, que la flèche rivalisant avec les vents. Les autres alors accélèrent leur course. Stupéfait, ne comprenant pas,  le Troyen, fils d'Anchise, reprend pourtant courage devant ce présage. Alors, contemplant un court moment la voûte du ciel, Énée prie : "Bienfaisante Idéenne, mère des dieux, toi que charment le Dindyme et les villes ceintes de tours, et les deux lions attelés mordant leur frein, toi, désormais mon guide au combat, accomplis vite comme il se doit ton augure et, déesse favorable, accours au secours des Phrygiens". Il n'en dit pas plus et, pendant ce temps, le jour déjà s'élançait et le retour de la pleine lumière avait fait fuir la nuit. Il ordonne d'abord à ses alliés de suivre leurs enseignes, de centrer leurs pensées sur les armes et de se préparer au combat.  Et déjà, debout en haut de sa poupe, il voit sous ses yeux les Troyens dans leur camp ; de la main gauche aussitôt il soulève son bouclier étincelant. Une clameur des Dardanides s'élève des murs vers les astres ; l'espoir revenu réveille les colères, les mains lancent des traits ; ainsi sous les sombres nuages, les grues du Strymon signalent l'orage et nagent à travers l'éther à grand bruit, fuyant les Notus avec des cris qui les suivent. Mais ce spectacle paraissait étrange au roi rutule et aux chefs ausoniens quand, se retournant, ils voient les poupes tournées vers le rivage et la mer entière qui semblait glisser avec la flotte.  Une aigrette brille sur la tête d'Énée, et du sommet de son cimier monte une flamme ; de son bouclier d'or jaillissent de grands éclairs : c'est ainsi que parfois, dans la nuit limpide, rougeoient lugubrement des comètes couleur de sang, ou que se lève l'ardent Sirius, apportant soif et maladies aux faibles mortels et attristant le ciel d'une lumière inquiétante. Pourtant l'audacieux Turnus n'a pas renoncé à son assurance, résolu à être le premier à occuper le rivage et à refouler les arrivants. (Il se met à relever les courages, à invectiver les siens, en ces termes) : "Voici enfin l'objet de vos vœux : abattre l'ennemi, l'arme au poing.  Les héros tiennent Mars même dans leurs mains. Que chacun maintenant se remémore son épouse, sa maison ; pensons aux hauts faits, aux mérites de nos pères. Courons d'emblée à la mer, pendant qu'ils débarquent tremblants, et hésitants dans leurs premiers pas. La Fortune sourit aux audacieux". (Le paresseux se fait obstacle à lui-même). Ainsi parla-t-il, tout en réfléchissant aux hommes qu'il pourra mener à l'attaque, et à ceux à qui il confiera le siège des murs.

 

Débarquement et affrontements indécis (287-361)   

  Entre-temps, Énée fait descendre ses hommes par des passerelles partant des hautes poupes. Nombreux sont ceux qui guettent le reflux des vagues alanguies, pour sauter en confiance où l'eau est peu profonde ;  d'autres glissent le long des rames. Tarchon a observé sur le rivage un lieu sans bas-fonds bouillonnants, où la mer vient se briser sans fracas, mais glisse inoffensive vers la côte à la marée montante ; vite, il y dirige ses proues et insiste auprès de ses compagnons : "Maintenant, troupes d'élite, penchez-vous sur vos fortes rames, soulevez, emportez vos bateaux ; fendez de vos étraves cette terre hostile, et que les carènes tracent elles-mêmes leur sillon. Et je veux bien briser ma poupe dans cette rade, lorsque j'aurai touché cette terre". Sur ces paroles de Tarchon, ses compagnons en bloc se lèvent et, à force de rames,  dirigent leurs vaisseaux écumants vers les champs des Latins ; bientôt les rostres touchent la terre ferme, et les embarcations s'arrêtent, toutes intactes. Mais ce n'est pas le cas de ta poupe, ô Tarchon : car elle s'est heurtée à des bancs de sable, suspendue à une arête saillante, longtemps elle vacille en équilibre instable, battue par les vagues, puis se brise, exposant au milieu des flots les hommes gênés par les débris de rames et les bancs de rameurs à la dérive, tandis que le reflux de l'eau les ramène en arrière. Turnus de son côté ne tarde pas à réagir ; plein de fougue, il lance toute son armée contre les Teucères, et prend position face au rivage.  Les clairons sonnent. Heureux présage pour le combat, Énée est le premier à se ruer sur ces bataillons de paysans ; terrassant les Latins, il tua Théron, guerrier de haute taille, qui l'avait personnellement provoqué ; de son épée, il lui perce le flanc, traversant sa cuirasse d'airain et sa tunique aux écailles d'or. Ensuite, il frappa Lichas, séparé de sa mère déjà morte par une opération et qui t'était consacré, ô Phébus : tout petit, il a pu échapper aux coups d'une lame ! Pourquoi ? Non loin de là, le cruel Cissée et le grand Gyas de leur massue abattaient des armées : Énée les précipita dans la mort ; ils n'obtinrent aucun secours,  ni des armes d'Hercule, ni de la vaillance de leur bras, ni de leur père Mélampus, compagnon fidèle de l'Alcide, quand il accomplissait sur terre ses lourds travaux. Tandis que Pharon profère des paroles vaines, Énée fait tournoyer son javelot et le lui fiche en pleine bouche. Toi aussi, malheureux Cydon, au lieu de poursuivre tes nouvelles amours, Clytius, l'enfant aux joues blondes de leur premier duvet, loin de te soucier des jeunes amants qui toujours t'entouraient, tu serais étendu, pitoyable, abattu par la main du Dardanien, si ne lui faisait face une cohorte serrée de frères, les sept fils de Phorcus, qui lancent leurs sept traits ;  les uns, sans effet, rebondissent sur le casque et le bouclier d'Énée ; les autres effleurent son corps, mais sont détournés par sa mère Vénus. Énée dit alors à son fidèle Achate : "Apporte-moi des armes : contre les Rutules ma main ne lancera en vain aucun de ces traits qui se fichèrent dans le corps des Grecs, aux plaines d'Ilion." Alors il saisit une longue pique et la lance : celle-ci s'envole et transperce le bronze du bouclier de Méon, et en même temps que sa cuirasse, elle lui fracasse la poitrine. Son frère Alcanor s'approche de lui et le soutient de la main tandis qu'il s'écroule : aussitôt une autre pique lui traverse le bras,  s'échappe et toute sanglante poursuit sa trajectoire ; sa main droite, mourante, reste suspendue à son épaule par des ligaments. Alors Numitor, avec la pique extraite du corps de son frère, visa Énée : mais il ne lui fut pas donné non plus d'atteindre le héros ; l'arme effleura seulement la cuisse du grand Achate. Puis voici qu'arrive de Cures, avec toute l'assurance de sa jeunesse, Clausus ; de haut, pressant fortement sa dure pique, il frappe Dryops sous le menton, pendant qu'il parlait ; et, en un même instant, lui tranchant la gorge, il lui retire la parole et la vie ; son front alors heurte le sol et sa bouche vomit un sang épais.  Trois Thraces aussi, issus de la lointaine race de Borée, ainsi que les trois guerriers envoyés par leur père Idas d'Ismare, leur patrie, sont abattus, diversement frappés. Halésus accourt, avec les troupes auronques ; le fils de Neptune s'amène aussi, Messapus, connu pour ses chevaux. Chaque groupe, tour à tour, tente de repousser l'autre : on se bat au seuil même de l'Ausonie. Ainsi sont les vents qui s'affrontent dans l'immense éther, menant leurs combats avec une ardeur et des forces égales, ne se cédant mutuellement ni les nuages, ni la mer ; le combat est longtemps incertain ; tous s'affrontent et résistent ;  ainsi se rencontrent les armées latines et les armées troyennes, on lutte pied à pied, et dans des corps à corps serrés.

 

Geste et mort de Pallas (vers 362 à 509)   

 

Pallas stimule les Arcadiens (362-438)

  Mais ailleurs, là où un torrent avait marqué un large espace par des pierres roulées et des buissons arrachés à ses rives, les Arcadiens, peu accoutumés aux combats d'infanterie, tournaient le dos à leurs poursuivants latins ; dès que Pallas les vit, contraints par le sol impraticable à abandonner leurs chevaux, il fit la seule chose à faire en ces circonstances extrêmes et, alternant prières et propos amers, ranima leurs courages : "Où fuyez-vous, mes amis ? Par vous et vos hauts faits,  au nom de notre chef Évandre et de ses guerres victorieuses, par mon espoir de rivaliser désormais avec la gloire de mon père, ne comptez pas sur vos jambes. C'est le fer qui frayera notre route à travers l'ennemi. Là où leur troupe serrée nous presse vous réclame notre altière patrie, vous et Pallas, votre chef. Notre ennemi n'est pas un dieu, mais un mortel pressant des mortels ; tout autant qu'eux, nous avons des cœurs et des bras. Voyez : l'immensité nous enferme en sa grande barrière marine, pas de terre où fuir désormais : choisirons-nous la mer ou les Troyens ?" Cela dit, il se rua au milieu d'un groupe serré d'ennemis.  Le premier qu'il rencontra fut Lagus, victime d'un injuste destin. Il était en train d'arracher un roc d'un poids énorme, quand Pallas lance un trait qui le transperce par le milieu, à la jointure de l'épine dorsale et des côtes, puis il récupère la pique fichée dans ses os. Hisbon espère, mais sans succès, le surprendre penché sur le cadavre : tandis qu'il fonce inconsidérément, furieux de la mort cruelle de son compagnon, Pallas déjà l'attend et lui enfonce son glaive dans la poitrine gonflée de rage. De là, il marche sur Sthénius et sur le rejeton de l'antique tribu de Rhétus, Anchémolus, qui avait osé souiller d'un inceste la couche de sa marâtre.  Vous aussi, les jumeaux, vous êtes tombés aux champs des Rutules, Laridès et Thymber, nés de Daucus, enfants si ressemblants, indiscernables, et aimable source de confusion pour vos parents ; mais Pallas, lui, vient de faire entre vous une cruelle distinction. Car toi, Thymber, tu eus la tête arrachée par l'épée d'Évandre, et toi, Laridès, ta main droite tranchée te cherche comme son maître, et tes doigts à demi morts s'agitent et se serrent sur ton arme. Les Arcadiens, excités par la harangue de Pallas, voient ses exploits, et leur chagrin mêlé de honte les armes contre l'ennemi. Alors Pallas transperça au passage Rhétée, qui fuyait sur son bige.  Cela laissa à Ilus un certain recul et quelque répit : contre lui en effet Pallas, de loin, avait dirigé la forte pique. Mais Rhétée, qui passait devant, la prit de plein fouet, ô excellent Teuthras, en vous fuyant, toi et ton frère Tyrès, avant de rouler, à demi mort, à bas de son char et de frapper de ses talons les champs des Rutules. Lorsque, durant l'été tant attendu, les vents se lèvent, le berger allume en divers points des incendies dans les bois ; subitement, le feu gagne les zones intermédiaires et en un instant s'étend, effroyable colonne de Vulcain, dans l'immensité des champs ; et le berger, assis en vainqueur, contemple de haut les flammes triomphantes.  Ainsi toute la valeur de tes compagnons se concentre en un seul bloc, et cela te réjouit, ô Pallas. Mais Halésus, l'âpre guerrier, fond sur ses adversaires et se ramasse sous ses armes. Il sacrifie Ladon, Phérès et Démodocus ; de son épée éclatante, il arrache la main droite de Strymonius, qui l'avait portée à sa gorge ; d'une pierre il frappe Thoas en plein visage et disperse les os de son crâne mêlés à de sanglants lambeaux de cervelle. Son père, chantre des destins, avait caché Halésus dans la forêt ; dès que la mort eut fermé les yeux du vieillard chenu, les Parques mirent la main sur son fils, le vouant aux traits d'Évandre.  Pallas se dirigea vers lui, après avoir fait cette prière : "Ô vénérable Thybris, accorde maintenant à ce fer que je lance de trouver sa fortune et sa voie à travers la poitrine du cruel Halésus. Ces armes et les dépouilles du guerrier honoreront ton chêne". Le dieu entendit ces paroles ; Halésus, tout en couvrant Imaon, offre, l'infortuné, sa poitrine désarmée au trait de l'Arcadien. Mais Lausus, cheville importante de cette guerre, ne laisse pas la mort d'un si grand guerrier effrayer les troupes. Il supprime d'abord juste devant lui Abas, nœud et frein de la bataille. La jeunesse arcadienne est jetée à terre, à terre les Étrusques,  et vous aussi, Troyens, qui avez échappé aux Grecs. Les armées s'affrontent, égales par leurs chefs et leurs forces ; les troupes éloignées se resserrent, et la foule est si dense, que ni traits ni mains ne peuvent bouger. Ici Pallas charge et menace, face à lui, Lausus ; ni l'âge ni leur remarquable beauté ne les distinguent, mais la Fortune leur avait refusé le retour dans leur patrie. Le souverain du grand Olympe a permis que ces jeunes gens aillent au combat, mais non l'un contre l'autre ; bientôt ils accompliront leur destin, sous les coups d'un ennemi plus grand.

 

Pallas tué par Turnus (439-509)   

  Entre-temps Turnus reçoit de sa sœur divine le conseil  de remplacer Lausus ; sur son char ailé, il fend les rangs de son armée. Dès qu'il aperçoit ses compagnons : "Il est temps de quitter le combat ; je vais moi seul affronter Pallas ; c'est à moi seul que revient Pallas ; je souhaiterais que son père en personne fût là pour voir ce spectacle". Il dit et, sur son ordre, ses compagnons lui cédèrent la place. Cet ordre arrogant et le départ des Rutules étonnent le jeune Pallas, qui reste stupéfait devant Turnus ; il laisse ses regards parcourir le corps du géant ; il observe tout de loin, d'un œil farouche ; il s'avance et, aux paroles du tyran, il oppose le discours que voici : "Bientôt, on me louera, parce que j'aurai enlevé les dépouilles opimes  ou parce que je serai mort noblement : mon père y est préparé. Cesse tes menaces". Sur ces paroles, il s'avance au centre du terrain. Les Arcadiens sentent leur sang se glacer dans leurs veines. Turnus a sauté de son bige ; il est disposé à marcher au combat, au corps à corps. Lorsqu'un lion, du haut de son observatoire, voit au loin dans la plaine un taureau debout prêt au combat, il s'élance ; telle est bien l'image qu'offre l'arrivée de Turnus. Dès qu'il le crut à portée d'un jet de pique, Pallas aussitôt se lance, espérant que la fortune, vu la disparité des forces, le secondera dans son audace, et tourné vers l'immensité de l'éther, il prie ainsi :  "Par l'hospitalité de mon père, par les tables qu'en étranger tu approchas, je t'en supplie, Alcide, soutiens-moi dans cette entreprise démesurée. Que Turnus expirant me voie lui enlever ses armes sanglantes, que ses regards emportent en mourant l'image de son vainqueur". Alcide entendit le jeune homme, et au fond de son cœur, réprima un profond gémissement, puis fondit en larmes vaines. Alors le père des dieux adresse à son fils des paroles amies : "Il est un jour fixé pour chacun ; pour tous, le temps de la vie est bref et irréparable ; mais étendre sa renommée par des exploits, telle est l'œuvre de la vertu. Sous les hautes murailles de Troie,  tant de fils de dieux sont tombés ; et même avec eux tomba aussi Sarpédon, mon propre fils ; Turnus aussi, son destin l'appelle et il est parvenu aux limites de la vie qui lui a été accordée." Il parla ainsi, et il détourna ses regards des champs des Rutules. Pallas pour sa part, de toutes ses forces lance une pique, et du creux de son fourreau dégaine une éclatante épée. La pique vole, frappe l'endroit où le bouclier de Turnus protège le haut de son épaule, se fraie un chemin à travers le bord du bouclier, mais finalement s'écarte du corps du géant, qu'elle ne fait qu'effleurer. Alors Turnus balance longuement une pique de bois dur  munie d'une pointe de fer acéré, puis la lance contre Pallas en disant : "Vois donc si mon trait ne s'enfonce pas mieux que le tien". Il avait parlé. Et toutes les couches de fer et de bronze du bouclier, toutes les peaux de taureau qui le recouvrent et l'entourent, la pointe vibrante les transperce en plein milieu ; elle perfore alors les obstacles de la cuirasse et la large poitrine. Pallas arrache de sa blessure le trait tout chaud, mais en vain : car son sang et sa vie ensemble empruntent la même voie. Il s'écroule sur sa blessure, ses armes résonnent en tombant sur lui, qui, mourant, touche de sa bouche en sang la terre ennemie.  Et Turnus, debout près de lui, d'ajouter : "Arcadiens, souvenez-vous, et rapportez à Évandre ce que je vais dire : je lui renvoie Pallas, dans l'état qu'il a mérité. Ce qu'il voudra, l'hommage d'un tombeau, la consolation d'une sépulture, je l'accorde généreusement. Il paiera assez cher son hospitalité à Énée". Et, après ces paroles, il pressa du pied gauche le corps sans vie, le dépouillant de son baudrier si pesant, orné de l'empreinte d'une scène funeste, figurant au cours de leur commune nuit de noces le massacre honteux d'un groupe de jeunes hommes et leurs lits en sang, scène ciselée par Clonus, le fils d'Éurytus dans de l'or massif.  Maintenant, Turnus triomphe et se réjouit de s'être emparé de ce butin. L'esprit humain ignore le destin et son sort futur, il ne sait pas garder la mesure, quand le succès le grise ! Pour Turnus viendra le jour où il souhaitera que Pallas soit vivant, acheté à grand prix, et où il haïra ces dépouilles et cette journée. Alors les compagnons de Pallas, avec force larmes et gémissements, l'exposent sur son bouclier, et le ramènent, au milieu de la foule. Ô douleur et gloire immense, toi qui vas retourner à ton père, ce premier jour t'a donné à la guerre, et ce même jour t'en arrache, tandis que tu laisses des monceaux de Rutules massacrés !  

 

Fureur vengeresse d'Énée (vers 510 à 605)   

 

Énée immole des victimes sans défense (510-542)

  Désormais, ce n'est plus la rumeur, mais un vrai messager, qui vole avertir Énée d'un si grand malheur : les siens sont bien près de leur perte, il est temps de secourir les Troyens en désarroi. Avec son épée, Énée fauche tout ce qui est à sa portée et, dans son ardeur, se fraie un chemin à travers la large colonne ; son arme te cherche, toi, Turnus, toi si fier de ton dernier massacre. Pallas, Évandre, tout reparaît à ses yeux : la table qu'il approcha d'abord en étranger, l'alliance scellée par une poignée de mains. Il saisit tout vivants les quatre fils de Sulmon, quatre jeunes gens, éduqués par Ufens, pour les immoler aux ombres, à titre de victimes infernales,  en recueillir le sang et en arroser les flammes du bûcher. Ensuite, il lança de loin contre Magus une pique mortelle. Mais celui-ci, adroit, se baisse, et laisse le trait vibrant le survoler ; étreignant alors les genoux d'Énée, Magus le supplie en ces termes : "Par les mânes de ton père, par l'espoir que te donne le jeune Iule, je t'en prie, épargne ma vie, pour mon fils comme pour mon père. Je possède une haute demeure qui recèle, profondément enfouis, des talents d'argent ciselé, je dispose de tas d'or travaillé et brut. La victoire des Teucères ne se joue pas ici, et une vie, une seule, ne fera pas une si grande différence".  Il s'était tu. Face à lui, Énée rétorqua ainsi : "Ces quantités de talents d'or et d'argent, que tu évoques, garde-les pour tes enfants. Déjà avant moi, par la mort de Pallas, Turnus a rendu impossibles ces marchandages. Voilà ce que pensent Iule et les mânes de mon père". Sur ces paroles, de la main gauche, il saisit le casque du suppliant, lui tient le cou en arrière et y enfonce son épée jusqu'à la garde. Et non loin de là, le fils d'Hémon, prêtre de Phébus et de Trivia, une bandelette tenue par un ruban sacré autour des tempes, il resplendissait dans son vêtement et ses ornements blancs.  Énée l'affronte, le poursuit dans la plaine ; l'homme tombe ; dressé sur lui, Énée l'immole, le couvrant de son ombre ; sur ses épaules, Séreste emporte les armes recueillies, trophée pour toi, roi Gradivus.

