Howard Phillips LOVECRAFT


 

INTRODUCTION

 

de Francis Lacassin

 

1931-2008

 

N’est pas mort ce qui à jamais dort…       





  Voilà bien un paradoxe – et non des moindres – de l’Amérique, où la renommée la plus légère devient tonitruante et universelle quand résonnent les trompettes des médias. Ce même pays a ignoré de son vivant, et à un moment où elle n’en possédait pourtant pas beaucoup, un de ses plus grands écrivains. Au nom d’une morale fanatique et rétrograde elle a calomnié sa vie et chicané sa gloire posthume. Jusqu’au moment où l’intelligence européenne, entraînée par Baudelaire, ayant consacré Poe comme un écrivain mondial, son pays d’origine s’est résigné à le reconnaître pour tel.

La même ignorance superbe dont a été victime Edgar Poe frappera un siècle plus tard le seul écrivain américain digne de lui être comparé dans le domaine du fantastique : Howard Phillips Lovecraft (1890-1937). Le solitaire de Providence – le mage, diront certains – qui a rénové la littérature de l’étrange et les structures de la peur, en créant le conte matérialiste d’épouvante et le fantastique cosmique, a été victime d’un aveuglement pire que celui dont a souffert Edgar Poe. Contrairement à l’auteur du Corbeau, l’inventeur du mythe de Cthulhu n’a jamais eu la moindre de ses œuvres éditée en librairie ou commercialisée par un professionnel de l’édition. Il a été privé du plaisir d’apercevoir ses livres dans une vitrine. Il ne les a jamais vus cités dans des revues littéraires remplies de commentaires sur des auteurs bien moins importants que lui et dont personne, jusqu’à la fin des temps, n’ouvrira jamais plus les livres : l’oubli les a scellés comme des sarcophages.

Durant sa brève carrière publique, de 1923 à 1937, le génie de Lovecraft n’a été apprécié que par les lecteurs des revues à quatre sous aux couvertures bariolées – surtout la revue Weird Tales. Une production que les mandarins qualifient – lorsqu’ils l’étudient, mus par une curiosité canaille envers un genre mal famé – de « littérature de masse » ou « d’infra-littérature ». Colportée par ces supports éphémères et fragiles, la renommée de Lovecraft n’a pu survivre jusqu’à nous que grâce au dévouement d’un petit cercle de fidèles. Deux d’entre eux, August Derleth et Donald Wandrei, ont même créé une petite maison d’édition, Arkham House, destinée à publier les œuvres de Lovecraft dont les « grands » éditeurs ne voulaient, et ne veulent toujours pas. Jusqu’à la mort de ses fondateurs au tournant des années soixante-dix, Arkham House a publié l’essentiel – fiction et non-fiction – des œuvres de Lovecraft et sa correspondance, dans des tirages qui, hélas, n’ont jamais dépassé quelques milliers d’exemplaires.

Depuis, une nouvelle génération d’exégètes enthousiastes est apparue, groupés pour la plupart autour de Necronomicon Press, maison d’édition à caractère non lucratif, entièrement vouée à la divulgation des œuvres inconnues ou méconnues de Lovecraft. C’est au printemps 1976, à Cambridge (Massachusetts), qu’un jeune professeur de l’université de Harvard, Paul Michaud, crée Necronomicon Press, avec l’appui moral et financier de ses parents Marie-Marthe et Sylvio Michaud sans lesquels n’aurait pu fonctionner cette entreprise de mécénat, appréciée aujourd’hui par les lovecraftiens du monde entier.

En plus de sa revue Lovecraft Studies, Necronomicon Press compte à son actif plus d’une centaine de plaquettes et brochures : réimpressions des chroniques astronomiques de Lovecraft parues dans la presse locale ; fac-similés de son bulletin The Conservative ou de celui de sa femme The Rainbow ; catalogue de sa bibliothèque ; recueils de poèmes et textes divers inconnus ; Mémoires de sa femme ; témoignage de ses amis, etc. Paul Michaud est responsable des vingt-deux premiers titres. Partant s’installer en France en 1978, il a confié Necronomicon Press à son jeune frère Marc, lycéen alors âgé de seize ans. Depuis lors, Marc Michaud est toujours à la barre, assisté sur le plan éditorial par S.T. Joshi, le meilleur connaisseur au monde de l’œuvre de Lovecraft ; on lui doit la découverte de bien des textes qui avaient échappé aux précédents chercheurs. C’est grâce à la perspicacité de S.T. Joshi que l’œuvre de Lovecraft s’accroît un peu plus chaque année, et que ses titres les plus célèbres reparaissent dans une nouvelle version désormais purgée des fautes de lecture ou coquilles qui altéraient la seule version plus connue jusqu’ici.

Bien qu’étant originaire de Providence, comme Lovecraft, Paul Michaud connaissait à peine son nom. Il a été poussé à s’intéresser à lui par sa rencontre avec Jacques Bergier et Louis Pauwels et l’admiration que lui vouent les Français. Il le raconte dans son article « In Paris, Lovecraft Lives », paru dans Providence Evening Bulletin du 29 décembre 1970. Sa première contribution à la propagation de la renommée de Lovecraft… en Amérique !

Tout comme pour Edgar Poe, la France a pris sa part dans la consécration du génie de Lovecraft, et avec une avance très honorable. C’est vers 1935, comme en témoignent ses lettres publiées dans le courrier des lecteurs de Weird Tales, que Jacques Bergier prit la mesure du génie de Lovecraft, alors que sa gloire posthume n’avait pas encore décollé. Si la guerre mondiale n’avait pas éclaté, c’est dix ans plus tôt que l’œuvre de Lovecraft aurait été connue en France. Sa révélation dans notre pays doit beaucoup à l’enthousiasme et aux envolées prophétiques de ce physicien nucléaire dévoyé par la littérature, de ce scribe des miracles pour les uns, mage incertain pour d’autres, mais qui fascine les uns et les autres : celui qui fut notre ami Jacques Bergier. Dans son livre Le Matin des magiciens, écrit avec la complicité de Louis Pauwels, dans leur revue commune Planète, auprès des revues amies comme Fiction, ou d’éditeurs comme Denoël ou les Éditions des Deux Rives, Bergier mit toute sa renommée, qui était alors grande, au service de Lovecraft. Efforts enthousiastes qui trouvèrent leur couronnement en 1969 dans le Cahier de l’Herne dirigé par François Truchaud et qui rassemblait tous les représentants de la première vague de commentateurs et admirateurs de Lovecraft.

Une seconde vague lui a succédé, toujours aussi porteuse, représentée par les revues Études lovecraftiennes de Joseph Altairac, Antarès de Richard D. Nolane, La Clé d’argent de Philippe Gindre, ou les Cahiers d’études lovecraftiennes des Éditions Encrage.

C’est grâce aux efforts et découvertes de ces chercheurs américains ou français d’hier ou d’aujourd’hui, que cette édition des œuvres de Lovecraft a pu voir le jour, pour la première fois dans le monde.

Et c’est tout naturellement qu’elle leur est dédiée.