Jacob et Wilhelm GRIMM


Heinz le Paresseux

  Heinz était paresseux et quoiqu'il n'eût rien d'autre à faire que de garder sa chèvre chaque jour dans les prés, il en soupirait encore quand il rentrait le soir, sa journée terminée. « En vérité, disait-il, c'est une charge et un travail accablants que de conduire ainsi, bon an mal an, une chèvre aux champs jusqu'à la fin de l'automne. Et encore si on pouvait se coucher et dormir ! Mais non ! Il faut avoir l'oeil ouvert pour l'empêcher d'attaquer les jeunes arbres, de pénétrer dans les jardins à travers les haies ou de se sauver. Comment être tranquille un moment et prendre du bon temps ! » Il s'assit, rassembla ses esprits et réfléchit au moyen de se débarrasser d'un aussi lourd fardeau. Longtemps, il ne trouva rien. Mais tout à coup, ce fut comme si des écailles lui tombaient des yeux. « Je sais ce que je vais faire ! s'écria t-il. je n'ai qu'à épouser la grosse Catherine. Elle possède également une chèvre et elle gardera la mienne avec la sienne. Ainsi, je n'aurai pas à me torturer plus longtemps ! » Heinz se leva et mit en mouvement ses membres fatigués. Il traversa la route (ce n'était pas plus loin que ça) jusqu'à la maison où habitaient les parents de la grosse Catherine et les entretint de leur fille, travailleuse et pleine de vertu. Les parents ne mirent pas longtemps à comprendre. « Qui se ressemble s'assemble », dirent-ils. Et ils acceptèrent sa demande en mariage. La grosse Catherine épousa donc Heinz et conduisit les deux chèvres aux champs. Heinz prit du bon temps et le seul travail dont il avait à se reposer fut sa propre paresse. De temps à autre, il allait avec elle et disait : « Je ne le fais que pour goûter mieux le repos qui s'ensuit. Sinon, on en perd le goût. » La grosse Catherine, cependant, n'était pas moins paresseuse que lui.
- Mon cher Heinz, dit-elle un jour, pourquoi nous faire de la bile sans raison et perdre les meilleures années de notre jeunesse ? Ne vaudrait-il pas mieux donner nos deux chèvres, qui nous réveillent chaque matin par leurs bêlements au meilleur moment du sommeil, à notre voisin, en échange d'une ruche ? Nous la placerons derrière la maison dans un coin ensoleillé et nous n'aurons pas à nous en occuper. Il n'est pas besoin de garder les abeilles ou de les conduire au champ. Elles s'envolent, retrouvent d'elles-mêmes le chemin de la maison et fabriquent du miel sans qu'on ait à s'en soucier.
- Tu as parlé en femme intelligente, dit Heinz. Nous allons adopter ta proposition sans plus attendre. En outre, le miel est meilleur et nourrit mieux que le lait de chèvre et on peut le conserver plus longtemps. Le voisin échangea volontiers une ruche contre deux chèvres. Inlassablement, les abeilles volaient de-ci, de-là, du matin jusqu'au soir, remplissant la ruche de bon miel. Heinz put en récolter une pleine cruche quand l'automne fut venu. Ils la placèrent sur une étagère au-dessus de leur lit. Comme ils craignaient qu'on la leur volât, ou que les souris s'y promenassent, Catherine se procura un gros bâton qu'elle plaça sous son lit. Ainsi, ils pouvaient l'atteindre sans se déranger et chasser les visiteurs indésirables sans se lever. Le paresseux Heinz ne quittait guère le lit avant midi. « Qui se lève tôt, disait-il, mange son bien. » Un matin qu'il était encore dans les plumes, en plein jour, se reposant de son sommeil, il dit à sa femme :
- Les femmes aiment les sucreries et tu es friande de miel. Avant que tu ne l'aies tout mangé, il vaudrait mieux que nous l'échangions contre une oie et son petit.
- Mais pas avant que nous ayons un enfant qui les gardera, rétorqua Catherine. Je ne vais pas me fatiguer avec une oie et user mes forces pour rien.
- Crois-tu, dit Heinz, que notre enfant garderait une oie ? De nos jours, les enfants n'obéissent plus. Ils n'en font qu'à leur tête parce qu'ils se croient plus malins que leurs parents. C'est comme ce valet qui devait chercher les vaches et courait après trois merles.
- Oh ! répondit Catherine, il lui en cuirait s'il ne faisait pas ce que je lui dis ! Je prendrais un bâton et le rouerais de mille coups. Tu vois Heinz, ajouta-t-elle en saisissant le bâton avec lequel elle se proposait de chasser les souris, c'est comme ça que je lui taperais dessus ! Elle brandit le bâton et, par malchance, atteignit la cruche de miel. La cruche heurte le mur et éclate en mille morceaux. Et le beau miel se répand par terre.
- Voilà l'oie et son petit, dit Heinz. Il n'y a plus besoin de les garder. Une veine encore que la cruche ne me soit pas tombée sur la tête. Nous avons toutes les raisons d'être satisfaits de notre sort. Et voyant un peu de miel sur un des débris de la cruche, il ajouta satisfait :
- Nous allons déguster ce petit reste et ensuite, nous nous reposerons de nos émotions. Peu importe que nous nous levions un peu plus tard que d'habitude ! La journée sera toujours assez longue.
- Oui, répondit Catherine, il est toujours temps pour bien faire. Tu connais l'histoire de l'escargot invité à une noce, qui se mit en route et n'arriva que pour le baptême.
  Lorsqu'il parvint à la maison, il se cogna au mur et dit :
- J'ai eu tort de me presser.