 

Énée massacre les guerriers qui lui résistent (543-605)   

  Les rangs se reforment, avec Céculus, le rejeton de la race de Vulcain, et Umbro, qui provient des montagnes des Marses. En face, le Dardanide se déchaîne avec fureur : d'un coup d'épée, il avait tranché la main gauche d'Anxur et l'orbe de son bouclier. (Anxur avait parlé avec arrogance, et avait cru en la puissance de ses paroles ; peut-être élevait-il son espoir jusqu'au ciel, et s'était-il promis des cheveux blancs et de longues années).  En face, Tarquitus bondit, avec ses armes éclatantes, le fils de la nymphe Dryopé et de Faunus, l'hôte des forêts ; il se présente face au bouillant Énée qui, de sa pique, embroche la cuirasse du guerrier et la pesante masse de son bouclier ; puis, tandis que l'homme le supplie en vain et se prépare à un long discours, il lui fait tomber la tête et, roulant devant lui ce tronc encore tiède, ajoute, le cœur plein de haine, les paroles que voici : "Reste couché ici, ô redoutable guerrier. Non, ton excellente mère ne t'enterrera pas et ne couvrira pas ton cadavre du tombeau de tes pères : proie abandonnée aux oiseaux sauvages ou plongée dans un tourbillon,  l'onde t'emportera et les poissons affamés lécheront tes blessures". Aussitôt, il poursuit Antée et Lycas, qui occupent les premiers rangs des troupes de Turnus, et le vaillant Numa, et le blond Camers, le fils du magnanime Volcens, qui fut le plus riche propriétaire du territoire d'Ausonie, et qui régna sur la silencieuse Amyclées. Tel Égéon qui, dit la légende, avait cent bras et cent mains, qui, de ses cinquante gueules et de ses cinquante poitrines, crachait un feu ardent, lorsque contre les foudres de Jupiter il agitait autant de boucliers et tirait autant d'épées, ainsi Énée, victorieux, se déchaîna par toute la plaine,  une fois son glaive échauffé. Et puis, voici Niphée sur son quadrige. Énée fonce vers les chevaux, vers leur poitrail offert. Mais dès que, de loin, ceux-ci le virent s'avancer tremblant de rage, ils s'effraient, tournent bride et, se cabrant, renversent leur cocher et entraînent le char vers le rivage. Pendant ce temps, Lucagus, sur son bige aux chevaux blancs, entre dans la bataille, avec son frère Liger, qui tient les rênes et guide les chevaux. L'âpre Lucagus brandit et fait tournoyer son épée. Énée ne supporta pas chez eux tant d'ardeur, tant de fureur ; il fonça et apparut, immense, avec sa pique tendue contre eux.  Liger lui dit : "Non, tu ne vois ni les chevaux de Diomède ni le char d'Achille, ni les champs de Phrygie : maintenant, en cette terre, on va t'offrir la fin de la guerre et de ta vie". Telles sont les paroles de l'insensé Liger qui s'envolent au loin. Mais le héros troyen ne réplique pas avec des mots, c'est son javelot qu'il lance contre ses ennemis. Lucagus, tête penchée sur les rênes, stimule ses chevaux à coups de pique et, tandis que, pied gauche en avant, il est prêt au combat, un trait s'introduit sous le bord inférieur de son bouclier éclatant et lui perce l'aine gauche ;  projeté à bas du char, mourant, il roule dans le champ. Et le pieux Énée lui adresse ces paroles pleines d'amertume : "Lucagus, ce ne sont pas tes chevaux trop lents qui ont livré ton char, ni de vaines ombres d'ennemis qui l'ont renversé : c'est toi qui, en sautant, l'abandonnes". Sur ce, il saisit le double attelage ; son malheureux frère, tombé au même endroit, tendait vers Énée des mains sans force : "Par ta personne, par les parents qui mirent au monde un tel fils, ô héros troyen, laisse-moi vivre ; aie pitié de celui qui t'implore". Il continuait à supplier, Énée lui coupa la parole : "Il y a un instant,  tu ne parlais pas de la sorte. Meurs et, en frère, n'abandonne pas ton frère". Alors, de son poignard, il lui ouvrit la poitrine, refuge secret de son âme. Ainsi à travers les campagnes, le chef dardanien semait les morts, tel un torrent d'eau ou un noir tourbillon, plein de fureur. Finalement, le jeune Ascagne et ses hommes sortent brusquement et quittent le camp, après ce siège vain.

 

Intervention de Junon (vers 606 à 688)   

 

Junon obtient un délai (606-632)

  Pendant ce temps, Jupiter prend la parole s'adressant à Junon : "Toi qui es ma sœur et en même temps ma très chère épouse, comme tu le pensais, c'est Vénus, tu ne te trompes pas, qui soutient les forces troyennes ; les hommes n'ont, pour combattre,  ni ce bras vigoureux ni, dans le danger, ce cœur vaillant et ferme ". Junon humblement lui dit : "Pourquoi, mon très bel époux, tourmenter une femme malheureuse, qui redoute tes sévères décrets ? Si ton amour pour moi avait toujours sa force d'autrefois, comme il conviendrait, non, vraiment, maître tout-puissant, tu ne me refuserais pas la faveur de soustraire Turnus au combat, ni de pouvoir le garder sain et sauf pour son père Daunus. Maintenant, il risque de périr, de subir dans son sang pieux la loi des Troyens. Il tire pourtant son nom d'une origine divine, et Pilumnus est son bisaïeul, et souvent sa main généreuse  a couvert l'entrée de tes sanctuaires de nombreuses offrandes". Le roi du céleste Olympe lui répond ainsi en peu de mots : "Si ce que tu demandes est un délai à une mort imminente, un sursis accordé à un être voué à la mort, si tu comprends bien ma pensée, fais fuir Turnus et arrache-le aux destins qui le menacent : je puis avoir cette complaisance. Mais si sous ces prières se cache une faveur plus importante, si tu penses bouleverser la guerre et en transformer l'issue, tu te nourris de vains espoirs". Et Junon, en larmes, dit : "Ah ! si en pensée tu m'accordais ce qui te paraît pénible à énoncer, et si la vie restait assurée à Turnus !  À présent, une mort pénible attend cet innocent, ou je me trompe fort ! Mais puissé-je plutôt être le jouet de craintes illusoires et, tu le peux, comme je voudrais te voir modifier tes arrêts dans un sens meilleur !"

 

Le fantôme d'Énée écarte Turnus du combat (633-688)   

  Après ces paroles, Junon s'élança aussitôt du haut du ciel, amenant la tempête, entourée d'un nuage et fendant les airs ; puis elle se dirigea vers l'armée d'Ilion et le camp des Laurentes. Alors, de cette nue inconsistante la déesse forme une ombre légère, sans forces, à l'image d'Énée (prodige étonnant à voir !) ; elle la pare d'armes dardaniennes, elle imite le bouclier et le panache ornant la tête divine, la dote de paroles vaines,  d'une voix sans âme, et reproduit son allure et sa démarche ; c'est ainsi, dit-on, que des figures voltigent encore, une fois la mort vue, ou que les songes abusent nos sens endormis. Mais, vif, le fantôme bondit vers les premières lignes, excite le héros de ses traits et le tourmente de la voix. Turnus le menace, et de haut lui lance un sifflant javelot ; l'image tourne le dos et s'encourt. Vraiment, lorsque Turnus crut qu'Énée avait fait demi tour et cédait, son cœur se troubla, il but à longs traits cet espoir insensé : "Où fuis-tu, Énée ? Ne renonce pas aux fiançailles engagées ;  ma main va te donner cette terre que tu as cherchée à travers les mers". Tout en hurlant ces mots, il le poursuit, brandissant et agitant son épée ; et il ne voit pas que les vents emportent ce qui fait sa joie. Justement un bateau attaché à la base d'un haut rocher mouillait là, avec ses échelles en place et une passerelle toute prête ; il avait servi au roi Osinius, arrivé des rivages de Clusium. L'image tremblante d'Énée en fuite s'y précipite pour s'y cacher ; Turnus, d'autant plus acharné à la poursuivre, franchit les obstacles et bondit par-dessus les hautes passerelles. À peine a-t-il atteint la proue que la Saturnienne rompt l'amarre,  arrache le navire qu'elle emporte à travers le reflux des flots. Énée de son côté appelle au combat Turnus, qui n'est pas là, et envoie à la mort d'innombrables guerriers. À ce moment l'image ténue déjà ne cherche plus à se cacher, mais, s'envolant dans les airs, elle se mêle à la sombre nuée, tandis que, en pleine mer, un tourbillon emporte Turnus. Sans comprendre, sans reconnaissance pour son salut, il regarde autour de lui et, les deux mains levées vers les astres, il dit : "Père tout-puissant, tu m'as donc jugé digne d'une telle infamie, tu as donc voulu m'infliger un tel châtiment ?  Où m'emporte-t-on ? D'où suis-je parti ? Comment fuir d'ici ? Et sous quels traits ? Reverrai-je les murs et le camp des Laurentes ? Quoi ? Cette armée, ces hommes qui m'ont suivi, moi et mes armes ? Tous ces gens - Sacrilège !- , que j'ai abandonnés, voués à une mort infâme, vais-je voir leur débandade ? Les gémissements de ceux qui tombent, vais-je les entendre ? Que faire ? Quelle terre assez profonde désormais pourrait s'ouvrir pour moi ? Ou plutôt, ô vents, ayez pitié ; de tout cœur, Turnus vous en supplie, jetez ce bateau contre falaises et rochers, et envoyez-le sur les bancs de sable funestes d'une syrte, où ne me suivront ni les Rutules ni la conscience de mon déshonneur".  Tout à ces évocations, son esprit balance, tantôt ici, tantôt là : va-t-il, affolé par un tel déshonneur, saisir son arme acérée et en plonger la lame sanglante à travers ses côtes, va-t-il se jeter dans les flots et nager jusqu'à la courbe du rivage pour s'exposer à nouveau aux armes des Troyens ? Trois fois il tenta ces deux voies, trois fois la grande Junon le retint et, le prenant en pitié, réprima la passion de son âme. Le bateau glisse, fend les flots et, porté sur l'onde par un vent favorable, il parvient à l'antique cité de son père Daunus.

 

Énée blesse Mézence (vers 689 à 788)   

 

Exploits de Mézence (689-746)

  Cependant, sur les conseils de Jupiter, le bouillant Mézence  prend la place de Turnus au combat et fonce sur les Teucères triomphants. Les troupes tyrrhènes se rassemblent, centrant toutes leurs haines sur un seul homme, qu'elles pressent sous leurs traits serrés. Lui, tel un rocher qui surplombe la mer immense face à la fureur des vents et qui, exposé aux flots, soutient toute la violence et les menaces du ciel et de la mer, il reste inébranlable et terrasse Hébrus, le fils de Dolichaon, et en même temps Latagus ainsi que Palmus qui s'enfuit ; à l'aide d'une pierre, énorme bloc arraché à la montagne, il atteint Latagus de face en plein visage, tranche le genou de Palmus,  qu'il laisse rouler à terre sans vie, et fait don à Lausus de ses armes à porter sur les épaules et de ses aigrettes à fixer sur le cimier. Mézence abat aussi Évanthès le Phrygien et Mimas, contemporain et compagnon de Pâris ; Théano l'avait mis au monde et donné à son père Amycus, la nuit où la reine, fille de Cissée, enceinte d'une torche, avait enfanté Pâris ; Pâris repose dans sa patrie, et Mimas est retenu à jamais sur le rivage laurentin, terre inconnue. Et comme un sanglier que la morsure des chiens a fait descendre de ses montagnes, animal protégé, de longues années durant, par le Vésule planté de pins, ou nourri par le marais laurente  avec sa forêt de roseaux, lorsqu'il est pris dans les filets, résiste et rugit farouchement, les flancs hérissés, personne n'a le cran de le combattre ou de l'approcher, mais on l'accable de traits, en criant de loin, en toute sécurité. Ainsi, de ceux que Mézence a mis dans une juste colère, il n'en est pas un qui ait le courage de fondre sur lui, l'arme levée, mais on le harcèle de loin, à l'aide de traits, en poussant de grands cris. Et lui, impavide, reste toujours et partout sur ses gardes, grinçant des dents, et secouant de son dos les piques qui le frappent. Acron était venu de l'antique pays de Corythus,  ce Grec exilé qui avait renoncé à un hymen inaccompli. Dès que de loin Mézence le vit jetant le trouble au milieu des rangs, éclatant sous son panache et vêtu du manteau de pourpre de sa fiancée, il est comme un lion affamé arpentant sans fin les hauts pacages, poussé par une fringale affolante, si il lui arrive d'apercevoir une chèvre en fuite ou un cerf dressant sa ramure ; satisfait, il ouvre démesurément la gueule, gonfle sa crinière et, couché sur sa proie, s'accroche à ses viscères ; un sang noir baigne sa gueule insatiable. Ainsi, dans un joyeux élan, Mézence se rue sur le bloc compact de ses ennemis.  L'infortuné Acron est terrassé ; expirant il heurte de ses talons le sol noir ; les traits qui l'ont atteint se sont brisés, tout trempés de sang. Orodès fuyait. Mézence n'estima pas noble de l'abattre, ni de le frapper à son insu, en lançant un trait ; courant au devant de lui, il l'affronta corps à corps, l'emportant ainsi non par surprise, mais par la force des armes. Alors, appuyé sur sa lance, le pied posé sur l'homme terrassé : "Guerriers, ici gît le fier Orodès, qui joua un grand rôle dans la guerre". Les compagnons de Mézence crient en chœur, entonnant un péan joyeux ; mais Orodès dit en expirant : "Qui que tu sois, ô mon vainqueur, je serai vengé, et tu ne riras pas longtemps ; toi aussi, le même destin t'attend ; bientôt, cette même terre te possédera". Mézence, avec un sourire mêlé de colère, lui dit : "Maintenant, meurs. Pour moi, le père des dieux et roi des hommes verra quoi faire". Sur ce, il retira le trait du corps de sa victime. Un lourd repos, un sommeil de fer presse les paupières du moribond et ses yeux se ferment pour une nuit éternelle.

 

Face à face d'Énée et de Mézence (747-788)   

  Cédicus décapite Alcathoüs, Sacrator tue Hydaspe ; Rapo abat Parthénius ainsi que l'endurant, le fort Orsès ; Messapus achève Clonius et le Lycaonien Érichétès, l'un gît sur le sol, tombé d'un cheval qu'il ne maîtrisait plus, l'autre était à pied. S'était avancé, à pied lui aussi, le Lycien Agis, abattu pourtant par Valérus, qui ne renie pas la valeur de ses aïeux. Salius tue Thronius et Néalcès tue Salius, par ruse, en lançant de loin un trait, une flèche trompeuse. Désormais Mars le cruel équilibre des deux côtés deuils et morts ; tous se massacraient de même façon, et de même se ruaient au combat, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, nul ne s'étant signalé par la fuite. Les dieux, dans la demeure de Jupiter, déplorent la vaine colère des deux adversaires, et de si grandes épreuves échues aux humains ; ici, Vénus, en face, Junon la Saturnienne suivent les événements. Au milieu de milliers de combattants se déchaîne la pâle Tisiphone. Mais voici que Mézence, agitant une immense pique, pénètre en tourbillon dans la plaine. Le géant Orion, lorsqu'il franchit à pied les vastes étendues d'eau de Nérée, se fraie un chemin et domine les ondes de ses épaules, ou, lorsqu'il apporte du sommet des monts un orne séculaire, ses pieds touchent le sol, tandis qu'il a la tête cachée dans les nuages ; ainsi se déplace Mézence, sous sa puissante armure. En face, Énée qui l'a observé dans la longue colonne se dispose à l'affronter. Lui, sans ciller, attendant son vaillant ennemi, se dresse de toute sa masse et, ayant mesuré des yeux l'espace que peut parcourir un trait, il dit : "Que cette main, mon seul dieu, et ce trait que je vais lancer, m'aident maintenant ! Je fais vœu, Lausus, de te revêtir des dépouilles arrachées au cadavre de ce voleur, pour que tu sois le trophée d'Énée". Il parle et, à distance, lance son javelot qui siffle dans l'air. Mais le trait ailé rebondit sur le bouclier d'Énée et touche un peu plus loin le noble Antorès, se fichant entre son flanc et le bas de son ventre, Antorès, le compagnon d'Hercule, qui, envoyé d'Argos,  s'était attaché à Évandre et s'était installé dans la ville italienne. L'infortuné, victime d'un coup destiné à un autre, gît à terre, contemple le ciel et, en mourant, se souvient de sa douce Argos. Alors le pieux Énée lance sa pique, qui traverse l'orbe concave, à la triple épaisseur de bronze, les couches de toile, l'ouvrage fait des peaux tressées de trois taureaux, et va se loger profondément dans l'aine de Mézence, mais n'a pas la force de pénétrer plus avant. Très vite, Énée, heureux à la vue du sang du Tyrrhénien, dégaine l'épée pendue à son flanc, et plein d'ardeur presse son ennemi qui s'affole.

 

Morts de Lausus et de Mézence (vers 789 à 908)   

 

Sacrifice de Lausus (789-832)

  À cette vue, à cause de son amour pour un père qu'il chérit,  Lausus gémit douloureusement, et les larmes coulent sur son visage. Non, le drame d'une mort cruelle et ton remarquable exploit, - si du moins l'antiquité doit accréditer un acte si grandiose -, je ne les tairai pas, non plus que ton souvenir, enfant digne d'être célébré ! Mézence lâchant pied, impuissant, gêné dans ses gestes, cédait et emportait fiché sur son bouclier le dard de son ennemi. Le jeune Lausus se précipita et se mêla au combat, et déjà, comme Énée surgissait et assénait de la main un coup à Mézence, il s'exposa à la lame du héros, le retardant et lui résistant. Les compagnons de Lausus le suivent en poussant des cris  et, pendant que le père s'éloigne à l'abri du bouclier de son fils, ils lancent des piques et repoussent au loin leur ennemi avec leurs projectiles. Énée est furieux, et se tient à couvert. Lorsque parfois les nuages se précipitent, se répandant en grêle, tous, le laboureur et le cultivateur, se sauvent et quittent les champs ; le voyageur aussi se réfugie dans un abri sûr, près des rives d'un fleuve, ou au creux d'un haut rocher, tant que sur la terre tombe la pluie ; et tous finissent leur journée, une fois le soleil revenu. Ainsi, de toutes parts accablé de traits, Énée résiste à la tempête de la guerre, attendant qu'elle s'apaise.  Puis il interpelle Lausus, et lui adresse des menaces : "Toi qui vas mourir, où cours-tu ? Pourquoi ces exploits audacieux qui outrepassent tes forces ? Ta piété t'abuse et te rend imprudent !". Pourtant Lausus, éperdu, fonce d'un bond ; et bientôt une colère cruelle naît au fond du cœur du Dardanien, tandis que les Parques rassemblent les derniers fils de la vie de Lausus. Car Énée, de sa puissante épée, qu'il enfonce jusqu'à la garde, pourfend le jeune homme par le milieu ; la lame pointue traverse le bouclier, faible défense contre son assaillant, ainsi que la tunique que sa mère avait entrelacée de fils d'or souple. Le sang alors inonde le devant de sa robe ; et, à travers les airs,  sa vie, délaissant son corps, douloureusement s'en va chez les Mânes. Mais en vérité, dès que le fils d'Anchise vit le visage du mourant, quand il vit ses traits, ses traits devenus étrangement pâles, pris de pitié, il gémit profondément et lui tendit la main, tandis que l'image de l'amour paternel envahit son esprit. "Et maintenant, pitoyable enfant, en échange de tes mérites, quelle récompense digne d'un si grand cœur t'accordera le pieux Énée ? Conserve ces armes, qui faisaient ta joie ; de plus, je te rends, si cette faveur a du prix, aux mânes et à la cendre de tes pères. Une chose pourtant, malheureux, te consolera de ta mort misérable :  tu succombes de la main du grand Énée." Et il interpelle aussitôt ses compagnons hésitants, et soulève de terre le jeune homme, dont la chevelure soignée se souillait de sang.

 

Désespoir et réaction de Mézence (833-869)   

  Entre-temps, son père Mézence près du cours du Tibre étanchait ses blessures dans l'onde et, appuyé au tronc d'un arbre, soulageait son corps. Il a suspendu aux branches son casque de bronze et, dans la prairie, ses armes pesantes reposent. Debout, des jeunes guerriers d'élite l'entourent ; lui, souffrant et haletant, a la nuque affaissée, et sa longue barbe s'étale sur sa poitrine ; sans cesse il s'informe de Lausus, sans cesse lui dépêche des messagers  pour le rappeler et lui porter les ordres d'un père affligé. Mais c'est un Lausus sans vie, couché sur ses armes, que ramènent ses compagnons en pleurs, le grand Lausus, victime d'une large blessure. De loin Mézence reconnaît les gémissements ; son esprit pressentait un malheur. Il souille alors ses cheveux blancs d'une abondante poussière, tend les deux mains vers le ciel et son corps reste cloué sur place : "Mon fils, avais-je donc un si grand plaisir de vivre, au point de supporter qu'à ma place s'offre à la main ennemie celui que j'ai mis au monde ? Grâce à tes blessures, ton père est sauf, il est vivant par ta mort ? Hélas, maintenant je connais mon malheur,  acculé à un malheureux exil, atteint d'une profonde blessure ! C'est moi aussi, mon fils, qui ai entaché ton nom d'infamie, moi que la haine écarta du trône et du sceptre de mes pères. J'aurais dû payer ma dette à ma patrie et à la haine des miens : Ah ! Que n'ai-je payé de mille morts ma vie criminelle ! Maintenant, je vis, et je suis toujours parmi les hommes et la lumière, mais je les quitterai". Et disant cela, il se soulève sur sa jambe malade et, malgré sa force qui défaille à cause de la profondeur de sa blessure, sans se laisser abattre, il ordonne d'amener son cheval. Ce cheval c'était sa fierté, sa consolation ; avec lui, il était revenu victorieux  de toutes les guerres. Il s'adresse à l'animal affligé : "Rhèbe, si une chose qui soit durable échoit aux humains, nous avons eu une longue vie. Aujourd'hui, en vainqueur, tu rapporteras les dépouilles et la tête sanglante d'Énée, et tu vengeras avec moi les souffrances de Lausus, ou bien, si aucune force ne nous ouvre la route, tu mourras comme moi ; je ne crois pas en effet, ô vaillantissime, que tu accepteras de subir des ordres étrangers et des maîtres troyens." Il parla, et accueilli sur sa monture, il s'installa comme d'habitude les deux mains pleines de traits acérés ; il avait la tête couverte d'un bronze éclatant, hérissé d'un panache de crins.  

 

Ultime combat (870-908)   

  Ainsi Mézence galopa, rapide, au fort du combat. En son cœur bouillonnent à la fois une immense honte, la déraison mêlée à la douleur, son amour agité par les Furies, et la conscience de sa valeur. Alors, par trois fois, d'une voix forte il provoqua Énée. Énée le reconnut et, tout joyeux, se mit à prier : "Puisse l'illustre père des dieux, puisse le fier Apollon le vouloir ! Commence à engager le combat !" Sur ces simples mots, il s'avança à sa rencontre, pique brandie. Alors lui : "En quoi peux-tu m'effrayer, ô cruel entre tous ? Mon fils m'a été arraché ? C'était ton seul moyen de me perdre :  nous n'avons pas peur de la mort, et ne ménageons aucun dieu. Cesse, car je viens, disposé à mourir, mais auparavant, je t'apporte ces présents". Il dit et lance un javelot contre son ennemi ; puis il en envoie un autre, et un autre encore ; il vole en dessinant autour d'Énée un large cercle, mais le bouclier d'or résiste. Mézence, à cheval, tourne par la gauche autour du héros à pied, trois fois, en lançant à chaque fois des traits ; et trois fois, le héros troyen tourne sur lui-même, repoussant de son bouclier de bronze la forêt effrayante. Alors, Énée excédé de tant de délais, las d'arracher tant de piques, se sent pressé, acculé à un combat inégal ;  les idées se bousculent dans sa tête ; finalement il fonce et lance une pique au creux des tempes du cheval de Mézence. L'animal se cabre, tout droit, frappe l'air de ses sabots, éjecte son cavalier, tombe lui-même dans la foulée, s'empêtrant à lui ; le cheval, tête en avant et épaule arrachée, le couvre de sa masse. Troyens et Latins poussent des clameurs qui enflamment le ciel. Énée vole, tire son épée de son fourreau, et ajoute : "Où donc est maintenant le cruel Mézence, et la violence sauvage de son âme ? " En face de lui, le Tyrrhénien, levant les yeux, regarda avidement le ciel et reprit ses esprits : "Ennemi amer, pourquoi m'insulter, me menacer de mort ? Le meurtre n'est point un sacrilège, et je ne suis point venu au combat dans cet état d'esprit ; et mon Lausus n'a pas conclu ce pacte avec toi. Si des ennemis ont pitié des vaincus, je te demande cette seule chose : Permets que mon corps soit inhumé. Je sais les haines acerbes dont les miens m'entourent : empêche, je t'en prie, leur fureur, et laisse-moi partager le sort de mon fils dans un tombeau". Il dit ces mots et, sans surprise, il reçoit le glaive dans la gorge et rend l'âme, baignant ses armes de son sang.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT XI


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DEUILS, TRÊVE ET POURPARLERS - GESTE DE CAMILLE

 

Prologue : Énée honore les dieux et les morts  (1-28)

Cortège funèbre de Pallas  (29-99)

Trêve funèbre  (100-138)

La douleur d'un père  (139-181)

Honneurs rendus aux morts  (182-212)

Diomède refuse son aide aux Latins divisés  (213-299)

Les partisans de la paix  (300-375)

Turnus partisan de la guerre  (376-444)

Turnus prend la direction de la guerre  (445-497)

Turnus accepte l'aide de Camille  (498-531) 

Histoire de Camille  (532-596)

Engagement de la cavalerie  (597-647)

Succès de Camille  (648-724)

Le vent tourne  (725-767)

Mort de Camille  (768-835)

Camille vengée  (836-867)

Déroute des Rutules  (868-895)

Turnus et Énée rentrent en scène  (896-915)

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Funérailles et trêve (vers 1 à 212)    

 

Prologue : Énée honore les dieux et les morts (1-28)

  Entre-temps, l'Aurore, quittant l'Océan, s'est levée. Énée, malgré le souci qu'il avait d'enterrer sans délai ses compagnons et malgré le trouble qu'avait jeté dans son esprit la mort de Pallas, dès l'aube, s'acquitta en vainqueur de ses vœux envers les dieux. Il fait couper toutes les branches d'un immense chêne, qu'il place sur un tertre, et recouvre des armes du roi Mézence, dépouilles étincelantes, trophée en ton honneur, ô puissant dieu de la guerre ; il y dispose les aigrettes d'où perle le sang, les traits brisés du guerrier, et sa cuirasse, cible douze fois perforée ;  sur la gauche, il attache le bouclier de bronze, et suspend à la hauteur du cou l'épée à garde d'ivoire. Ensuite, entouré de la foule des chefs, qui le serrait de toutes parts, il se met à exhorter ses compagnons triomphants : "Guerriers, l'essentiel est fait ; pour ce qui reste à faire, que toute crainte soit bannie ; voici les dépouilles d'un roi orgueilleux, offertes en prémices ; voici Mézence tel qu'il est sorti de mes mains. La route nous est maintenant ouverte vers le roi et les murs des Latins. Préparez vos cœurs aux combats et envisagez la guerre avec espoir ; ainsi, dès que les dieux nous feront signe d'arracher nos enseignes  et de faire sortir du camp notre jeunesse, aucun délai ne nous entravera parce que ignorants, et aucun avis inspiré par la crainte ne ralentira notre action. Entre-temps, confions à la terre les corps de nos compagnons laissés sans sépulture ; c'est le seul honneur valable au fond de l'Achéron. Allez !", dit-il, "À ces âmes d'élite qui, au prix de leur sang, nous ont créé une patrie, rendez les hommages suprêmes ; et en premier lieu, que l'on renvoie Pallas dans la ville d'Évandre, plongée dans l'affliction ; il ne manquait pas de valeur, mais un jour noir l'a ravi, une mort prématurée l'a englouti."

 

Cortège funèbre de Pallas (29-99)   

  Ainsi parla-t-il en pleurant, et il retourna au seuil  où était exposé le corps sans vie de Pallas, veillé par le vieil Acétès. Jadis écuyer d'Évandre le parrhasien, il marchait maintenant, sous de moins heureux auspices, comme compagnon de l'élève qu'il chérissait. Autour il y avait la troupe de ses serviteurs, une foule de Troyens, et les femmes d'Ilion, la chevelure dénouée, selon le rite du deuil. Mais, dès qu'Énée se fut approché de l'imposante entrée, tous se frappèrent la poitrine, un immense gémissement s'éleva vers le ciel, et la demeure royale retentit d'une plainte douloureuse. Dès qu'il aperçut sur un coussin la tête et le visage de Pallas,  blanc comme neige, et la blessure béante que fit sur sa poitrine lisse la pointe ausonienne, Énée, les yeux pleins de larmes, parla ainsi : "Malheureux enfant, la Fortune, au moment même où elle me favorisait, m'a donc envié ta présence à mes côtés, te refusant de voir notre royaume, et le retour en vainqueur au pays de ton père ! Ce n'est pas ce que j'avais promis pour toi à ton père Évandre, en l'embrassant au moment du départ, lorsqu'il m'envoya prendre le commandement suprême, m'annonçant, plein de crainte, d'âpres guerriers, et des combats contre une nation indomptable. Peut-être est-il maintenant entièrement abusé par un vain espoir,  peut-être fait-il des vœux, et accumule-t-il les offrandes sur les autels, alors que nous pleurons, en l'entourant d'inutiles honneurs, ce jeune homme sans vie, qui désormais ne doit plus rien aux dieux du ciel ! Malheureux, tu vas voir la cruelle cérémonie funèbre de ton enfant ! Sont-ce là les retours et les triomphes que nous attendions ? Est-ce là ma solennelle promesse ? Au moins, Évandre, tu ne verras pas ton fils chassé couvert de blessures infamantes, et tu n'auras pas à souhaiter, toi, son père, une mort cruelle parce que ton fils est resté en vie. Hélas !, ô Ausonie, et toi, Iule, quel soutien vous perdez !" Après avoir ainsi pleuré, il fait enlever le pitoyable cadavre.  Dans toute l'armée il désigne mille hommes pour honorer de leur présence le convoi suprême, et pour participer aux larmes d'un père : faible consolation pour une douleur infinie, mais bien due à un père malheureux. Sans perdre de temps, on tresse les claies d'un souple brancard avec des tiges d'arbousiers et de jeunes pousses de chêne ; la litière se dresse, ombragée par un dais de feuillage. On y dépose le jeune homme en haut d'un tapis de verdure : telle une fleur, cueillie par une main virginale, humble violette ou jacinthe languissante, son éclat et sa beauté  ne s'en sont pas encore allés, mais déjà sa mère la terre a cessé de la nourrir et de lui donner des forces. Alors Énée apporte deux étoffes, raides d'or et de pourpre, que la sidonienne Didon, heureuse de travailler pour lui, avait jadis confectionnées de ses propres mains, insérant dans leur trame de minces fils d'or. Dans sa tristesse, en ultime hommage, il en prend une pour envelopper le jeune homme, et voiler la chevelure, qui bientôt sera la proie des flammes. Ensuite, il entasse les nombreuses dépouilles prises aux Laurentes et ordonne de faire défiler le butin en un long cortège,  y ajoutant les armes et les chevaux enlevés à l'ennemi. Il avait aussi enchaîné, mains derrière le dos, les victimes infernales destinées aux ombres et dont le sang devait asperger les flammes. Il ordonne que les chefs portent en personne des troncs d'arbre couverts des armes des ennemis, gravées de leurs noms odieux. On amène l'infortuné Acétès, épuisé par les ans ; se lacérant la poitrine de ses poings, le visage de ses ongles, il se laisse tomber sur le sol, et de tout son long reste étendu. On amène aussi des chars baignés de sang rutule. Derrière s'avance sans insignes Éthon, le cheval de guerre de Pallas ;  il chemine en pleurant, la tête inondée de grosses larmes. On porte la lance et le casque, car le reste est entre les mains de Turnus, son vainqueur. Suit une phalange endeuillée : les Troyens, tous les Étrusques, les Arcadiens, avec leurs armes pointées vers le sol. Lorsque se fut ébranlé le long cortège de tous ses compagnons, Énée s'arrêta, ajoutant, dans un profond gémissement : "Nous, les destins toujours effrayants de la guerre nous appellent loin d'ici, vers d'autres larmes : je te salue pour toujours, Pallas magnanime, adieu à jamais". Et sans en dire davantage, il se mit à marcher vers les hautes murailles, dirigeant ses pas vers le camp.

 

Trêve funèbre (100-138)   

  Et déjà des ambassadeurs latins arrivaient de leur ville ; voilés de rameaux d'olivier, ils demandaient une faveur : qu'Énée leur rende les corps dispersés par les armes dans les plaines, qu'il leur permette de les recouvrir d'un tertre de terre ; point de combat contre des vaincus et des êtres privés de lumière ; qu'il épargne ceux que naguère il appelait hôtes et beaux-pères. Le bon Énée, trouvant leur prière tout à fait acceptable, leur réserve un accueil favorable, ajoutant ces paroles : "Latins, quelle fortune indigne vous a donc mêlés à une si grande guerre, au point de fuir notre amitié ? Vous demandez la paix pour des êtres sans vie, victimes des aléas de Mars ? En vérité, c'est aux vivants aussi que je voudrais l'accorder ! Non, je ne serais pas venu si les destins ne m'avaient fixé ce lieu et ce séjour, et je ne fais pas la guerre à votre peuple ; votre roi nous refuse désormais son hospitalité, et a préféré se confier aux armes de Turnus. Il eût été plus juste que ce soit Turnus qui ait affronté cette mort. S'il se prépare à finir la guerre par la force de son bras et à chasser les Troyens, c'est à mes armes qu'il aurait dû se mesurer : celui à qui la divinité ou son bras aurait donné de vivre aurait survécu. Maintenant allez, allumez les bûchers de vos malheureux citoyens." Énée avait parlé. Les légats stupéfaits restèrent silencieux, puis, se tournant les uns vers les autres, échangèrent regards et signes. Alors le vieux Drancès, de tout temps plein de haine et de griefs à l'égard du jeune Turnus, prit la parole à son tour : "Tu es grand par ton renom, plus grand encore par tes faits d'armes, ô héros de Troie ; quels éloges choisirais-je pour t'élever jusqu'au ciel ? Qu'admirer davantage en toi ? Ta justice ou tes actions guerrières ? Nous, nous rapporterons avec reconnaissance tes paroles dans notre patrie, et, si la Fortune nous en donne l'occasion, nous t'unirons au roi Latinus. Que Turnus se cherche ailleurs des alliances.  De plus, ce nous sera une joie d'élever ces murs massifs voulus par le destin, et de porter sur nos épaules les pierres d'une seconde Troie." Il avait parlé, et tous, en un frémissement unanime, approuvaient. Ils s'accordèrent sur douze jours et, à la faveur de cette trêve, Troyens et Latins se mêlèrent sans risque à travers les bois, allant et venant par les crêtes. Sous le fer de la hache à double tranchant, résonne le frêne altier ; on abat des pins dressés jusqu'aux astres ; à l'aide de coins, on n'arrête pas de fendre chênes et cèdres odorants, et sans relâche on transporte des ornes sur des chariots gémissants.

 

Douleur d'un père (139-181)   

  Mais déjà la Renommée ailée a annoncé ce grand deuil.  Elle atteint Évandre, ses maisons et les remparts de sa ville, elle qui naguère rapportait dans le Latium les victoires de Pallas. Les Arcadiens se ruent vers les portes et, selon l'antique coutume, saisissent les torches funéraires ; une longue ligne de torches enflammées éclaire la route et, sur un large espace, sillonne les champs. La foule des Phrygiens venant à leur rencontre se mêle à leurs rangs éplorés. Lorsque les mères les voient s'approcher des maisons, leurs clameurs embrasent la ville endeuillée. Mais nulle force ne peut contenir Évandre, qui s'avance au milieu de la foule. La civière déposée,  il se penche sur le corps de Pallas, s'y agrippe, pleurant et gémissant, et, enfin, d'une voix que la douleur rend à peine perceptible : "Ce n'est pas là, ô Pallas, ce que tu avais promis à ton père : tu voulais rester fort prudent en te livrant au cruel Mars. Car je savais l'attrait d'une nouvelle gloire, acquise par les armes et combien peut être doux l'éclat d'un premier combat. Malheureuses prémices pour un jeune homme ! Cruels débuts pour une guerre avec des voisins ! Mes vœux et mes prières, aucun des dieux ne les a entendus ! Et toi, ma très sainte épouse, heureuse es-tu d'être morte, d'avoir ainsi été protégée d'une telle douleur !  Moi, au contraire, en restant en vie, j'ai vaincu mon destin ; moi, son père, je lui survis. Ah ! si j'avais suivi nos alliés troyens, les Rutules m'auraient accablé sous leurs traits ! J'aurais donné ma propre vie, et c'est moi, non Pallas, que ce cortège ramènerait en sa maison ! Je ne vous incriminerais pas, ô Troyens, ni les traités, ni ces mains qu'en signe d'hospitalité nous avons jointes : tel était le sort réservé à ma vieillesse. Mais puisqu'une mort prématurée attendait mon fils, ce me sera une aide de penser qu'il abattit des milliers de Volsques, avant de tomber, quand il conduisait les Troyens vers le Latium. Bien plus, je ne pourrais t'assurer, ô Pallas, des funérailles plus dignes que celles que t'ont faites le pieux Énée et les vaillants Phrygiens, les chefs Tyrrhéniens et toute l'armée des Tyrrhènes. Ils portent les grands trophées de ceux que ton bras a livré à la mort. Toi aussi, Turnus, tu te dresserais maintenant, tronc monstrueux, avec tes armes, si vous aviez été égaux par l'âge et la force qui vient avec les années ! Mais pourquoi, dans mon malheur, retenir les Teucères loin des combats ? Allez, gardez ce message en mémoire et rapportez-le à votre roi : La raison qui me garde en vie, une vie odieuse puisque Pallas est mort, c'est ta main droite ; tu vois bien qu'elle doit immoler Turnus au fils et au père. C'est le seul point où il te reste à manifester tes mérites et ta chance. Je ne demande pas cette joie pour vivre, ce serait impie ! Mais pour la porter à mon fils, au profond séjour des Mânes".

 

Honneurs rendus aux morts (182-212)   

  Pendant ce temps, l'Aurore avait répandu sa lumière bienfaisante sur les pauvres mortels, ramenant leurs travaux et leurs peines. Déjà le vénérable Énée, déjà Tarchon ont installé les bûchers sur une courbe du rivage. Chacun y a porté les cadavres des siens, selon la coutume ancestrale et, une fois les sombres feux allumés, la voûte du ciel disparaît, obscurcie par un brouillard de fumée. Trois fois des hommes ceints d'armes rutilantes ont couru autour des bûchers allumés ; trois fois, sur leurs montures,  d'autres ont contourné le triste feu funèbre, en poussant des cris. La terre est inondée de larmes ; les armes aussi en sont baignées ; vers le ciel montent la clameur des guerriers et le son des trompettes. Ici, les uns jettent dans les flammes les dépouilles arrachées aux Latins abattus : casques, épées magnifiques, rênes et roues brûlantes ; d'autres apportent des offrandes bien connues : les boucliers des morts et les traits qui n'atteignirent pas leur cible. Tout autour, on immole, les livrant à la mort, des bœufs innombrables ; on égorge porcs au dos soyeux et brebis saisies partout dans les champs, pour les jeter dans les flammes. Alors, sur tout le rivage,  tous regardent brûler leurs compagnons ; ils veillent sur les bûchers à demi consumés ; et rien ne peut les en arracher tant que la nuit humide n'a pas fait tourner le ciel constellé d'étoiles brillantes. Il en est de même des malheureux Latins. Dans un endroit séparé, ils dressent eux aussi un grand nombre de bûchers et mettent en terre des cadavres de héros sans nombre ; sur leurs chars, ils en transportent d'autres dans les territoires voisins ou les ramènent dans la cité. Tous ceux qui restent, amas énorme résultant d'un massacre confus, ils les brûlent, sans les compter, sans les honorer d'un nom ; alors, partout, une multitude de feux à l'envi éclairent la vaste campagne. Une troisième aube avait chassé du ciel l'ombre fraîche : en proie à la douleur, les hommes remuaient dans les brasiers la cendre épaisse et les ossements mêlés, qu'ils couvraient d'un tas de terre tiède.

 

Conseil de guerre chez les Latins (vers 213 à 444)   

 

Diomède refuse son aide aux Latins divisés (213-300)

  Mais c'est surtout dans les maisons, dans la ville du riche Latinus, qu'on perçoit les cris les plus forts, les signes les plus nets d'un long deuil. Voici des mères, et des brus malheureuses, voici tout éplorées, des sœurs jadis aimées, et des enfants privés de leurs pères, qui maudissent la guerre cruelle et l'hymen de Turnus ; on lui ordonne de vider lui-même par les armes et le fer la querelle, puisqu'il revendique pour lui le trône d'Italie et les honneurs suprêmes.  Le farouche Drancès renchérit ; il affirme que Turnus est le seul à être appelé, le seul à être exigé sur le champ de bataille. Mais en même temps nombre d'avis sont exprimés en faveur de Turnus, le héros que le grand nom de la reine abrite de son ombre, et que soutient l'immense gloire des trophées mérités. Dans cette agitation, au milieu de ce bouillonnant désordre, voici en outre les ambassadeurs qui, consternés, rapportent les réponses de la grande cité de Diomède : les efforts et les dépenses, disent-ils, n'ont donné aucun résultat ; rien n'a eu d'effet, ni présents, ni or, ni prières pressantes ; les Latins doivent chercher  d'autres armes, ou demander la paix au roi des Troyens. Le roi Latinus lui-même est abattu, sous l'effet d'un immense chagrin : la volonté divine montre à l'évidence qu'Énée est l'homme du destin : la colère des dieux et les tombes fraîches sous leurs yeux le prouvent. Dès lors, il use de son pouvoir pour convoquer et réunir dans sa haute demeure le grand conseil et les premiers des siens. Ils se rassemblent, affluant à pleines rues vers le palais royal. Latinus siège au milieu d'eux ; il est le plus élevé en âge, et le premier par le sceptre, mais son visage n'est pas serein. Il ordonne aux ambassadeurs rentrés de la ville étolienne  de faire leur rapport, exigeant toutes les réponses, dans l'ordre où elles furent faites. Alors, les langues font silence, et Vénulus, obéissant à l'ordre du roi, se met à parler : "Citoyens, nous avons vu Diomède et son camp argien ; au cours de ce voyage, nous avons surmonté toutes sortes de péripéties, pour finir par toucher la main qui fit tomber la terre d'Ilion. Après sa victoire dans les champs iapygiens du Gargano, il avait fondé la ville d'Argyrippe, au nom tiré de son pays d'origine. Introduits et invités à lui parler en face, nous lui avons offert nos présents, décliné notre nom et celui de notre patrie, précisé les responsables  de la guerre et la raison qui nous avait attirés à Arpi. Après nous avoir écoutés, il nous répondit, d'une voix tranquille : 'Ô heureux peuples, royaumes de Saturne, antiques Ausoniens, quel destin vient troubler votre quiétude et vous pousser à provoquer des guerres hasardeuses ? Nous tous dont le fer a profané les champs d'Ilion, - je tais ces combats bus jusqu'à la lie sous les hautes murailles, et ces héros qu'engloutit l'illustre Simoïs -, tous, de par le monde, nous expions en supplices indicibles les châtiments de nos crimes, et Priam même nous prendrait en pitié ; c'est ce que savent bien  la triste constellation de Minerve, les écueils d'Eubée et Caphérée vengeur. Au sortir de cette expédition, nous fumes emportés vers différents rivages : l'Atride Ménélas vit en exilé près des lointaines colonnes de Protée, et Ulysse a vu les Cyclopes de l'Etna. Dois-je rappeler le royaume de Néoptolème, et le palais renversé d'Idoménée ? Et les Locriens installés sur le rivage de Libye ? Le chef des puissants Achéens, Agamemnon en personne, tomba au seuil de sa demeure, sous les coups d'une épouse infâme. À l'affût, un amant adultère attendait la défaite de l'Asie. Et moi, la haine des dieux m'a empêché de revoir, une fois rentré  près des autels paternels, une épouse désirée et ma belle Calydon ! Maintenant encore, des prodiges affreux me poursuivent : je vois mes compagnons perdus, - cruel supplice, hélas, pour mes hommes !- , devenus oiseaux, gagnant l'éther à tire d'ailes et errant le long des fleuves, emplissant les rochers de leurs cris plaintifs. Certes, j'aurais dû m'attendre à tous ces désastres, depuis le jour où, dans ma folie, j'ai voulu porter l'épée contre des êtres célestes, où j'ai outragé Vénus, la blessant à la main. Non, vraiment, ne me poussez pas vers de tels combats. Depuis la ruine de Pergame, je ne fais plus la guerre aux Troyens,  et je n'ai point plaisir à évoquer ces anciens malheurs. Les présents que vous m'apportez des rivages de votre patrie, adressez-les à Énée. Nous avons affronté ses armes intraitables, nous avons combattu contre lui ; croyez-moi : j'ai pu voir sa majesté quand il surgit avec son bouclier, sa vigueur pour faire tournoyer sa pique ! Si la terre de l'Ida avait porté deux héros comme lui, c'est Dardanus qui le premier aurait atteint les villes d'Inachos et, avec des destins inversés, c'est la Grèce qui pleurerait. Tout le temps où l'on resta bloqué sous les murs de la farouche Troie, les bras d'Hector et d'Énée ont entravé la victoire des Grecs, qui l'ont retardée jusqu'à la dixième année. Tous deux se distinguaient par le courage, les exploits prestigieux ; mais Énée l'emportait par la piété. Unissez vos mains dans un traité, tant que vous le pouvez ; mais évitez que vos armes ne rencontrent les siennes'. Ô excellent roi, tu viens d'entendre les réponses d'un roi, et tu sais quel est son avis sur cette grande guerre." Ce rapport des ambassadeurs à peine fini, un murmure confus courut sur les lèvres des Ausoniens troublés ; ainsi, quand des rochers bloquent des torrents rapides, le flot contenu tourbillonne et gronde, et les rives voisines répercutent le bruit des ondes.

 

Les partisans de la paix (300-375)   

  Dès que les esprits furent apaisés et que les bouches excitées se turent, le roi d'abord pria les dieux, puis du haut de son trône prit la parole : "En vérité, Latins, j'aurais voulu - et c'eût été mieux -, qu'on ait décidé plus tôt en cette importante affaire ; j'aurais voulu ne pas devoir réunir le conseil quand l'ennemi se trouve sous nos murs. Citoyens, nous menons une guerre impossible contre une race de dieux et contre des hommes invincibles, que nul combat n'épuise et qui, même vaincus, ne peuvent renoncer à se battre. Si vous aviez un espoir en appelant les armes des Étoliens, abandonnez-le. On ne doit espérer qu'en soi ; mais vous voyez combien l'espoir est mince ; vous voyez que ce qui nous reste est à terre, écroulé, ruiné ; tout est là, sous vos yeux, et repose entre vos mains. Et je n'accuse personne : la valeur qu'on pouvait déployer le fut, pleinement ; nous avons combattu avec toutes les forces du royaume. Mais à présent, je vais expliquer ce que pense mon esprit hésitant ; soyez attentifs, je vais vous en instruire en quelques mots. Je tiens de mes pères une terre, voisine du fleuve toscan, s'allongeant vers le couchant jusqu'au-delà du pays des Sicanes ; Auronques et Rutules y font des semailles ; de leurs socs ils en travaillent les dures collines, faisant paître leurs troupeaux dans les zones les plus arides. Toute cette région et la forêt de pins du sommet de la montagne, cédons-les aux Troyens en échange de leur amitié, établissons les règles d'un accord équitable et invitons-les à s'associer à notre royaume : qu'ils s'installent, s'ils le désirent tellement, et construisent des remparts. Mais si leur intention est de gagner un autre territoire, une autre nation, et s'ils ont la possibilité de s'éloigner de notre sol, construisons pour eux vingt navires ou davantage en chêne d'Italie, s'ils peuvent les équiper ; il y a près du fleuve tout le bois nécessaire : qu'ils précisent eux-mêmes le nombre et le modèle des bateaux ; nous, fournissons-leur le bronze, nos mains, nos chantiers. En outre, pour porter ces propositions et confirmer les accords, nous proposons d'envoyer cent ambassadeurs, des Latins des meilleures familles ; ils porteront à la main des rameaux de paix, en guise de présents, des talents d'or et d'ivoire, le trône et la trabée, ces insignes de notre royauté. Consultez-vous entre vous, et secourez notre État épuisé." Alors, toujours aussi agressif, Drancès, que la gloire de Turnus taraudait des aiguillons amers d'une envie insidieuse, - il était prodigue de ses richesses, excellent orateur, mais piètre guerrier ; ses avis dans les assemblées n'étaient pas tenus pour négligeables ; il tirait sa puissance des désordres civils ; la noblesse de sa mère fondait l'orgueil de sa naissance ; celle de son père était incertaine - Drancès donc se lève, et sa parole stimule, multiplie les colères : "Tu nous consultes sur une affaire qui n'est obscure pour personne, et qui n'a nul besoin de ma voix, ô bon roi : tous avouent savoir quelle est la destinée de notre peuple, mais hésitent à le dire. Qu'il nous laisse la liberté de parler, qu'il renonce à ses grands airs, l'homme qui, par sa mauvaise étoile et ses sinistres dispositions - car je parlerai, dût-il me menacer de mort avec ses armes -, a fait tomber, nous le voyons, tant de chefs illustres,  et a plongé la ville dans le deuil, lorsque, sûr de pouvoir fuir, il provoqua le camp troyen et terrifia le ciel du fracas de ses armes. À ces dons si nombreux que tu veux envoyer et offrir aux Dardaniens, ajoutes-en encore un, un seul, ô toi, le meilleur des rois, et qu'aucune violence ne te fasse renoncer, toi son père, à donner ta fille à un gendre illustre, en un mariage honorable, scellant ainsi par une alliance éternelle cette paix qui s'offre à nous. Et si nos esprits et nos cœurs sont tellement effrayés, conjurons-le lui-même, implorons de lui cette faveur : qu'il cède, qu'il rende au roi et à la patrie les droits qui sont les leurs. Pourquoi lances-tu si souvent dans les dangers nos concitoyens, malheureux et sans défenses, toi, source et cause des maux du Latium ? Il n'est point de salut dans la guerre ; tous nous te demandons la paix, Turnus, et en même temps que la paix, son seul garant inviolable. Moi le premier, que tu imagines comme un ennemi - et peu m'importe - , me voici, je viens à toi en suppliant. Aie pitié des tiens, renonce à ton orgueil et, puisque tu es repoussé, va-t-en. Dans notre défaite, nous avons vu assez de morts ; nous avons dépeuplé de vastes territoires. Ou alors, si tu agis pour la gloire, si tu as assez de force en toi, si tu tiens tellement à recevoir en dot la royauté, sois audacieux,  fonce sur l'ennemi, avec confiance, poitrine offerte. Mais sans doute, pour qu'une épouse royale échoie à Turnus, devrons-nous, vil troupeau, foule sans tombeaux et sans pleurs, rester étendus dans les champs. Eh bien ! Si tu as du cœur, si tu as en toi quelque chose de l'esprit guerrier de tes pères, regarde en face cet homme qui t'appelle."

 

Turnus partisan de la guerre (376-444)   

  À ces paroles la violence de Turnus s'embrasa. Après un gémissement, du fond de sa poitrine éclatent ces mots : "Bien sûr, Drancès, tu es toujours en veine de discours, quand la guerre réclame des bras ; quand on convoque le sénat,  tu es là le premier, mais il ne s'agit pas de remplir la curie de ces grands mots qui volent de tes lèvres quand tu es bien à l'abri, tant que le rempart des murs tient l'ennemi à distance et que les fossés ne sont pas inondés de sang. Vas-y, fais tonner ton éloquence, c'est ton habitude, et taxe-moi de couardise, toi, Drancès, dont la main a immolé tant de Troyens, massacrés par monceaux, toi dont les trophées illustrent un peu partout nos campagnes. Libre à toi d'expérimenter le pouvoir de la vaillance et de l'ardeur ; et nous ne devons pas chercher bien loin des ennemis ; partout ils entourent nos murs. Allons-nous les attaquer ? Pourquoi tardes-tu ? Ou bien Mars, chez toi, ne sera-t-il jamais que sur ta langue agile comme le vent, et dans tes pieds prompts à la fuite ? Repoussé, moi ? Infâme que tu es ! Pourra-t-on vraiment m'accuser, en voyant que le Tibre monte, gonflé du sang d'Ilion, que toute la maison d'Évandre a succombé avec sa descendance et que les Arcadiens ont été dépouillés de leurs armes ? Ce n'est pas sous ce jour que me connurent Bitias et le géant Pandare, et les mille guerriers que, vainqueur, j'envoyai en un seul jour au Tartare, quand j'étais enfermé dans les murs, entouré du rempart ennemi ! Il n'y a point de salut dans la guerre ? Insensé, chante ce genre de chanson  au chef dardanien et à tes partisans. Vas-y, continue de semer partout le trouble et la crainte, continue d'exalter les forces d'une nation deux fois vaincue, en dénigrant par ailleurs les armes de Latinus. Et maintenant voilà que les chefs des Myrmidons et le fils de Tydée et Achille de Larissa se mettent à trembler devant les armes phrygiennes, que le cours de l'Aufide rebrousse chemin, fuyant les eaux de l'Adriatique. Et quand il se dit effrayé par mes invectives, c'est un truc de comédien, pour envenimer les choses en simulant la crainte. Jamais la main que voici, ne t'arrachera ton âme si noble ; n'aie pas peur ! Garde-la pour toi, qu'elle reste dans ta poitrine.  Maintenant, ô père, je reviens à toi et à tes grands projets. Si désormais tu ne fondes plus aucun espoir sur nos armes, si nous sommes à ce point abandonnés et complètement anéantis après un seul revers de notre armée, si la Fortune n'a point de retour, implorons la paix et tendons des mains sans force. Et pourtant - Ah ! si subsistait un peu de notre valeur habituelle ! - à mes yeux, dans ses malheurs, il est heureux plus que tous les autres, et noble de cœur, celui qui, pour ne pas voir une telle honte, s'est affalé mourant, en mordant la poussière. Mais si nos ressources et notre armée sont toujours intactes,  si les villes et les peuples d'Italie restent nos alliés, si de plus les Troyens ont payé leur gloire de flots de sang - ils ont aussi leurs morts, et la tempête est la même pour tous - , pourquoi, au seuil de la guerre, laisser honteusement tomber les bras ? Pourquoi nos membres tremblent-ils avant que ne sonne la trompette ? La fuite des jours et les diverses épreuves d'un temps changeant ont restauré bien des revers ; la Fortune instable, dans ses allées et venues, s'est jouée de bien des gens, puis les a rétablis sur un sol ferme. Ni l'Étolien ni Arpi ne nous viendront en aide : mais Messapus nous aidera, et l'heureux Tolumnius, et tous les chefs envoyés par tant de peuples ; une gloire infinie s'attachera à ces hommes d'élite dans le Latium et au pays des Laurentes. Il y a aussi, de l'illustre nation des Volsques, Camille, à la tête de ses cavaliers et bataillons tout éclatants de bronze. Par ailleurs si les Troyens me réclament seul, en combat singulier, si cela vous agrée, et si je suis un tel obstacle au bien commun, la Victoire n'a pas pris en haine ni déserté les mains que voici, pour que je renonce à tout tenter quand un si grand espoir est en jeu. J'irai de tout cœur à l'ennemi, dût-il se présenter comme le grand Achille, et revêtir des armes forgées par les mains de Vulcain.  À vous et à mon beau-père Latinus, j'ai voué ma vie, moi, Turnus, qui en valeur ne le cède à aucun de nos ancêtres. C'est moi seul qu'Énée provoque ? Qu'il m'appelle, je l'en prie ; et si les dieux sont en colère, ce ne sera pas Drancès en mourant qui les apaisera ou retirera de l'affrontement gloire et valeur".

 

Reprise des hostilités (vers 445 à 531)   

 

Turnus prend la direction de la guerre (445-497)

  Les Latins discutaient ainsi entre eux de cette situation critique, et se disputaient ; Énée, lui, déplaçait son camp et son armée. Et voilà qu'une nouvelle éclate dans la demeure royale, provoquant un immense tumulte et emplissant la ville d'une grande terreur : les Troyens, en ordre de bataille, et l'armée tyrrhénienne depuis le Tibre progressent partout dans les plaines. Aussitôt, les cœurs se troublent, les passions s'agitent dans la foule, les colères se lèvent, excitées par d'âpres aiguillons. On s'agite, main tendue, on réclame des armes ; la jeunesse crie qu'elle veut des armes ; les pères abattus murmurent et pleurent. De partout, dans la confusion générale, un grand cri s'élève dans les airs ; il en est ainsi quand des nuées d'oiseaux se posent dans un bois au sommet des arbres ou quand, sur la poissonneuse Paduse, les cygnes font retentir leurs cris rauques sur les marais bruissants. "Très bien, citoyens", dit Turnus, saisissant l'occasion, "réunissez le conseil et, installés sur vos sièges, faites l'éloge de la paix, tandis qu'en armes ils se précipitent sur notre royaume". Et sans en dire plus, il se leva brusquement et sortit à toute allure de la haute demeure. "Toi, Volusus, ordonne aux manipules des Volsques de s'armer, et dirige les Rutules", dit-il. "Messapus, et toi, Coras, avec ton frère, déployez la cavalerie en armes dans toute l'étendue des champs. Tenez fermement les accès de la ville et occupez les tours ; le reste de la troupe me suivra et portera les armes là où je l'ordonnerai". Aussitôt, de partout dans la ville, on court vers les murailles. Le vénérable Latinus quitte le conseil et renonce à ses grands projets ;  ébranlé par ces tristes événements, il remet tout à plus tard, et se reproche vivement de n'avoir pas adopté le Dardanien Énée, et de ne l'avoir pas d'emblée traité comme son gendre. Les uns font des tranchées devant les portes, y transportent blocs de pierre et pieux. La rauque trompette donne le signal d'une guerre sanglante. Alors une couronne bigarrée de mères et d'enfants ont entouré les murailles ; l'ultime épreuve rassemble tout le monde. Par ailleurs, au temple de Pallas, au sommet de la citadelle, la reine arrive en char, escortée d'une importante foule de matrones ; elle apporte des offrandes. Elle est accompagnée de la jeune Lavinia,  dont les beaux yeux sont baissés, elle, la cause d'un si grand malheur. Les matrones suivent, emplissent le temple d'une fumée d'encens et, du haut des marches, se répandent en paroles douloureuses : "Ô puissante par les armes, maîtresse de la guerre, vierge tritonienne, brise de ton bras l'arme du voleur phrygien, jette-le à terre tête en avant, fais-le s'effondrer au pied de nos hautes portes." Turnus, saisi de fureur, s'arme fiévreusement pour combattre. Et déjà, revêtu d'une étincelante cuirasse, il était tout hérissé de mailles de bronze et avait bouclé ses jambières d'or ; les tempes nues encore, il avait fixé à son flanc son épée,  et resplendissait sous l'or en dévalant de la haute citadelle. Il bondit plein de fougue et déjà, en pensée, devance l'ennemi. Il est comme un cheval qui, ses liens rompus, a fui son enclos, libre enfin, et maître de la plaine sans limites ; il se dirige vers les pâtures et les troupeaux de cavales, ou bien, se plongeant, à son habitude, dans l'eau d'un fleuve familier, il en ressort, tête dressée bien haut, hennissant fougueusement, tandis que sur son cou et ses épaules flotte sa crinière.

 

Turnus accepte l'aide de Camille (498-531)   

  Camille, avec son escorte de Volsques, a couru à sa rencontre et, sous les portes mêmes, la reine a sauté de cheval ;  toute la cohorte l'imite, on abandonne les chevaux, on met pied à terre ; alors la reine parle en ces termes : "Turnus, si à juste titre le courage peut inspirer confiance, j'ai de l'audace et m'engage à affronter l'escadron des Énéades, prête à aller, seule, affronter les cavaliers tyrrhènes. Laisse-moi éprouver en première ligne mon bras au cœur du danger ; toi, avec l'infanterie, tiens-toi sous les murs, et surveille les remparts." Sur ce, fixant des yeux la jeune fille qui lui inspire un frisson sacré, Turnus dit : "Ô jeune fille, honneur de l'Italie, comment te remercier ? Comment m'acquitter ? Mais, maintenant, puisque ce courage  qui t'anime est plus fort que tout, partage avec moi la tâche. Énée a, disent la rumeur et le rapport fidèle de nos éclaireurs, dans sa perfidie, envoyé en avant des cavaliers armés légèrement, chargés de harceler la plaine ; lui-même franchit par les crêtes les sommets déserts de la montagne et s'approche de la ville. Je prépare une embuscade dans un chemin creux de la forêt, et vais occuper avec des hommes en armes les deux issues du défilé. Toi, rassemble tes enseignes, et surprends la cavalerie tyrrhénienne ; l'impétueux Messapus t'accompagnera, ainsi que les escadrons latins, et la troupe de Tibur ; et tu prendras sur toi la charge de chef".  Ainsi parla-t-il et, tenant le même discours, il pousse au combat Messapus et les chefs alliés ; puis il marche à l'ennemi. Il est une vallée aux courbes sinueuses, propice aux embuscades et aux ruses des armes ; des bords sombres aux épais feuillages l'enserrent des deux côtés, et l'on y pénètre par un petit sentier qui traverse des gorges étroites et des accès dangereux. Au-dessus, tout en haut de la montagne, lieu d'observation propice, s'étend un plateau invisible, offrant une sûre retraite, que l'on veuille engager le combat par la gauche ou la droite ou rester sur les sommets et faire dévaler d'énormes pierres.  Connaissant bien les chemins de la région, le jeune homme s'y rend, occupe promptement la position et s'installe dans la forêt trompeuse.

 

Geste de Camille (1) (vers 532 à 724)   

 

Histoire de Camille (532-596)

  Pendant ce temps, au royaume céleste, la fille de Latone parla à Opis, la plus véloce des jeunes filles de son bataillon sacré ; de sa bouche sortaient ces paroles empreintes de tristesse : "Ô vierge, Camille est en marche vers la guerre cruelle, et c'est bien en vain qu'elle est revêtue de mes armes, elle chère entre toutes à mon cœur. Mon amour pour elle n'est pas neuf, le cœur de Diane ne s'est pas ému d'une douceur soudaine. Chassé de son royaume, honni pour ses violences et sa superbe,  Métabus, quand il sortit de l'antique ville de Priverne, fuyant au travers des combats et de la guerre, emporta pour l'accompagner dans son exil sa fillette nouveau-née, et lui donna le nom de sa mère Casmille, légèrement changé en Camille. La tenant contre son cœur, il cherchait à gagner les longues crêtes des forêts désertes : de partout pleuvaient les traits cruels, et l'armée des Volsques allait et venait tout autour de lui. Soudain, durant sa fuite, le cours de l'Amasénus se gonfla, bouillonnant au ras de ses rives, car un orage d'une rare violence avait déchiré les nuages. Métabus, prêt à plonger, hésite  par amour pour l'enfant ; il a peur pour son précieux fardeau. En pensée, il envisage toutes les solutions, et soudain se résigne à ceci : le guerrier en sa main puissante tenait un immense javelot, un trait solide fait de chêne noueux et durci au feu ; il y attache sa fille, enveloppée dans une écorce de liège sylvestre, et la fixe habilement au milieu de la lance. De sa droite de géant, il balance alors le trait, et tourné vers le ciel, dit : 'Bienfaisante fille de Latone, hôtesse de ces bois, voici ta servante, je te la consacre, moi, son père ; la première elle fuit un ennemi à travers les airs, avec tes armes, en suppliante. Ô déesse, je t'en prie,  reçois pour tienne celle que je confie maintenant au caprice des vents'. Il dit puis, ramenant son bras en arrière, il brandit son trait et le lance : les ondes ont résonné et, au-dessus du fleuve au cours rapide, Camille, l'infortunée, s'enfuit fixée à un javelot strident. Alors Métabus, qu'une troupe nombreuse déjà serre de très près, se jette dans le fleuve et, en vainqueur, retire d'une touffe d'herbes à la fois la pique et sa fille, qu'il offre en présent à Trivia. Nulle cité ne l'accueillit dans ses murs, en ses demeures, lui-même d'ailleurs étant trop farouche pour se rendre, et il vécut comme les bergers dans la solitude des montagnes.  Là, dans les buissons, à l'intérieur d'une tanière hérissée d'épines, il nourrissait sa fille de lait sauvage en pressant sur ses lèvres tendres les mamelles d'une jument qui paissait parmi les troupeaux. Dès que l'enfant eut foulé le sol de ses premiers pas, il lui arma les mains d'un javelot pointu et suspendit à son épaule un arc et des flèches. Elle n'a point d'or dans les cheveux, nul long châle ne la couvre, mais une peau de tigre pend le long de son dos, depuis le haut de la tête. De sa main tendre encore, elle lance déjà ses flèches d'enfant ; à l'aide d'une lanière souple, elle fait tourner une fronde  par-dessus sa tête, et abat grue du Strymon ou cygne blanc. Nombreuses furent les mères, dans les cités tyrrhéniennes, qui la souhaitèrent pour bru. En vain ! Satisfaite de la seule Diane, vouant un amour définitif aux armes et à la virginité, elle resta intacte. Comme je voudrais qu'elle n'ait pas été saisie par cette vie de combat, sans tenter de harceler les Troyens, et qu'elle soit maintenant une de mes suivantes, chère à mon cœur. Mais allons, puisque des destins cruels la pressent, descends du ciel, ô nymphe, et va visiter le pays des Latins, où un triste combat est engagé sous de funestes auspices. Prends ceci, et tire de ce carquois une flèche vengeresse : elle percera celui, Troyen ou Italien, qui souillera d'une blessure ce corps sacré et il me le paiera de son sang. Ensuite, j'emporterai au creux d'un nuage le corps et les armes de la malheureuse ; nul ne les touchera et je les déposerai sous un tertre, dans sa patrie." Elle dit, tandis qu'Opis, à travers les brises légères du ciel, à grand bruit se laisse glisser, le corps entouré d'un noir tourbillon.

 

Engagement de la cavalerie (597-647)   

  Cependant les troupes troyennes s'approchent des murailles, ainsi que les chefs étrusques et toute l'armée des cavaliers, rangés en escadrons réguliers. Tout au long de la plaine,  les chevaux frémissent, piaffent, se rebiffent contre les rênes qui les retiennent, se tournent dans tous les sens ; alors sur une large étendue, la plaine se hérisse de fer, et les champs flamboient de l'éclat des armes qui se lèvent. Et voici qu'en face Messapus et les rapides Latins, Coras avec son frère et l'aile de la vierge Camille apparaissent, menaçants, dans la plaine ; de loin, le bras droit en arrière, ils portent leurs lances devant eux et agitent leurs javelots ; à l'arrivée des guerriers, au frémissement des chevaux, tout s'embrase. Déjà, les deux armées, qui s'étaient avancées à une portée de trait, se sont arrêtées : soudain un cri s'élève ; tous s'ébranlent et excitent  leurs chevaux fougueux. En même temps, de partout les traits pleuvent, serrés comme flocons de neige, voilant le ciel de leur ombre. Sans attendre, Tyrrhénus et le farouche Acontée, tendant leurs forces, courent l'un contre l'autre, piques en avant. Ils sont les premiers à s'écrouler dans un bruit assourdissant. Poitrail contre poitrail, leurs montures se heurtent et se fracassent. Désarçonné, Acontée, tel un éclair ou une pierre lancée par une baliste, est projeté au loin et exhale sa vie dans les airs. Aussitôt, les rangs sont bouleversés, et les Latins font volte-face, rejettent leurs boucliers en arrière, et dirigent leurs chevaux vers les murs ;  les Troyens, emmenés par Asilas, les poussent devant eux. Et déjà ils s'approchaient des portes, quand les Latins, se reprenant, poussent un cri ; les chevaux aux souples encolures se retournent ; c'est maintenant aux Troyens de fuir et de se replier, à brides abattues. Ainsi la mer s'avance, rapide, en un mouvement de va-et-vient ; tantôt, elle se rue vers la terre et, de son onde écumeuse, recouvre les rochers et va mouiller le sable au fond des baies ; tantôt, rapide, elle se retire et, avalant les galets roulés par la marée, elle fuit comme une nappe glissante délaissant le rivage. Deux fois les Étrusques ont fait fuir les Rutules jusqu'à leurs murs ;  deux fois refoulés, ils regardent en arrière, le dos couvert de leurs boucliers. Mais lorsque s'engage un troisième combat sur toutes les lignes, lorsque les héros se choisissent un adversaire, alors s'élèvent les gémissements des mourants, les armes et les corps baignent dans le sang, les chevaux, mêlés à ce carnage, s'écroulent à demi-morts : l'âpre combat se lève. Orsiloque, qui tremblait d'affronter directement Rémulus, atteint son cheval avec une pique qui lui reste plantée sous l'oreille ; sous le coup, le coursier devint furieux et, excédé par sa blessure, poitrail dressé, lance en l'air ses longues pattes, désarçonnant Rémulus  qui roule sur le sol. Catillus jette à terre Iollas et le grand Herminius, grand par le courage, grand aussi par la taille et les épaules ; avec sa chevelure fauve, la tête nue, et les épaules découvertes, il ne craint pas les blessures : tant il constitue une large la cible ! Une pique dirigée entre ses larges épaules vibre en transperce l'homme qui se plie en deux de douleur. Un sang noir se répand partout ; les combattants sèment le trépas, fer à la main, et cherchent dans leurs blessures une belle mort.

 

Succès de Camille (648-724)   

  Mais au milieu des massacres bondit une Amazone, le flanc découvert pour mieux combattre ; c'est Camille et son carquois.  Tantôt son bras répand une pluie serrée de souples javelots, tantôt sa droite infatigable brandit une forte hache à deux tranchants. Sur son épaule, sonnent l'arc d'or et les armes de Diane. Et quand, poussée dans le dos, elle se replie en fuyant, elle retourne encore son arc et lance ses traits. Elle est entourée de ses compagnes de prédilection, la vierge Larina, et Tulla, et Tarpéia qui agite une hache de bronze ; ce sont des filles d'Italie que la divine Camille s'est choisies pour l'honorer et la servir, dans la paix comme dans la guerre : telles ces femmes de Thrace qui frappent les flots du Thermodon,  ces Amazones qui guerroient avec des armes peintes, autour d'Hippolyté ou, lorsque la fille de Mars, Penthésilée, se retire sur son char, et que dans un grand tumulte et des hurlements, des troupes de femmes bondissent avec des boucliers en forme de lune. Qui est la première victime de ton trait, vierge farouche, qui la dernière ? Combien de corps moribonds étends-tu sur le sol ? Il y a d'abord Eunée, le fils de Clytius, là devant elle, la poitrine découverte, qu'elle transperce d'une longue pique de bois. Vomissant des flots de sang, il tombe, mord la terre sanglante et s'enroule en mourant autour de sa blessure.  Ensuite Liris, et sur lui Pagase ; l'un, jeté à terre par son cheval effondré, tentait de rassembler les rênes ; l'autre s'approchait de lui et, le voyant glisser, lui tendait une main désarmée. Tous deux, tête en avant, se sont écroulés en même temps. Amastrus, fils d'Hippotès les rejoint et, les pressant de sa lance, Camille poursuit de loin Térée et Harpalycus, Démophoon et Chromis. Chacun des traits que brandit et lance la main de la vierge abat un héros phrygien. Au loin apparaît Ornytus, le chasseur, avec ses armes singulières et son cheval iapyge : une peau de jeune taureau couvre les larges épaules du guerrier ;  la gueule béante et les mâchoires d'un loup aux crocs blancs protègent son énorme tête, et un épieu grossier arme ses mains ; il va et vient parmi les escadrons qu'il domine de toute la tête. Sans difficulté, Camille le cueille, la colonne venant de tourner bride ; elle le transperce et, pleine d'agressivité, elle ajoute : "Croyais-tu, Tyrrhénien, poursuivre des bêtes dans tes forêts ? Il est arrivé le jour où des armes de femme confondent votre jactance. Pourtant, il ne manque pas d'éclat le titre que tu emporteras chez les mânes de tes pères : être tombé sous le trait de Camille."  Sans attendre elle abat Orsiloque et Butès, deux des Troyens les plus élevés en taille. Comme Butès lui tournait le dos, elle le transperça d'une pique entre la cuirasse et le casque, là où luit le cou du cavalier, au bras gauche, là où pend le bouclier. Devant Orsiloque, elle fuit d'abord décrivant autour de lui un large cercle, puis le berne, l'enfermant à l'intérieur du cercle. De poursuivie, elle devient poursuivante. Dressée alors de toute sa hauteur, de sa hache puissante elle frappe deux fois l'armure et les os de l'homme qui se répand en prières et supplications ; la cervelle s'échappe toute tiède de la blessure et lui inonde le visage. Survient un autre guerrier qui, effrayé par cette vision soudaine, s'arrête figé :  le fils d'Aunus, du pays des Apennins, n'était pas le dernier des Ligures, au temps où les destins permettaient de pratiquer la fourberie. Dès qu'il vit qu'il ne pourrait pas compter sur la course pour échapper au combat ni écarter la reine qui le menaçait, il se mit à imaginer diverses ruses et dit avec astuce : "Que fais-tu de si extraordinaire, toi, une femme, qui comptes sur la vaillance d'un cheval ? Renonce à fuir, fie-toi comme moi à un sol où nous serons égaux, prête à combattre debout, corps à corps ; tu sauras de qui se jouera la gloire capricieuse comme le vent." Il dit et, elle, pleine de fureur, brûlant d'un violent ressentiment,  laisse son cheval à une compagne et fait face à armes égales, à pied, l'épée nue, intrépide avec son bouclier sans emblème. Le jeune homme alors, croyant sa ruse aboutie, s'envole aussitôt ; il fait tourner bride à son cheval qui l'emporte, fuit et, à coups de talons ferrés, épuise sa rapide monture. "Inconsistant Ligure, tu es gonflé d'orgueil, mais en vain ; dans ta duplicité, tu as tenté d'appliquer les artifices de tes pères, mais, menteur, ta fourberie ne te ramènera pas vivant chez Aunus ". Ainsi parle la vierge, fille de feu aux pieds agiles ; à la course, elle dépasse le cheval et, se retournant, en saisit les rênes ;  puis elle affronte l'homme et se venge en répandant un sang abhorré : elle a l'aisance d'un épervier, oiseau sacré fonçant du haut d'un rocher, pour poursuivre une colombe que son vol a élevée jusqu'aux nuages ; il l'attrape et la tient, il la déchire de ses serres crochues, tandis que du ciel tombent le sang et les plumes arrachées.

 

Geste de Camille (2) (vers 725 à 867)   

 

Le vent tourne (725-768)

  Cependant le créateur des dieux et des hommes, siégeant altier en haut de l'Olympe, observe ces événements de ses yeux attentifs. Le père souverain pousse le Tyrrhénien Tarchon aux cruels combats et, de ses durs aiguillons, excite sa colère. Donc, au cœur des massacres, parmi les troupes en déroute,  Tarchon de sa monture stimule les escadrons, parle à chacun, les appelant par leur nom, et transforme ces refoulés en combattants. "Ô vous, Tyrrhéniens, toujours insensibles à la honte, toujours indolents, quelle crainte, quelle lâcheté a donc gagné vos cœurs ? Une femme mène nos troupes à la débandade et nous fait tourner bride ! À quoi bon ces fers, pourquoi dans nos mains ces traits inutiles ? Pourtant vous n'êtes pas sans énergie pour Vénus et ses combats nocturnes, ni pour les danses de Bacchus, lorsque la flûte courbe les annonce. Vivement les festins et les coupes sur une table chargée ! Ce que vous aimez et désirez, c'est l'annonce par un haruspice bien inspiré  de sacrifices, quand une grasse victime vous invite au fond des bois sacrés." Sur ces paroles, résolu aussi à mourir, il pousse son cheval dans la mêlée, et comme une trombe va se porter au-devant de Vénulus. Il fait tomber son ennemi de cheval, le saisit dans ses bras et, avec une force sans bornes, l'emporte serré contre lui. Un cri s'élève vers le ciel et tous les Latins ont tourné les yeux. Tarchon, vif comme le feu, vole dans la plaine emportant l'homme et ses armes ; alors il brise le fer du javelot de son adversaire, scrute les défauts de son armure, pour y porter un coup mortel ; mais Vénulus se défend,  écarte la main ennemie de sa gorge, de toutes ses forces résiste à la force. Ainsi lorsqu'un aigle fauve, dans son vol, emporte bien haut le serpent qu'il a saisi, il l'enveloppe de ses pattes et y enfonce ses griffes ; mais le serpent blessé s'agite en orbes sinueux, ses écailles dressées se hérissent, et tandis qu'il lève la tête, des sifflements s'échappent de sa gueule ; l'aigle, de son bec crochu, en presse davantage l'animal qui lutte, tout en frappant l'air de ses ailes : de la même manière Tarchon, triomphant, emporte sa proie, enlevée à la troupe des Tiburtins. Suivant l'exploit exemplaire de leur chef, les Méonides se jettent dans la mêlée. Alors intervient  Arruns, l'homme du destin ; supérieur à la rapide Camille dans l'art du javelot, il tourne autour d'elle, cherchant l'occasion la plus favorable. Où que se porte dans la mêlée la jeune fille déchaînée, Arruns l'y suit et, en silence, met ses pas dans ses pas ; rentre-t-elle victorieuse en s'éloignant de l'ennemi, aussitôt, le jeune homme détourne furtivement son cheval de ce côté. Ces allées et venues, tous ces circuits, il les a parcourus dans tous les sens et, plein de fougue, il brandit une lance sûre.

 

Mort de Camille (768-835)   

  Alors justement, Chlorée, depuis longtemps prêtre de Cybèle, attirait de loin les regards par l'éclat de ses armes phrygiennes.  Il menait un cheval écumant, recouvert, comme d'un plumage, d'une peau ornée de mailles de bronze cousues de fil d'or. Éblouissant sous la sombre pourpre étrangère, il lançait de son arc lycien des flèches de Gortyne ; à ses épaules de devin pendait un arc d'or, et son casque aussi était d'or. Une broche d'or fauve serrait alors dans un nœud sa chlamyde couleur safran et les plis bruissants de sa robe de lin ; sa tunique et ses braies barbares étaient ornées de broderies à l'aiguille. La jeune Camille voulait-elle accrocher dans un temple ces armes troyennes, ou bien désirait-elle parader à la chasse avec l'or qu'elle aurait pris ?  En tout cas, dans tous ses combats, elle poursuivait le seul Chlorée ; aveuglément, sans prudence, à travers toute la ligne de bataille, elle brûlait d'un désir bien féminin pour la proie et le butin, quand soudain, après avoir pris son temps, tapi en embuscade, Arruns lance enfin son trait, invoquant à haute voix les dieux d'en haut : "Ô toi, le plus haut des dieux, gardien du Soracte sacré, Apollon, que nous sommes les premiers à honorer, pour qui des monceaux de pins nourrissent des brasiers ; forts de notre piété, au milieu des flammes, nous, tes dévots, nous posons nos pieds dans la braise épaisse ; accorde-nous, père, de laver par nos armes ce déshonneur, ô tout-puissant. Je ne demande ni butin ni trophée ni dépouilles si j'abats la jeune fille ; que mes autres exploits m'apportent la gloire ; pourvu que cette peste terrible, vaincue, tombe sous mes coups, j'accepte de rentrer sans gloire dans la ville de mes pères". Phébus l'entendit et décida de réaliser son vœu, en partie seulement, dispersant l'autre partie au gré des brises légères : il accorda que Camille soit abattue, surprise par une mort soudaine, mais il n'accorda pas qu'il retourne dans sa fière patrie, et la tempête transforma ses paroles en souffles de vent. Or donc, dès qu'Arruns eut lancé en l'air un javelot retentissant,  tous les Volsques, l'âme inquiète, pensèrent à leur reine et portèrent sur elle leurs regards. Elle ne remarque rien, ni le souffle, ni le bruit de ce trait arrivant du ciel, avant qu'il n'atteigne la base de son sein nu, et ne s'y fixe profondément, buvant son sang de jeune fille. Ses suivantes accourent tout affairées et soutiennent leur maîtresse qui s'écroule. Terrorisé plus que tous les autres, Arruns s'enfuit, partagé entre la joie et la crainte ; désormais il n'a plus confiance dans sa lance, et n'ose pas non plus affronter les traits de la vierge. Il est comme un loup qui, sans attendre d'être poursuivi,  va immédiatement se cacher et errer dans les hautes montagnes, après avoir tué un berger ou un puissant taureau, conscient de l'audace de son acte ; épouvanté, queue rentrée entre les pattes, il a gagné les forêts ; ainsi Arruns, dans son trouble, se dérobe aux regards, et content d'avoir fui, se perd au milieu des troupes. De la main, Camille mourante veut extraire l'arme, mais le fer pointu s'est planté près des côtes, entre les os, en une blessure profonde. Elle défaille, exsangue, le froid de la mort lui fige les yeux, et le teint naguère pourpre de son visage l'a abandonné. Alors, expirante, elle s'adresse à Acca, une de ses compagnes, qui avait toute sa confiance et avec qui elle partageait ses soucis. Elle lui parle : "Jusqu'ici, Acca, ma sœur, j'ai pu me battre : une blessure cruelle maintenant m'achève ; autour de moi tout devient noir, se couvre de ténèbres. Sauve-toi et va porter à Turnus cet ultime message : qu'il prenne ma place dans le combat et écarte les Troyens de la ville. Et maintenant, adieu." Tout en parlant, elle lâche les rênes et, malgré ses efforts, glisse à terre. Alors, elle devient froide, et peu à peu tout son corps se délie ; laissant reposer sur le sol  sa nuque souple et sa tête gagnée par la mort, elle abandonne ses armes ; puis, dans un gémissement, sa vie indignée s'enfuit chez les ombres. Alors s'élève une immense clameur, qui s'en va frapper les astres d'or : Camille abattue, le combat se fait plus sanglant ; tous en rangs serrés accourent en même temps : la foule des Troyens, les chefs Tyrrhéniens et les escadrons arcadiens d'Évandre.

 

Camille vengée (836-867)   

  Mais depuis un moment, installée bien haut dans la montagne, Opis, la gardienne postée par Trivia, observe impassible les combats. Dès que de loin, parmi les cris des jeunes gens excités, elle eut aperçu Camille douloureusement frappée à mort,  elle poussa un gémissement et, du fond de son cœur, dit ceci : "Hélas, ô vierge, tu as payé d'un supplice trop cruel, oui, trop cruel, le fait d'avoir voulu harceler les Troyens à la guerre ! Et cela ne t'a pas servi d'avoir, en solitaire, honoré Diane dans les forêts, non plus que d'avoir porté comme nous le carquois à l'épaule. Pourtant ta reine ne t'a pas laissée sans honneur, toi qui désormais es parvenue à l'instant suprême ; ta mort ne restera pas ignorée parmi les nations, et tu ne subiras pas l'affront de n'être pas vengée. Car quel que soit l'homme qui profana ton corps d'une blessure, il l'expiera par une mort méritée". Au pied du mont élevé, un amas de terre ombragé d'une yeuse sombre, constituait l'énorme tombeau de Dercennus, l'antique roi des Laurentes. C'est là que la déesse toute belle, d'un vol rapide, s'arrête d'abord, guettant Arruns du haut du tertre. Dès qu'elle le vit briller sous ses armes, tout gonflé d'un vain orgueil, "Pourquoi t'éloignes-tu ?", dit-elle. Dirige tes pas de ce côté ; tu vas mourir, viens ici, pour y recevoir un prix digne de Camille. Toi, tu vas même périr par le trait de Diane !" Elle dit et, de son carquois d'or, la Thrace tira une flèche ailée ; dans sa colère elle tendit son arc, loin en arrière,  jusqu'à ce que ses extrémités recourbées se rejoignent et que de ses mains désormais à égale distance, la gauche touche la pointe du fer, et la droite tienne la corde sur son sein. Aussitôt Arruns perçut en même temps dans les vibrations de l'air, le sifflement du trait et le fer qui se ficha dans sa chair. Il expire, poussant ses ultimes gémissements, oublié des siens, qui l'abandonnent dans la poussière anonyme de la plaine ; Opis s'envole à tire-d'aile vers l'Olympe éthéré.

 

Épilogue (vers 868 à 915)   

 

Déroute des Rutules (868-895)

  Sa maîtresse perdue, l'escadron léger de Camille s'enfuit le premier ; les Rutules désemparés fuient ; fuit aussi le farouche Atinas ;  tant les chefs dispersés que les manipules laissés sans guide cherchent un refuge et, faisant demi-tour, tendent vers les remparts. Il n'est personne qui puisse à coup de traits soutenir la pression des Troyens semeurs de mort, ni les attendre de pied ferme ; sur leurs épaules épuisées, ils rapportent leurs arcs détendus, et les sabots de leurs chevaux au galop soulèvent la plaine poudreuse. La poussière roule, emportée jusqu'aux murailles en un noir tourbillon ; des tours de guet, les mères, se frappant la poitrine, font monter jusqu'aux astres du ciel leurs cris de femmes. Ceux qui se sont engouffrés les premiers par les portes ouvertes,  en même temps qu'une troupe d'ennemis qui les serraient, n'échappent pas à une mort douloureuse ; au seuil même de leur ville, sous les remparts de leur patrie, dans le sûr refuge de leurs maisons, percés de traits, ils rendent l'âme. Certains ferment les portes, n'osant ni ouvrir aux alliés, ni accueillir dans les murs les suppliants. Alors se produit l'abominable massacre de ceux qui, armes à la main, défendent les accès, et de ceux qui se ruent sur ces armes. Repoussés sous les yeux et à la face de leurs parents en larmes, certains, sous la pression de la foule, roulent dans les fossés abrupts ; d'autres, à bride abattue, dans une furie aveugle, se lancent,  tels des béliers, contre les portes et leurs solides montants verrouillés. Les matrones, du haut des murs, avec une ardeur extrême, un sincère amour de la patrie les inspirant, depuis qu'elles ont vu Camille, lancent rageusement des traits de leurs mains et, armées en guise de fer de bâtons de chêne dur et d'épieux durcis au feu, elles foncent, tête en avant, brûlant de mourir les premières devant les murailles.

 

Turnus et Énée rentrent en scène (896-915)   

  Pendant ce temps, Turnus, dans les bois, apprend l'atroce nouvelle ; Acca annonce au jeune homme l'immensité du désastre : les escadrons des Volsques ont été détruits, Camille est tombée, les ennemis attaquent avec hargne et, avec la faveur de Mars, ils ont tout envahi ; désormais la crainte a gagné les murailles. Turnus, fou de colère - ainsi l'exigent les cruels arrêts de Jupiter -, abandonne les collines qu'il occupait, quitte les bois sauvages. Il venait à peine de disparaître et arrivait dans la plaine quand le vénérable Énée pénètre dans les défilés dégagés, escalade une crête et quitte l'épaisse forêt. Ainsi tous deux se dirigent rapidement vers les murs, avec toute leur troupe, à peu de distance l'un de l'autre ; et tandis qu'Énée scrute la plaine fumante de poussière et aperçoit de loin les colonnes des Laurentes, Turnus aussi reconnaît sous ses armes le farouche Énée, il entend arriver les fantassins et souffler les chevaux. Et sur-le-champ ils engageraient la bataille et s'essaieraient aux combats, si le rose Phébus ne plongeait déjà dans le gouffre de la mer d'Ibérie ses chevaux épuisés et ne ramenait la nuit avec la chute du jour. Ils installent leurs camps devant la ville et renforcent leurs défenses.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHANT XII


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LE DÉNOUEMENT

 
 
 
Turnus résolu au duel (1-80) Préparatifs du combat (81-133)
Un pacte menacé par Junon (134-160) Le serment des rois (161-215)
Double intervention de Juturne (216-256) Reprise des combats (257-310)
Blessure d'Énée et fougue retrouvée de Turnus (311-382) La guérison d'Énée grâce à Vénus (383-429)
Énée à la recherche de Turnus (430-467) Juturne protège Turnus (468-493)
Énée se déchaîne. Massacre effroyable (494-553) Assaut de la ville de Latinus (554-592)
Suicide d'Amata et revirement de Turnus (593-649) Turnus veut sauver son honneur (650-696)
Premier affrontement et fuite de Turnus (697-745) Second affrontement (746-790)
Revirement de Junon (791-842) Intervention d'une Furie (843-886)
Ultime rencontre et mort de Turnus (887-952)  

© trad. Boxus-Poucet 1998-2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accord conclu : un duel et un traité (vers 1 à 215)   

 

Turnus résolu au duel (1-80)

  Turnus voit que les Latins brisés par un combat malheureux ont perdu courage ; maintenant on lui rappelle ses promesses, sur lui se portent les regards ; alors, sans attendre, impossible à contenir, il s'enflamme et s'exalte. Ainsi dans les champs puniques, lorsque le coup puissant des chasseurs l'a blessé à la poitrine, alors seulement le lion s'ébranle pour le combat et, satisfait de secouer sur son encolure les plis de sa crinière, il brise impavide le trait que lui a fiché le chasseur et rugit, la gueule sanglante. C'est ainsi que grandit la violence du bouillant Turnus. Alors, il s'adresse au roi et, au comble de l'excitation, dit : "Pas d'hésitation chez Turnus ; les lâches Énéades n'ont aucune raison de revenir sur leur parole ou de renoncer aux pactes conclus : je vais combattre. Père, apporte les objets sacrés et prépare le traité. Ou bien ma droite enverra au Tartare le Dardanien, ce déserteur de l'Asie - que les Latins s'installent et regardent ! -, et à elle seule, mon épée fera mentir le reproche qui tous nous atteint. Ou bien il sera vainqueur, et Lavinia deviendra son épouse". Latinus, avec une calme sérénité, lui répondit : "Jeune homme à l'âme sublime, plus grande est l'ardeur de ton courage, plus il est juste que moi je montre de zèle à réfléchir et à évaluer, en les redoutant, tous les hasards possibles. Tu disposes du royaume de Daunus, ton père, et de cités nombreuses conquises par ton bras ; Latinus non plus ne manque pas d'or et il est généreux ; au Latium et chez les Laurentes, il y a d'autres jeunes filles à marier, dont la naissance n'est pas sans éclat. Laisse-moi, sans aucun détour, te faire une pénible révélation, et ainsi vider mon cœur : je n'avais pas le droit d'unir ma fille à l'un de ses anciens prétendants ; c'est ce que proclamaient de tous côtés les dieux et les hommes. Cédant à mon affection pour toi, cédant à nos sangs apparentés et aux larmes d'une épouse affligée, j'ai rompu tous les liens ; j'ai arraché sa fiancée à mon gendre et, impie, j'ai pris les armes. Depuis lors, Turnus, tu vois les malheurs qui me poursuivent, et les guerres, et les lourdes épreuves que tu es le premier à endurer. Deux fois vaincus en un long combat, nous peinons à défendre en notre cité les espoirs italiens ; les flots du Tibre sont encore chauds du sang des nôtres, dont les ossements blanchissent l'immensité des champs. Pourquoi tant d'hésitation en moi ? Quelle folie me fait changer d'avis ? Si je suis prêt, après la mort de Turnus, à admettre les Troyens comme alliés, pourquoi plutôt ne pas renoncer aux combats, tant qu'il est vivant ? Que diront les Rutules nos frères ? Que dira le reste de l'Italie, si - puisse le sort me contredire ! - je te livre à la mort, toi qui réclames notre fille et une alliance avec nous ? Considère les aléas de la guerre ; aie pitié de ton vieux père qui, en ce moment, est bien triste, loin de toi, dans sa patrie d'Ardée." À ces paroles la violence de Turnus ne s'infléchit nullement, et cette intervention ne fait que l'enfler et l'envenimer. Dès qu'il put parler, il répondit ainsi : "Excellent roi, je t'en prie, cesse de t'inquiéter pour moi, et accepte que sur ma vie j'engage mon honneur. Nous aussi, père, nous semons des traits, et le fer de notre main n'est pas sans force ; le sang jaillit aussi des coups que nous portons. Et elle sera loin de lui, la déesse sa mère qui, quand il fuit, le couvre d'un nuage en forme de femme et se cache dans des ombres vaines." Mais la reine, qu'épouvantait le tour nouveau du combat, pleurait et, disposée à mourir, tentait de contenir la fougue de son gendre : "Turnus, par ces larmes que je verse, par l'honneur d'Amata, pour peu qu'il te touche, tu es désormais notre seul espoir, tu es le repos de notre misérable vieillesse ; l'honneur, le pouvoir de Latinus sont entre tes mains ; sur toi repose toute notre maison chancelante. Je te demande une seule chose : cesse de te battre contre les Teucères. Quel que soit ton sort à l'issue de ton combat, il sera aussi le mien, Turnus. Au même instant, je quitterai cette vie odieuse et ne verrai pas, captive, Énée devenir mon gendre." Lavinia entendant les paroles de sa mère, versait des larmes qui inondaient ses joues brûlantes ; une vive rougeur embrasa son visage et parcourut ses traits en feu. De même que l'on teinte de pourpre sanguine un ivoire indien, ou que rougissent des lys blancs mêlés à une profusion de roses, ainsi colorés se présentaient les traits de la jeune fille. Lui, troublé par la passion, tient ses regards fixés sur elle ; son ardeur guerrière grandit et il répond brièvement à Amata : "Non, je t'en prie, ne m'accable pas de tes larmes, ni d'un si lourd présage, quand je m'en vais vers les durs combats de Mars, ô mère ; et d'ailleurs, il n'appartient pas à Turnus de retarder la mort. Idmon, sois mon messager ; va porter au tyran phrygien ces paroles qui ne lui seront pas agréables : demain, dès que rougira dans le ciel l'Aurore emportée sur son char de pourpre, l'on ne mènera pas les Troyens contre les Rutules ; les Rutules aussi laisseront en repos les armes des Troyens ; nous conclurons la guerre dans notre propre sang ; c'est sur ce champ de bataille que doit se conquérir la main de Lavinia."

 

Préparatifs du combat (81-133)   

  Sur ces paroles, Turnus se retire en hâte en sa demeure, réclame ses chevaux, qu'il aime voir frémissants sous ses yeux ; Orithye en personne les avait offerts en hommage à Pilumnus, ces chevaux surpassant la neige en blancheur, et les vents à la course. Les cochers empressés les entourent ; du creux de la main, ils tapent et frappent leurs poitrails, peignent leurs crinières. Lui alors entoure ses épaules d'une cuirasse ornée d'or et d'orichalque blanc, et assure en même temps son épée, son bouclier et les cornes de son casque au rouge panache ; le divin maître du feu lui-même avait forgé cette épée pour Daunus, son père, et l'avait plongée toute brûlante dans l'onde du Styx. Puis, comme au centre du palais se dressait une puissante pique, appuyée à une immense colonne, il saisit avec rage cette dépouille d'Actor l'Auronce ; il la brandit et l'agite, tout en criant : "Maintenant, ô lance qui jamais ne déçus mes appels, maintenant, le moment est venu : jadis aux mains du puissant Actor, tu es maintenant dans la main droite de Turnus ; accorde-lui de terrasser le corps de cet eunuque de Phrygien, d'arracher d'une main ferme et de déchirer sa cuirasse, de souiller de poussière ses cheveux ondulés au fer, oints de myrrhe". Ainsi est-il la proie des furies ; de toute sa face enflammée partent des étincelles ; le feu brille dans ses yeux féroces ; il est comme un taureau qui, au début du combat, pousse des mugissements terrifiants ou éprouve la colère de ses cornes en se pressant contre un tronc d'arbre, et frappe l'air de ses pattes ou prélude au combat en dispersant le sable de l'arène. Et pendant ce temps, Énée, muni des armes de sa mère, est aussi redoutable ; il aiguise Mars en lui, fait monter sa colère, tout heureux de l'accord proposé de mettre fin à la guerre. Puis il rassure ses compagnons, console Iule triste et effrayé, renseigne sur les destins et charge des messagers de porter au roi Latinus des réponses fermes et de lui énoncer les conditions de la paix. Le lendemain, le jour naissant répandait à peine sa lumière sur les cimes des montagnes, lorsque surgissent du gouffre profond les chevaux du Soleil, soufflant la lumière de leurs naseaux dilatés : au pied des remparts de la vaste cité, des guerriers rutules et troyens prenaient des mesures, préparaient le terrain pour le combat et dressaient au centre, en l'honneur de leurs dieux communs, des foyers et des autels de gazon. D'autres, sous un voile de lin, le front ceint de rameaux, apportaient de l'eau et du feu. La légion des Ausoniens s'avance et des troupes armées de javelots s'écoulent à pleines portes ; voici que se rue toute l'armée des Troyens et des Étrusques, avec leurs armes diverses, bardés de fer comme si Mars les appelait à d'âpres combats. Et, parmi ces milliers d'hommes, les chefs en personne courent partout, superbes sous l'or et la pourpre, Mnesthée, de la race d'Assaracus, et le vaillant Asilas, et le dompteur de chevaux, Messapus, rejeton de Neptune. Et dès que, au signal donné, chacun a gagné sa place, on fiche les piques dans le sol, on y appuie les boucliers. Alors affluent des mères curieuses, une foule sans armes, des vieillards invalides, occupant les tours et les toits, d'autres se tiennent debout en haut des portes.

 

Un pacte menacé par Junon (134-160)   

  Mais Junon, du sommet du mont à présent appelé Albain - en ce temps-là, la colline ne possédait ni nom, ni honneur, ni gloire-, observait la plaine et voyait les deux armées des Laurentes et des Troyens, et la ville de Latinus. Aussitôt, elle s'adressa à la sœur de Turnus. En déesse, elle parlait à la déesse protectrice des étangs et des fleuves sonores - Jupiter, le puissant roi de l'éther, l'avait ainsi honorée, pour lui avoir ravi sa virginité - : "Nymphe, honneur des fleuves, très chère à mon cœur, tu sais comment, parmi toutes les femmes du Latium qui montèrent dans le lit ingrat du magnanime Jupiter, je t'ai choisie, toi seule, et ai voulu t'installer en un point du ciel : apprends le malheur qui te frappe, Juturne, et ne m'en accuse pas. Tant que la Fortune sembla le permettre, que les Parques consentirent à la prospérité du Latium, j'ai protégé Turnus et tes murailles ; maintenant je vois le jeune homme confronté à des destins inégaux : il est proche, le jour des Parques, et d'une puissance hostile. Mes yeux ne peuvent supporter ce combat, ni ces accords. Si toi, tu as l'audace de tenter pour ton frère une action plus directe, fais-le ; c'est bien. Peut-être un sort meilleur compensera-t-il nos malheurs". À peine avait-elle fini de parler que Juturne fondit en larmes ; trois fois, quatre fois, de la main elle frappa sa noble poitrine. "Ce n'est pas le moment de pleurer", dit Junon la Saturnienne : "hâte-toi et, si c'est possible, arrache ton frère à la mort ; ou provoque toi-même la guerre et réduis à néant l'accord envisagé. Moi, je me porte garant de ton audace". Sur ces exhortations, elle la laissa indécise, l'esprit bouleversé par cette blessure douloureuse.

 

Le serment des rois (161-215)   

  Pendant ce temps, voici les rois. Latinus, avec sa stature imposante, arrive sur un quadrige ; ses tempes sont resplendissantes, ceintes de douze rayons d'or, emblème du Soleil, son aïeul. Turnus s'avance sur un char tiré par deux chevaux blancs, serrant dans sa main deux javelots à large lame. Voici le vénérable Énée, souche de la race romaine, avec son bouclier étincelant comme un astre et ses armes célestes, et, près de lui, Ascagne, le second espoir d'une Rome majestueuse ; ils viennent du camp. Dans son vêtement immaculé, un prêtre a amené un porcelet au dos soyeux et une jeune brebis à la toison intacte ; il les a poussés vers les autels brûlants. Les rois, les regards tournés vers le Soleil levant, répandent de leurs mains la farine salée, marquent au fer le front des victimes et leurs patères versent des libations sur les autels. Alors, le pieux Énée, épée dégainée, fait cette prière : "Maintenant, Soleil, moi qui t'implore, je te prends à témoin, et toi aussi, Terre que voici, pour qui j'ai pu endurer tant d'épreuves, et toi, Père tout-puissant avec ton épouse, la Saturnienne, plus bienveillante désormais, je t'en prie, ôdéesse, et toi, illustre Mars, père, qui par ta volonté divine régentes toutes les guerres. J'invoque aussi les fontaines et les rivières, et toutes les puissances religieuses honorées dans le haut éther et sur la mer azurée. Si le hasard veut que la victoire revienne à l'Ausonien Turnus, les vaincus s'en iront, c'est convenu, vers la ville d'Évandre ; Iule se retirera du territoire, et jamais plus les Énéades, rebelles, ne prendront les armes, ni ne harcèleront ce royaume par le fer. Si au contraire la Victoire se montre favorable à notre combat - je le pense certes, mais puissent la volonté des dieux le confirmer ! -, je l'assure, je n'ordonnerai pas aux Italiens d'obéir aux Teucères et je ne demande pas la royauté pour moi : sous des lois égales, les deux nations invaincues s'uniront dans une alliance éternelle. Je leur donnerai leurs rites et leurs dieux ; mon beau-père Latinus détiendra le pouvoir des armes ; mon beau-père aura l'autorité sacrée. Les Troyens construiront des murs, et Lavinia donnera son nom à la ville." Ainsi Énée intervient le premier ; puis vient le tour de Latinus. Regardant le ciel, il tend la main vers les astres : "Énée, je prends les mêmes engagements, Énée, j'en atteste la terre, la mer et les astres, ainsi que la double progéniture de Latone, et Janus aux deux visages, et la puissance infernale des dieux, et les sanctuaires de Dis le cruel ; que Jupiter qui par sa foudre sanctionne les traités entende ma prière. Je touche les autels, j'en atteste les feux et les dieux présents parmi nous : aucun jour jamais, quoi qu'il advienne, ne rompra du côté italien cette paix et ces traités ; aucune puissance ne fera fléchir ma volonté, aucune, même si, les mêlant dans un cataclysme, elle diluait la terre dans les flots, et le ciel dans le Tartare. "Ainsi ce sceptre" - il tenait justement son sceptre à la main - "plus jamais ne produira ni verdures ni ombrage, depuis que, coupé de sa racine dans la forêt, privé de sa mère, il perdit sous la serpe ses feuilles et ses branches ; arbre autrefois, maintenant enveloppé de bronze ciselé par la main d'un artiste, et donné à porter aux pères du Latium." Par ces paroles, ils scellaient entre eux les traités, sous les yeux des notables qui les entouraient. Alors, respectant les rites, ils égorgent sur la flamme les victimes sacrées ; ils arrachent leurs entrailles encore palpitantes, dont ils emplissent des bassins entassés sur les autels.

 

Rupture de trêve (vers 216 à 382)   

 

Double intervention de Juturne (216-256)

  Mais depuis longtemps déjà les Rutules trouvaient ce combat déséquilibré, et leurs cœurs s'agitaient de sentiments divers, surtout lorsqu'ils virent de plus près combien les forces étaient inégales. Turnus renforce chez eux cet état d'esprit ; il s'avance d'un pas silencieux pour vénérer l'autel, les yeux baissés comme un suppliant, et la pâleur a gagné les joues et le corps du jeune homme. Dès que sa sœur Juturne vit ces rumeurs s'intensifier, et les cœurs de la foule instable se mettre à chanceler, elle se mêla aux rangs de l'armée, sous les traits de Camers, guerrier aux ancêtres prestigieux, jouissant d'un nom illustre grâce à la vaillance de son père, et lui-même très rude combattant ; elle se lance donc au milieu des rangs et, très habilement, fait courir divers bruits en disant notamment ceci : "N'est-ce pas une honte, Rutules, d'exposer la vie d'un seul pour sauver celle de tous ? Par le nombre et par les forces, ne les valons-nous pas ? Ils sont tous là, les Troyens et les Arcadiens, et l'Étrurie, armée fatale, hostile à Turnus : si nous ne combattions que un sur deux, chacun de nous aurait à peine un adversaire. Lui, en vérité, couvert de gloire, il s'approchera des dieux en se dévouant sur leurs autels, et il vivra sur toutes les lèvres ; mais nous, privés de notre patrie, nous serons contraints d'obéir à des maîtres orgueilleux, et de rester passivement dans nos champs." De telles paroles enflamment progressivement l'opinion de l'armée, et de plus en plus, un murmure glisse à travers les rangs ; les esprits des Laurentes sont retournés, retournés aussi ceux des Latins. Ceux qui déjà espéraient pour eux le repos loin du combat, et le salut de leurs biens, veulent maintenant des armes, maudissent ce traité impossible et déplorent le sort injuste fait à Turnus. À cela Juturne ajoute un fait plus impressionnant ; du haut du ciel elle envoie un signe, et jamais n'advint prodige plus propre à perturber et à abuser les esprits des Italiens. En effet, l'oiseau fauve de Jupiter, volant dans la lumière rouge du ciel, pourchassait une troupe bruyante, masse ailée d'oiseaux du rivage, lorsque, s'abattant soudain sur les ondes, le rapace cruel saisit dans ses serres crochues le cygne le plus remarquable. Les Italiens retinrent leur respiration, et tous les oiseaux, dans un cri, arrêtent de fuir, - spectacle étonnant - ; obscurcissant le ciel de leurs ailes, formant une nuée, ils pressent leur ennemi dans les airs ; finalement, vaincu par leur force et sa charge, l'aigle laisse tomber dans le fleuve la proie qu'il serre dans ses griffes, s'enfuit et s'enfonce dans les nuages.

 

Reprise des combats (257-310)   

  Alors les Rutules saluent cet augure par un cri, et se préparent ; Tolumnius l'augure le premier s'écrie : "C'était cela, oui cela, que j'ai souvent appelé de mes vœux. J'accepte l'augure et reconnais nos dieux ; sous ma conduite, armez-vous, malheureux, qui êtes combattus et terrifiés comme de faibles volatiles, par un audacieux étranger dévastant sauvagement vos rivages. Il cherchera à fuir et mettra les voiles, s'enfonçant vers le large ; vous, d'un seul cœur, resserrez vos rangs et, en combattant, défendez le roi qui vous fut ravi". Il parla, courut en avant et décocha un trait sur les ennemis en face ; le trait en bois de cornouiller émet un son strident et fend les airs, sûr de sa route. Aussitôt un grand cri s'élève ; en même temps, toutes les formations s'agitent et dans le tumulte les cœurs s'échauffent. La pique s'envole. En face se trouvait un groupe de jeunes gens, neuf frères de belle prestance, tous fils d'une seule Tyrrhénienne qui, épouse fidèle, les avait donnés à l'arcadien Gylippe ; la pique en atteint un à mi-corps, là où la couture du baudrier presse le ventre et où une fibule reserre les bords assemblés ; elle traverse les côtes du jeune homme remarquable par sa beauté et ses armes rutilantes, et elle l'abat sur le sable fauve. Mais voici la phalange de ses frères courageux et brûlants de douleur ; les uns brandissent leurs glaives, les autres saisissent un trait et se précipitent en aveugles. En face, des troupes de Laurentes accourent vers eux. Mais voilà que, reformés en rangs serrés, déferlent Troyens, Agylliens et Arcadiens avec leurs armes peintes : une même passion les possède tous, celle d'en finir par les armes. Ils ont saccagé les autels ; une tempête de traits traverse le ciel comme un tourbillon, tandis que s'abat une pluie de fer ; on emporte cratères et foyers sacrés. Latinus même s'enfuit, en rappelant que le non-respect du traité a outragé les dieux. Certains attellent les chars ou d'un bond enfourchent leurs chevaux, et se présentent en brandissant leurs épées. Messapus avise un roi, revêtu de ses insignes royaux, le tyrrhénien Aulestès ; avide de confondre les accords, il l'effraie en poussant vers lui son cheval ; celui-ci recule et s'écroule, et le malheureux roule sur les autels dressés derrière lui, les heurtant de la tête et des épaules. Alors, armé d'une pique, arrive le bouillant Messapus. Du haut de son cheval, il lui assène lourdement malgré ses supplications, un trait épais comme une poutre, disant : "Voilà pour lui ; il est une meilleure victime offerte aux grands dieux." Les Italiens accourent, le dépouillent, ses membres encore chauds. Corynée survient, arrache à l'autel un tison ardent et, tandis qu'Ébysus arrive pour lui porter un coup, il le devance en le brûlant au visage : sa longue barbe s'embrase et dégage une odeur de brûlé ; alors, Corynée le poursuit et, de la main gauche, saisit la chevelure de son ennemi éperdu ; d'une pression de genou, il s'appuie sur lui et le cloue au sol ; puis, de son glaive rigide, il lui perce le flanc. Podalire, épée levée, poursuit Alsus le berger qui se ruait en première ligne à travers les traits, et le domine de toute sa hauteur ; mais Alsus, levant sa hache, fend d'un coup par le milieu le front et le menton de son adversaire, dont les armes baignent dans des flots de sang. Un lourd repos, un sommeil de fer écrasent les paupières du moribond, dont les regards s'enfoncent dans l'éternité de la nuit.

 

Blessure d'Énée et fougue retrouvée de Turnus (311-382)   

  De son côté le pieux Énée tendait une main désarmée, il avait la tête nue et à grands cris appelait les siens : "Où courez-vous ? Quelle est cette discorde surgie soudain ? Contenez vos colères ! Désormais un pacte est conclu, les règles en sont établies ; à moi seul revient le droit de combattre ; laissez-moi agir, et bannissez toute crainte ; j'accomplirai seul l'accord d'une main ferme ; un engagement sacré me réserve Turnus." Pendant qu'il parlait ainsi, au milieu de ce discours, voilà qu'une flèche ailée siffle et atteint le héros ; on ne sait quelle main la lança, quel tourbillon la dirigea, quel hasard, quel dieu offrit aux Rutules une telle source de fierté ; la gloire de cet exploit insigne resta cachée, et personne ne se vanta d'avoir blessé Énée. Turnus le voit quittant la ligne de bataille et les chefs gagnés par le trouble ; un espoir soudain le brûle, l'embrase ; il réclame ses chevaux et ses armes ; avec superbe, il bondit sur son char et prend les rênes. Il vole, livrant au trépas une foule de vaillants héros ; il fait rouler à terre nombre de guerriers à demi-morts ; avec son char, il écrase des bataillons ; des piques qu'il saisit, il crible les fuyards. Ainsi Mars sanglant, lorsqu'il s'ébranle près du cours de l'Hèbre glacé, fait retentir son bouclier et, tout en déclenchant les guerres, lance en avant ses chevaux furieux qui, dans la plaine dégagée, volent plus vite que les Notus et Zéphyr ; sous leurs pas, ils font gémir les confins de la Thrace, entraînant dans leur sillage le visage de la noire Épouvante, les Colères et les Embûches, cortège du dieu ; tel l'ardent Turnus qui, au milieu des combats, pousse ses chevaux fumants de sueur, et bondit sans pitié par-dessus les ennemis abattus ; des flots sanglants se répandent sous les sabots agiles qui foulent le sable mêlé de sang. Et déjà, il a livré à la mort Sthénélus, Thamyrus et Pholus, le premier et le second, en combat rapproché ; le troisième, de loin ; de loin aussi, Glaucus et Ladès, les deux fils qu'Imbrasus leur père avait lui-même élevés en Lycie, et avait équipés d'armes identiques, pour les corps à corps ou pour devancer les vents sur leur monture. D'un autre côté, voici Eumède qui entre en plein dans la mêlée ; illustre à la guerre, il descend du vieux Dolon ; par son nom, il rappelle son aïeul ; par son courage et son bras, c'est son père qui, jadis, pour s'approcher en éclaireur du camp des Danaens, osa réclamer comme récompense le char du Péléide ; le fils de Tydée, pour prix d'une telle audace, le récompensa autrement et il ne convoita plus les chevaux d'Achille. Dès que Turnus l'aperçoit au loin dans la plaine dégagée, il l'atteint d'abord d'un javelot léger, lancé à bonne distance ; puis il arrête ses deux chevaux, saute de son char, et tombe sur le corps de son adversaire, affalé, à demi-mort ; du pied, il lui presse le cou, arrache le poignard de sa main droite, lui plonge une lame brillante au fond de la gorge, et ajoute : "Voilà, Troyen, les champs d'Hespérie que tu as voulu conquérir, mesure-les, de tout ton long : telle est la récompense des audacieux qui m'ont provoqué par le fer ; ils fondent ainsi leurs remparts." Lançant un trait, il envoie Asbytès le rejoindre, puis Chlorée, et Sybaris, et Darès, et Thersiloque, et enfin Thymétès, qui tombe, lâchant l'encolure de son cheval cabré. Ainsi, quand du pays des Édoniens le souffle de Borée résonne au large de l'Égée et pourchasse les flots vers les côtes, partout où les vents ont pesé, les nuages fuient dans le ciel : ainsi, les rangs cèdent devant Turnus ; où qu'il se fraie un passage, les armées font volte-face et fuient ; il est emporté par son propre élan et, sur son char roulant face au vent, son panache vole et s'agite. Phégée ne supporta pas de le voir menaçant et frémissant de colère ; il se jeta devant le char et, de la main droite, détourna l'élan des chevaux aux bouches écumantes sous leurs mors. Pendant qu'il est emporté, suspendu aux harnais, sans protection, une lance à large lame l'atteint, se fiche dans la cotte à double mailles, et la brise, touchant le corps d'une blessure superficielle. Phégée cependant, interposant son bouclier, s'était retourné vers son adversaire et cherchait à s'aider de sa pique levée, quand une roue à l'essieu lancé par la course le précipita tête en avant et l'étendit sur le sol ; Turnus, le poursuivant, lui trancha la tête d'un coup d'épée, entre la base du casque et le haut de la cuirasse, et laissa son cadavre sur le sable.

 

Mêlée générale (vers 383 à 553)   

 

La guérison d'Énée grâce à Vénus (383-429)

  Et tandis que dans la plaine Turnus l'emporte et répand la mort, Mnesthée et le fidèle Achate, accompagnés d'Ascagne, ont installé entre-temps dans le camp le corps ensanglanté d'Énée, qui marche à cloche-pied, prenant appui sur sa longue lance. Furieux il tente à toute force d'extraire la flèche qui s'est brisée ; il demande de l'aide, que par le moyen le plus rapide possible, une large lame tranche dans le vif et ouvre en profondeur l'endroit où se loge le dard, et qu'on le renvoie au combat. Aussitôt se présenta Iapyx, le Iaside, cher entre tous à Phébus : Apollon qui jadis avait éprouvé pour lui un amour passionné, avait voulu dans sa joie lui offrir ses arts, ses pouvoirs : don de prophétie, art de la cithare et des flèches rapides. Mais Iapyx, pour prolonger la vie de son père mourant, préférait connaître les vertus des herbes et leur usage médical ; il se mit à pratiquer, dans l'ombre, d'obscurs talents. Énée debout, appuyé sur sa longue pique, amèrement se rongeait, entouré d'une foule de guerriers, en présence de Iule en pleurs, mais ces larmes le laissaient indifférent. Iapyx, vieillard déjà, revêtu d'un manteau rejeté en arrière, à la manière de Péon, usant des gestes de médecin et les herbes puissantes de Phébus, s'affaire beaucoup, mais en vain ; en vain de la main droite, il soulève la pointe du fer et cherche à le saisir avec une forte pince. La Fortune ne l'aide en rien ; nul secours ne lui vient non plus de son protecteur Apollon et, dans la plaine, l'horreur sauvage se propage de plus en plus ; le malheur se rapproche. Déjà on voit se dresser un nuage de poussière ; les cavaliers surgissent et les traits tombent serrés en plein camp. Vers le ciel s'élève le cri douloureux des jeunes, tombant sous les coups du cruel Mars. Alors Vénus, émue par la souffrance imméritée de son fils, en bonne mère, va cueillir sur l'Ida de Crète une tige de dictame, garnie de jeunes feuilles et de sa chevelure de fleurs de pourpre ; - les chèvres sauvages connaissent bien cette plante, lorsque les flèches rapides se sont plantées dans leur échine- : Vénus, entourée d'un nuage dissimulant sa présence, apporta cette herbe et, œuvrant secrètement en médecin, elle la fit infuser dans l'eau d'un splendide bassin, y répandant les sucs bénéfiques de l'ambroisie et l'odorante panacée. Le vieux Iapyx, sans rien savoir, soigna la blessure avec cette eau, et soudain, en effet, la douleur s'éloigna du corps d'Énée ; le sang au fond de la blessure cessa complètement de couler. Bientôt, la flèche obéit à la main de Iapyx et tomba d'elle-même ; les forces premières d'Énée revinrent, toutes nouvelles. "Vite, préparez les armes du héros ! Pourquoi restez-vous plantés là ?" crie Iapyx, le premier à enflammer les esprits contre l'ennemi. "Cette guérison n'est pas le fait de pouvoirs humains, ni de l'art d'un maître ; ô Énée, ce n'est pas ma main qui te sauve : c'est un grand dieu, qui te destine à de plus grandes œuvres."

 

Énée à la recherche de Turnus (430-467)   

  Énée, avide de combattre, avait serré ses deux jambes dans leurs gaines d'or ; maudissant tout retard, il brandit son épée ; il adapte habilement le bouclier à son flanc et la cuirasse à son dos, puis, bardé de toutes ses armes, il étreint Ascagne, que, gêné par son casque, il effleure d'un baiser, en disant : "Mon fils, apprends de moi ce que sont le courage et l'effort véritable, des autres, ce qu'est la chance. Maintenant, mon bras va te défendre en faisant la guerre et te conduira vers de grands succès. Toi, lorsque bientôt tu atteindras la maturité, veille à t'en souvenir, et, lorsque ton esprit repensera aux exemples des tiens, que ton courage s'anime grâce à ton père Énée et ton oncle Hector." Sur ces paroles, s'éloignant des portes, il s'avance, immense, agitant de la main une énorme pique ; en même temps, Anthée et Mnesthée se précipitent et, en rangs serrés, une foule afflue, délaissant le camp. Alors la plaine se perd dans une sombre poussière et la terre tremble, ébranlée par le martèlement des pas. Turnus les vit arriver du retranchement opposé, les virent aussi les Ausoniens, et un frisson glacé les parcourut jusqu'à la mœlle. Avant tous les Latins, Juturne la première entendit et reconnut ce bruit ; elle s'enfuit toute tremblante. De son côté, Énée vole, entraînant son sombre bataillon à travers la plaine dégagée. Ainsi, lorsqu'un nuage de pluie, voilant le soleil, gagne les terres, en traversant la mer - les malheureux laboureurs, hélas, de loin le pressentent et leurs cœurs frémissent d'horreur : l'ouragan déracinera les arbres, ruinera les moissons, dévastera tout sur un large espace -, les vents le précèdent et se font entendre près du rivage ; ainsi le chef rhétéen dirige son armée contre les ennemis en face, les triangles se forment et tous s'assemblent en rangs serrés. Thymbrée, d'un coup d'épée, frappe le pesant Osiris, et Mnesthée frappe Arcétius, Achate égorge Épulon, et Gyas abat Ufens ; Tolumnius l'augure tombe aussi, lui qui fut le premier à lancer un trait contre les ennemis. Un cri monte vers le ciel, et les Rutules chassés à leur tour, tournent le dos ; couverts de poussière, ils fuient à travers champs. Énée ne juge pas digne d'envoyer à la mort des fuyards : il ne poursuit ni ceux qui ont combattu sur un pied égal, ni ceux qui lancent des traits ; c'est le seul Turnus qu'il cherche partout dans l'obscure mêlée, lui seul qu'il appelle au combat.

 

Juturne protège Turnus (468-493)   

  Cette menace effrayante agite l'esprit de la guerrière Juturne, qui renverse Métiscus, l'aurige de Turnus, empêtré dans ses rênes ; elle le laisse à terre, loin du timon, prend sa place et de ses mains agite les brides souples, empruntant tout, la voix, le corps et les armes de Métiscus. Comme la noire hirondelle survole la vaste demeure d'un riche propriétaire, observant dans son vol le haut des salles, recueillant de petites proies pour nourrir sa bavarde nichée, faisant entendre ses gazouillis près des portiques déserts, ou près des frais étangs : parmi ses ennemis, telle est Juturne, emportée par ses chevaux, volant partout sur son char rapide ; tantôt ici, tantôt là, elle veut montrer que son frère triomphe et, sans laisser s'engager le combat, elle vole au loin, inaccessible. Énée pourtant choisit de suivre ces détours tortueux, pour le rencontrer ; il le cherche et l'appelle à haute voix parmi les troupes en débandade. Chaque fois qu'il aperçoit son ennemi, tentant de rejoindre à la course ses chevaux ailés qui fuient, chaque fois Juturne change la direction du char et fait volte-face. Hélas ! Que faire ? Énée hésite, ballotté en vain par ce flux indécis ; des pensées opposées le poussent en sens divers. Rapide à la course, Messapus qui, de la main gauche tenait deux souples javelots munis d'une pointe de fer, en fit tournoyer un et d'un geste sûr le dirigea contre Énée, qui s'arrêta et se replia derrière ses armes, en ployant les genoux ; cependant le trait au vol rapide emporta la pointe de son casque et fit tomber de sa tête son haut panache.

 

Énée se déchaîne. Massacre effroyable (494-553)   

  Mais alors la colère d'Énée éclata, et cette traîtrise l'exaspéra dès qu'il vit chevaux et char se dérober ; longuement, il prit à témoin de la violation du traité Jupiter et les autels, puis finalement rejoignit la mêlée où, grâce à l'appui de Mars, il se livra, terrifiant, à un massacre sauvage, aveugle, lâchant complètement les brides de ses fureurs. Quel dieu pourrait m'expliquer maintenant tant d'atrocités, quel poème pourrait dire les divers massacres et la mort des chefs que tour à tour Turnus et le héros troyen accomplirent dans toute la plaine ? As-tu jugé bon, Jupiter, que se heurtent avec une si grande passion des peuples destinés à vivre dans une paix éternelle ? Énée surprend Sucron le Rutule - premier combat qui figea sur place les Teucères se ruant à l'assaut -, Sucron qui ne le retient pas longtemps : il l'atteint au flanc et, à l'endroit où la mort est le plus rapide, à travers les côtes et la cage thoracique, il enfonce son épée sanglante. Turnus à pied s'avance vers Amycus, tombé de son cheval, et vers son frère Diorès ; de sa longue pique il en frappe un qui s'approche, puis frappe l'autre, de son épée tranchante ; il suspend à son char leurs deux têtes tranchées, qu'il emporte toutes dégoulinantes de sang. Il envoie ensuite à la mort Talon et Tanaïs, et le vaillant Céthégus, tous trois dans une même attaque, et aussi le triste Onitès, qui avait pour père Échion et pour mère Péridia. Turnus abat les frères envoyés de Lycie et des champs d'Apollon, et Ménétès qui en vain avait détesté les guerres. Cet Arcadien avait exercé son métier près de Lerne la poissonneuse, occupé une pauvre maison et il ignorait les charges des puissants, tandis que son père cultivait une terre de louage. Et tels des feux boutés en divers endroits qui gagnent la forêt desséchée et les buissons de laurier crépitants, ou tels les fleuves écumants qui dévalent à toute allure du sommet des monts et courent à grand bruit vers la plaine, dévastant tout sur leur passage : les deux héros, Énée et Turnus, se ruent à la bataille avec tout autant de violence ; maintenant, la colère bouillonne en eux, leurs cœurs indomptables se brisent ; maintenant ils s'avancent pour frapper de toutes leurs forces. Voici Murranus, claironnant les noms antiques de ses ancêtres, de ses aïeux et de toute sa lignée, qui croise celle des rois latins ; Énée le fait tomber, tête en avant, avec un énorme bloc de rocher qu'il fait tournoyer, et l'écrase au sol ; empêtré par les rênes les roues de son char le culbutent sous le joug et, de leurs sabots rapides, les chevaux, oublieux de leur maître, le piétinent à coups répétés. Turnus rencontre Hyllus, qui se rue tout bouillant de rage ; il brandit un trait qu'il lance vers ses tempes parées d'or : la pointe traverse son casque et va se ficher dans sa cervelle. Et toi Créthée, le plus vaillant des Grecs, ta main ne t'a pas soustrait à Turnus, non plus que les dieux ne protégèrent leur dévot Cupencus lorsqu'arriva Énée : le malheureux offrit sa poitrine au fer, et son bouclier de bronze ne lui valut guère de répit. Toi aussi, Éolus, les plaines laurentes te virent affronter la mort et couvrir la terre de ta longue échine. Tu tombes, toi que ne purent abattre ni les phalanges argiennes, ni Achille, le destructeur des royaumes de Priam ; pour toi, les bornes de la mort étaient ici, et ta fière demeure sous l'Ida : ta haute demeure à Lyrnesse, ton tombeau sur le sol laurente. Les armées sont tout entières engagées, tous les Latins, tous les Dardaniens, Mnesthée et le dur Séreste, et Messapus le dompteur de chevaux, et le vaillant Asilas, et la phalange des Étrusques, et les troupes arcadiennes d'Évandre ; chaque guerrier puise en ses ressources propres, avec une suprême énergie ; sans délai ni relâche, tous rivalisent en un vaste combat.

 

Dénouement proche (vers 554 à 696)   

 

Assaut de la ville de Latinus (554-592)

  Alors la mère d'Énée, la toute belle, lui inspira l'idée de s'approcher des murs, de tourner au plus tôt ses troupes vers la ville, pour troubler les Latins par une attaque soudaine. Lui, cherchant Turnus à travers les divers bataillons, faisait porter partout ses regards ; il aperçut la ville, à l'abri de la terrible guerre et impunément tranquille. Aussitôt l'idée d'un combat plus important lui brûle l'esprit : il convoque les chefs, Mnesthée et Sergeste et le vaillant Séreste, et occupe une hauteur, où accourt le reste de la légion troyenne ; tous, sans déposer ni boucliers ni javelots, se pressent en rangs serrés. Debout en haut du talus au milieu de ses hommes, Énée dit : "Mes ordres ne souffriront aucun retard, Jupiter est avec nous ; que personne, malgré ma décision soudaine, n'hésite à me suivre. Aujourd'hui, cette ville, cause de la guerre, et le royaume même de Latinus, s'ils ne consentent pas à accepter notre joug et à nous obéir en vaincus, je les détruirai et en raserai complètement les édifices fumants. Vais-je donc attendre qu'il plaise à Turnus de se battre avec moi et de reprendre à nouveau les armes, lui qui est déjà vaincu ? C'est ici le début, citoyens, c'est ici le nœud de cette abominable guerre. En hâte, apportez des torches et, flamme au poing, exigez le respect du traité". Il avait parlé et tous, avec la même ardeur au cœur, se forment en triangle, et se portent en masse compacte vers les murs ; Des échelles apparaissent à l'improviste, puis un feu soudain. Certains courent vers les portes et tuent les premiers qu'ils rencontrent, d'autres brandissent leur arme, l'éther s'assombrit sous les traits. Énée en personne, au premier rang, au pied des remparts, tend la main droite et, d'une voix forte, interpelle Latinus, prétend devant les dieux qu'il est à nouveau contraint à la guerre, que pour la seconde fois les Italiens lui sont hostiles et un traité est rompu. La discorde s'élève parmi les citoyens épouvantés : les uns veulent laisser aux Dardanides l'accès à la ville et ouvrir les portes, entraînant même le roi sur les remparts ; d'autres apportent des armes et persistent à défendre les murs. C'est comme lorsqu'un berger a découvert un essaim d'abeilles dans les creux d'un rocher qu'il emplit d'une fumée piquante ; à l'intérieur, les abeilles effrayées volent en tous sens dans leur camp de cire, et d'incessants bourdonnements aigus attisent leurs colères ; une odeur sombre roule dans leurs demeures, puis, à l'intérieur, les pierres craquent sourdement, et la fumée s'échappe à l'air libre.

 

Suicide d'Amata et revirement de Turnus (593-649)   

  Les Latins, épuisés déjà, connurent un nouveau coup du destin, qui secoua la ville de fond en comble, la plongeant dans le deuil. Dès que la reine du haut de sa demeure vit l'ennemi s'approcher, les murs assaillis, les incendies s'élever jusqu'aux toits, sans nulle résistance des Rutules, sans aucune troupe de Turnus, elle crut, la malheureuse, que le jeune homme était mort au combat et, soudain, l'esprit bouleversé par cette douleur, elle se mit à crier, se disant la cause et la responsable et la source de leurs malheurs ; elle parla longuement, l'esprit égaré, en proie à une tristesse délirante ; décidée à mourir, elle déchira de ses mains son châle de pourpre, tressa et suspendit à une haute poutre le nœud d'un horrible trépas. Lorsque les femmes du Latium apprirent ce malheur, sa fille Lavinia fut la première à arracher ses blonds cheveux, à lacérer ses joues roses ; alors un délire furieux gagne le reste des femmes massées autour d'elle, et leurs plaintes retentissent bien loin de la demeure. Dès lors, la triste nouvelle se répand dans toute la ville : les esprits se découragent ; vêtements déchirés, Latinus s'en va, hébété par le destin de son épouse et la ruine de sa ville, couvrant et souillant ses cheveux blancs d'une poussière immonde. Il se reproche vivement de n'avoir pas accueilli le Dardanien Énée, et de ne l'avoir pas d'emblée traité comme son gendre. Entre-temps, à l'extrémité de la plaine, Turnus bataille, poursuivant quelques combattants égarés ; moins fougueux déjà, il est de moins en moins content de l'allure de ses chevaux. Le vent lui apporte cette clameur mêlée d'aveugles terreurs ; Ses oreilles se dressent, frappées par le son confus et le sinistre grondement montant de la ville. "Malheur à moi ! Quel deuil terrible trouble nos remparts ? Quelle est cette clameur puissante qui monte de divers points de la ville ? " Ainsi parla-t-il et, tirant sur les rênes, il s'arrêta, comme fou. Alors sa sœur qui, sous les traits du cocher Métiscus, conduisait le char et les chevaux tout en tenant les rênes, s'empresse de lui dire : "Par ici, Turnus, poursuivons les Troyens, sur cette voie que nos premières victoires nous ont ouverte ; il y a là d'autres bras, capables de défendre les maisons. Énée s'est abattu sur les Italiens et est mêlé aux combats. Que nos bras cruels aussi répandent la mort parmi les Troyens ! Et tu en sortiras tout aussi grand par le nombre et la gloire des combats." À cela Turnus répond : "Ô ma sœur, depuis un moment je t'ai reconnue, depuis que, par cet artifice, tu as jeté le trouble sur les accords et t'es engagée dans cette guerre ; maintenant la déesse que tu es m'abuse en vain. Mais qui dans l'Olympe a voulu t'envoyer ici-bas, pour supporter de telles épreuves ? Était-ce pour voir le cruel trépas de ton malheureux frère ? Car, que fais-je donc ? De quelle Fortune désormais espérer le salut ? Sous mes propres yeux, j'ai vu, qui m'appelait à haute voix, Murranus, plus cher que nul autre à mon cœur, je l'ai vu mourir, si grand et victime d'une grave blessure. Ufens, le malheureux, est tombé, pour ne pas voir notre déshonneur ; les Teucères se sont emparés de son cadavre et de ses armes. Subirai-je la destruction de nos maisons - seul malheur non encore advenu -, et ne démentirai-je pas par mon bras les paroles de Drancès ? Vais-je tourner le dos et notre sol verra-t-il Turnus en fuite ? Est-ce donc un si grand malheur de mourir ? Ô vous, Mânes, soyez bons pour moi, puisque les dieux du ciel se sont détournés ; je descendrai chez vous, âme sainte et innocente de cette faute, sans jamais avoir été indigne de mes grands ancêtres".

 

Turnus veut sauver son honneur (650-696)   

  Turnus avait à peine prononcé ces paroles que, traversant les rangs ennemis, Sacès arrive sur un cheval écumant ; blessé au visage par une flèche, il se précipite, implorant Turnus et l'appelant par son nom : "Turnus, tu es notre ultime salut ; aie pitié des tiens. Énée nous foudroie de ses armes ; il menace d'abattre et de livrer à la ruine les hautes forteresses des Italiens ; déjà les torches volent jusqu'aux toits. Les visages, les regards des Latins sont tournés vers toi ; le roi Latinus même, à mots couverts, laisse entendre quels gendres il appelle, quels accords ont ses faveurs. En outre, ton soutien le plus fidèle, la reine s'est donné la mort de sa propre main et, dans l'épouvante, elle a fui la lumière. Seuls devant les portes, Messapus et le farouche Atinas soutiennent le choc de l'ennemi. Autour d'eux, de chaque côté, des phalanges se dressent, serrées, hérissées d'épées brandies, vraie moisson de fer ; et toi, sur ton char, tu tournes sans fin sur une prairie désertée." Confondu par le tableau détaillé de la situation, Turnus resta stupéfait, figé dans une contemplation muette ; en son cœur bouillonnent à la fois une immense honte, la déraison mêlée à la douleur, son amour agité par les Furies, et la conscience de sa valeur. Aussitôt les ombres dissipées et la clarté revenue en son esprit, il tourna vers les remparts ses yeux enflammés d'ardeur et, troublé, il a, du haut de son char, jeté ses regards vers la grande cité. Voilà donc qu'un tourbillon de flammes, s'enroulant à travers les étages, s'élevait vers le ciel en tournoyant et embrasait la tour, une tour qu'il avait faite lui-même de poutres épaisses, qu'il avait équipée de roues et de hautes passerelles. "Déjà, ma sœur, déjà les destins triomphent ; cesse d'y faire obstacle ; suivons la voie où nous appellent le dieu et l'impitoyable Fortune. Il est décidé que je combattrai Énée, que je supporterai dans la mort tout ce qu'elle a de cruel, et tu ne me verras pas plus longtemps, ma sœur, vivre sans gloire. Je te prie de me laisser d'abord me livrer à ce furieux délire". Il dit et aussitôt de son char saute dans la plaine ; au milieu des traits il se rue parmi les ennemis, quittant sa sœur affligée ; dans sa course rapide, il fend le milieu des rangs au passage. Il est comme un roc dévalant du sommet d'une montagne, qui s'est écroulé arraché par le vent, qu'il ait été emporté par l'orage ou, qu'au fil des ans, il se soit peu à peu détaché par la vétusté : la roche est emportée dans le vide en un grand élan irrésistible et rebondit sur le sol, entraînant avec elle arbres, animaux et humains : ainsi Turnus traverse les bataillons disloqués et fonce vers les murs de la cité, à l'endroit où le sol est le plus humide de sang répandu et l'air empli du sifflement des traits ; il fait un signe de la main, tout en se mettant à parler d'une voix forte : "Désormais, Rutules, ménagez-vos personnes ; et vous, Latins, retenez vos traits. Quel que soit le destin, c'est mon affaire ; il est plus juste que moi seul, en votre nom, j'acquitte le pacte et que j'en décide par le fer." Tous s'éloignèrent du centre et lui laissèrent le champ libre.

 

Duel décisif (vers 697 à 790)   

 

 Premier affrontement et fuite de Turnus (697-745)

  Mais le grand Énée, lorsqu'il entend le nom de Turnus, délaisse les remparts, délaisse la haute citadelle, ne souffre aucun retard, suspend toute activité ; exultant de joie, il fait sonner ses armes comme un horrible tonnerre, aussi grand que l'Athos, que l'Éryx, que le vénérable Apennin, quand il propage le grondement de ses yeuses mouvantes, ou quand il dresse avec fierté ses sommets enneigés vers les nues. Et déjà les regards des Rutules, des Troyens et de tous les Italiens convergent aussitôt ; ceux qui occupaient le haut des remparts, et ceux qui, à coups de bélier, frappaient la base des murailles posent les armes de leurs épaules. Le grand Latinus même stupéfié regarde ces géants, nés en des lieux opposés du globe, marchant l'un vers l'autre pour en découdre par le fer. Dès que la plaine entièrement dégagée s'ouvre à eux, courant en avant, ils lancent de loin des piques et engagent le combat, tandis que résonnent leurs boucliers de bronze. La terre gémit ; alors les coups d'épée pleuvent serrés ; la chance et la valeur se mêlent d'égale façon. Et comme lorsque, dans l'immense Sila ou au sommet du Taburne, deux taureaux courent l'un vers l'autre pour s'affronter en un combat haineux, les maîtres effrayés se sont retirés, tout le troupeau reste muet de crainte ; les génisses attendent de voir qui sera maître du bois, quel guide suivront les troupeaux entiers ; les taureaux se heurtent violemment, s'infligent force blessures et se déchirent à coups de cornes ; un sang abondant inonde leurs cous et leurs épaules ; tout le bois retentit de leur plainte : ainsi le Troyen Énée et le héros daunien, avec leurs boucliers, courent l'un contre l'autre, et un fracas énorme emplit le ciel. Jupiter en personne soutient les deux plateaux de la balance en parfait équilibre et y place les destins contraires des deux héros : qui l'épreuve condamnera-t-elle et qui fera pencher la mort sous son poids ? Turnus, se pensant invulnérable, bondit, se dresse de tout son corps, brandit bien haut son épée, et frappe. Les Troyens et les Latins épouvantés poussent un cri, et les deux armées se dressent. Mais l'épée traîtresse se brise et abandonne en pleine action le bouillant héros, qui n'a d'autre recours que la fuite. Plus rapide que l'Eurus, il fuit quand il remarque, dans sa droite désarmée, une poignée inconnue : on raconte que, dans sa précipitation à monter sur son char au début des combats, il n'était pas armé du glaive paternel, mais avait dans sa hâte saisi l'arme de l'aurige Métiscus. Celle-ci lui avait suffi longtemps, tant que les Troyens en fuite se présentaient de dos ; mais confronté aux armes divines de Vulcain, ce glaive de mortel, fragile comme la glace, se brisa sous le choc tandis que ses morceaux éclatés brillaient dans le sable jaune. Dès lors Turnus, égaré, cherche à fuir de divers côtés, dessinant, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, des cercles confus ; partout les Teucères le tiennent enfermé dans leur cercle compact ; d'un côté, un vaste marais, de l'autre des murs abrupts forment barrière.

 

Second affrontement (746-790)   

  Néanmoins Énée, malgré la blessure qui engourdit ses genoux entravant quelque peu sa marche et refusant de courir, poursuit et serre pied à pied son adversaire qu'il traque avec ardeur : c'est comme lorsque un cerf enfermé par la boucle d'une rivière, ou prisonnier d'un effrayant épouvantail de plumes rouges, est pressé par un chien de chasse qui le poursuit de ses aboiements : ce cerf donc, terrorisé par le piège et la rive abrupte, fuit puis revient par mille chemins ; mais le vif Ombrien, gueule béante, s'attache à lui, l'a atteint déjà, et comme s'il le tenait, serre bruyamment ses mâchoires, et est frustré après cette morsure vaine ; alors s'élève une clameur, que les berges et les lacs répercutent dans les alentours, et ce tumulte retentit dans le vaste ciel. Turnus fuit, apostrophant tous les Rutules et les interpellant chacun par leur nom, et il réclame son illustre épée. En face, Énée promet la mort et une fin immédiate à quiconque se présentera, les fait tous trembler de terreur, menaçant d'anéantir la ville et les presse, malgré sa blessure. En courant, tous deux dessinent cinq cercles et, cinq fois, les refont dans l'autre sens ; car l'enjeu de leur combat n'est pas le simple prix d'un jeu, mais la vie et le sang de Turnus. Précisément à cet endroit s'était dressé en l'honneur de Faunus un olivier aux feuilles amères, arbre vénéré depuis longtemps par les marins : ceux-ci, une fois sauvés des eaux, avaient l'habitude d'y fixer des offrandes au dieu laurente, d'y suspendre leurs vêtements, s'acquittant de leur vœu. Les Troyens, sans aucun discernement, avaient enlevé sa souche sacrée, pour pouvoir se battre sur un terrain dégagé. La lance d'Énée restait plantée là où son élan l'avait portée et elle était retenue par une souple racine. Le Dardanide se pencha et de la main voulut arracher cette arme pour la lancer contre celui qu'il ne pouvait atteindre à la course. C'est alors que Turnus, affolé d'épouvante, dit : "Faunus, je t'en prie, aie pitié, et toi, Terre très bonne, retenez cette arme, si je vous ai toujours rendu les honneurs que les Énéades, eux, ont profanés par la guerre". Il parla, et ses vœux invoquant l'aide divine ne furent pas vains. Car Énée essaya longtemps de s'acharner sur la souche souple, mais aucune force ne réussit à desserrer la morsure du bois. Pendant qu'Énée fait d'âpres efforts et insiste, prenant une nouvelle fois les traits de l'aurige Métiscus, la divine Daunienne accourt rendre à son frère son épée. Vénus, indignée de ce privilège accordé à l'audacieuse nymphe, survient et arrache le trait profondément enraciné. Les deux guerriers, ayant recouvré armes et courage, relèvent la tête ; l'un, sûr de son glaive, l'autre, âpre et ardent grâce à sa lance, sont prêts à affronter tout haletants les combats de Mars.

 

Dénouement final (vers 791 à 952)   

 

Revirement de Junon (791-842)

  Pendant ce temps, le roi tout puissant de l'Olympe interpelle Junon qui, du haut d'un nuage doré, regardait les combats : "Quand donc en finira-t-on, chère épouse ? Qu'attendre encore ? Énée, tu le sais et le reconnais, au ciel sera un dieu indigète ; les destins l'élèveront jusqu'aux astres. Que trames-tu ? Dans quel espoir restes-tu sur ces nuages glacés ? Convenait-il à un mortel d'outrager un dieu par une blessure ? Ou de reprendre et de rendre à Turnus son épée - sans toi en effet, que vaudrait Juturne ? - et d'accroître les forces des vaincus ? Maintenant, en fin de compte, arrête et cède à nos prières, il ne faudrait pas qu'un chagrin si grand te ronge en silence ou que, de ta bouche suave reviennent sans cesse des soucis attristants pour moi. Le moment suprême est arrivé. Tu as pu tourmenter les Troyens à travers les terres et les ondes, allumer une guerre abominable, déshonorer une famille et répandre le deuil sur un hyménée : je t'interdis d'en faire davantage". Ainsi parla Jupiter ; le visage baissé, la divine Saturnienne lui répond ceci : "Grand Jupiter, c'est bien parce que ta volonté m'est connue que, à regret, j'ai abandonné Turnus et quitté la terre ; sinon, tu ne me verrais pas en ce moment, seule sur ce nuage, subissant le meilleur et le pire ; je me dresserais au premier rang, ceinte de flammes, attirant les Troyens dans d'odieux combats. J'ai persuadé Juturne de porter secours à son malheureux frère, je l'avoue, et j'ai approuvé son extrême audace à le sauver, sans toutefois moi-même lancer des traits ou tendre un arc ; je le jure par la source implacable des marais du Styx, la seule règle religieuse imposée aux dieux d'en haut. Et maintenant, certes, je cède et renonce à ces combats exécrés. Mais il est une chose qui ne dépend nullement d'une loi du destin, je t'implore de l'accorder au Latium, pour la majesté des tiens : quand bientôt en paix ils contracteront, admettons-le, d'heureux mariages, quand bientôt ils uniront leurs lois et leurs traités, ne va pas ordonner aux Latins nés sur cette terre de changer leur ancien nom, ni de devenir Troyens, ni d'être dénommés Teucères ; qu'ils ne changent ni de langue, ni de coutumes vestimentaires. Que le Latium vive, que des rois albains règnent durant des siècles, que vive une lignée des Romains forte de la valeur italienne : Troie est tombée, permets que son nom soit mort avec elle". En lui souriant, le créateur des hommes et de l'univers dit : "Tu es bien la sœur de Jupiter et un autre enfant de Saturne, pour rouler en ton cœur de telles vagues de colère ! Mais allons, réprime cette fureur à laquelle tu t'es vainement livrée : Je t'accorde ce que tu veux et me rends, vaincu et bienveillant. Les Ausoniens conserveront la langue et les coutumes de leurs pères, et leur nom restera ce qu'il est ; physiquement fusionnés seulement, les Teucères constitueront simplement un apport. J'y ajouterai leurs us et rites sacrés, et ferai parler tous les Latins d'une seule voix. La race qui surgira de là, mêlée de sang ausonien, tu la verras par la piété surpasser les hommes, surpasser les dieux, et nulle autre nation ne célébrera aussi justement tes honneurs". Junon approuva ces paroles et, heureuse, changea d'état d'esprit ; Alors, elle s'éloigna du ciel délaissant son nuage.

 

Intervention d'une Furie (843-886)    

  Ceci étant réglé, le père de l'univers médite un autre projet : il se prépare à écarter Juturne des combats de son frère. On raconte qu'il existe deux pestes, surnommées 'Furies', nées de la Nuit malveillante, en une seule et même portée, avec l'infernale Mégère ; leur mère ceignit leurs trois têtes de serpents ondoyants et les munit d'ailes légères. On les voit postées près du trône de Jupiter, au seuil du roi quand il sévit ; elles attisent les craintes des malheureux mortels, lorsque le roi des dieux lance l'horrible trépas et les maladies ou lorsqu'il répand la terreur de la guerre sur les cités coupables. Du haut de l'éther, Jupiter dépêche l'une elles, rapide, et lui ordonne de se présenter à Juturne en guise de présage . Elle s'envole et un rapide tourbillon l'emporte vers la terre. On dirait la flèche qu'un Parthe a lancée avec son arc, à travers un nuage, flèche armée du fiel d'un cruel venin, décochée par un Parthe ou un Cydonien, blessant sans remède, sifflant et traversant rapidement l'obscurité, imprévisible : ainsi la fille de la Nuit se déplaça et gagna la terre. Lorsqu'elle aperçoit l'armée troyenne et les troupes de Turnus, elle se contracte soudain, revêtant l'aspect de l'oiseau menu qui parfois s'installe la nuit sur les bûchers ou les toits déserts et lance bien tard à travers les ombres ses chants sinistres ; la peste sous cette apparence passe et repasse à grand bruit devant le visage de Turnus et de ses ailes frappe son bouclier. Une torpeur inconnue gagne les membres du héros paralysés de crainte, ses cheveux se dressent d'effroi, et sa voix s'étrangle dans sa gorge. Mais dès que Juturne, sa misérable sœur, eut reconnu de loin le sifflement et les ailes de la Furie, elle se dénoua et s'arracha les cheveux, à coups d'ongles elle se mutila le visage et à coups de poings la poitrine : "En quoi ta sœur peut-elle t'aider maintenant, Turnus ? Que peut encore ma cruauté ? Par quel artifice pourrais-je prolonger ta vie ? Puis-je m'opposer à un tel monstre ? Maintenant, oui, j'abandonne le combat. J'ai peur, ne m'effrayez pas, oiseaux sinistres : je reconnais vos battements d'ailes, leur son de mort ; je ne me trompe pas, ce sont les ordres orgueilleux qui émanent du magnanime Jupiter. Est-ce là le prix qu'il m'offre pour ma virginité ? Pourquoi m'avoir offert l'éternité ? M'avoir enlevé ma condition mortelle ? Je pourrais au moins maintenant mettre un terme à de telles douleurs et accompagner mon pauvre frère chez les ombres ! Moi, immortelle ? Quelle douceur trouverais-je à ces biens, mon frère, privée de ta présence ? Quelle terre assez profonde pourrait s'entrouvrir pour la déesse que je suis et m'envoyer chez les Mânes infernaux ?" Sur ce, la déesse se couvrit la tête d'un manteau glauque et, avec force gémissements, s'enfonça dans les profondeurs du fleuve.

 

Ultime rencontre et mort de Turnus (887-952)   

  Énée pour sa part se fait pressant ; il agite une pique énorme comme un arbre et, le cœur plein de fureur, dit ainsi : "Que signifie donc cette hésitation ? Pourquoi reculer maintenant, Turnus ? Il ne faut pas s'encourir, mais combattre, de près, armes au poing. Prends toutes les figures que tu veux, et use de toutes les ressources de ta vaillance ou de ton habileté ; choisis de t'envoler bien haut, vers les astres, ou de te cacher, enfermé au creux de la terre." Turnus, secouant la tête : "Tes paroles provocantes ne m'effraient point, homme cruel ; les dieux, eux, me font peur et Jupiter, qui m'est hostile". Sans en dire plus, il avise dans les parages un immense bloc de pierre, bloc énorme qui, depuis les temps anciens, se trouvait dans la plaine, posé comme borne d'un champ, pour trancher les litiges entre campagnards. Douze hommes choisis suffiraient à peine pour le soulever sur leurs épaules, des hommes avec des corps comme la terre les fait à présent ; d'une main tremblante, en héros, Turnus saisit le rocher, se redresse de toute sa hauteur, et, courant très vite, le fait rouler vers son ennemi. Mais qu'il coure ou marche, que sa main soulève ou déplace l'énorme rocher, il ne se reconnaît pas ; ses genoux vacillent et de froid, son sang se glace et se fige. Alors le bloc mû par le héros roula vainement dans le vide, sans parcourir la distance voulue ni porter le coup. Et comme dans les rêves, la nuit, lorsque la langueur du sommeil presse nos paupières, nous semblons vouloir, mais en vain, prolonger nos courses avides mais, en plein effort, nous tombons remplis d'amertume ; notre langue se fige, nos forces naturelles défaillent, et nous restons sans voix, sans paroles : ainsi chez Turnus ; si vaillant soit-il pour chercher une issue, partout la cruelle déesse lui refuse le succès. Alors, en son cœur, il remue des pensées diverses ; il considère les Rutules et la ville, la peur le rend hésitant, et il tremble devant la menace d'un trait ; il ne voit pas où fuir, ni comment attaquer son ennemi ; nulle part il n'aperçoit son char ni sa sœur, son cocher. Tandis qu'il hésite, Énée brandit le trait fatal, des yeux il choisit son moment et, tendant tout son corps, lance de loin son arme. Jamais pierre que lance contre les murs une machine de guerre ne fait si grand bruit, jamais la foudre ne produit un tel fracas. Comme un noir tourbillon, la pique s'envole, porteuse d'une mort horrible ; elle déchire les bords de la cuirasse et le dernier cercle du bouclier fait de sept peaux superposées : en sifflant elle transperce le milieu de la cuisse. Sous le coup, le grand Turnus, genoux ployés, s'affale sur le sol. Les Rutules d'un bond se lèvent en gémissant ; la montagne résonne dans les alentours et les bois profonds répercutent au loin leurs voix. Lui, tel un suppliant, les yeux humbles et la main tendue, implore : "En vérité, j'ai mérité mon sort, et ne demande pas grâce", dit-il ; "jouis de ta chance. Si tu peux être un peu sensible au souci pour un malheureux père - ton père Anchise t'a préoccupé toi aussi - , je t'en prie, aie pitié du vieux Daunus, et rends-moi aux miens ou, si tu le préfères, rends-leur mon cadavre privé de lumière. Tu es le vainqueur, et le vaincu te tend les mains sous les regards des Ausoniens ; Lavinia t'échoit comme épouse, ne pousse pas plus loin ta haine". Debout, redoutable sous ses armes, Énée détourna les yeux et retint son bras ; déjà la prière de Turnus fléchissait de plus en plus son cœur hésitant, lorsque par malheur apparut le baudrier de Pallas sur l'épaule ennemie, et que brillèrent sur les lanières les clous familiers du baudrier de l'enfant vaincu que Turnus avait frappé et abattu, avant d'arborer sur ses épaules l'insigne de son ennemi. Dès que ces objets évocateurs d'une douleur cruelle emplirent ses yeux, Énée, excité par les Furies, plein de colère, devint terrible : "Toi, revêtu des dépouilles des miens, tu pourrais m'être arraché à présent ? C'est Pallas, oui, c'est Pallas, qui par ce coup t'immole et tire vengeance en répandant ton sang impie." Sur ce, dans son ardeur, il enfonce son épée dans le cœur de son ennemi ; les membres de Turnus s'abandonnent, gagnés par le froid, et sa vie, dans un gémissement, s'enfuit indignée chez les ombres.