Howard Phillips LOVECRAFT


 

CONTES & NOUVELLES

 

La Tombe

 (1917)


Traduction par Paule Pérez.   



« Sedibus ut saltem placidis in morte quiescam1. »
                                                                            VIRGILE



  En faisant le récit des circonstances qui m’ont entraîné dans cet asile de fous, je sais que ma situation présente un doute – bien naturel – sur l’authenticité de mon histoire. Il est très malheureux que l’ensemble de l’humanité ait une vision mentale trop limitée pour peser avec patience et intelligence des phénomènes isolés, éprouvés seulement par quelques individus au psychisme particulièrement pénétrant, et qui, par leur exceptionnelle sensibilité, se situent bien au-delà de l’expérience commune.

Des hommes doués intellectuellement savent qu’il n’y a pas de différence nette entre le réel et l’irréel, que les choses ne nous apparaissent qu’à travers la délicate synthèse physique et mentale qui s’opère subjectivement en chacun de nous. Mais le matérialisme prosaïque de la majorité condamne comme folie les éclairs de voyance qui déchirent, chez certains, le voile habituel de l’empirisme banal.

Mon nom est Jervas Dudley, et depuis ma plus tendre enfance, je suis un rêveur et un visionnaire. Suffisamment riche de naissance pour échapper au travail, et, de par mon tempérament, inapte aux études formelles et aux distractions sociales de mon entourage, j’ai toujours vécu dans des domaines situés en dehors du monde visible, employant ma jeunesse et mon adolescence à lire des ouvrages anciens, fort peu connus, et à vagabonder sans but dans les champs et les bois proches de ma demeure ancestrale.

La signification que j’ai découverte dans ces livres et ces promenades n’est sûrement pas celle qu’y trouvaient alors les garçons de mon âge. Il ne faut pas que je m’étende là-dessus, car un discours détaillé confirmerait les cruelles calomnies que certains de mes surveillants, furtivement, murmurent sur mon intelligence. Je me dois de raconter les événements tels quels, sans essayer d’en analyser les causes.

J’ai donc dit que je vivais à l’écart du monde visible, mais non que je vivais seul. Car personne n’en est capable. Le manque de compagnie vivante conduit inévitablement les solitaires à la fréquentation d’objets inanimés, ou qui le sont devenus.

Près de chez moi s’étend une étrange vallée boisée, aux profondeurs crépusculaires, au creux de laquelle je passais des heures entières à lire, penser, rêver.

Tout enfant, j’avais fait mes premiers pas le long de ses pentes moussues, et c’est au pied de son grand chêne noueux que m’assaillirent les premières chimères de mon enfance.

Je m’y rendais pour lier connaissance avec les dryades, maîtresses de ces arbres, et il me fut souvent donné de contempler leurs danses sauvages sous les rayons déclinants de la lune. Mais ce n’est pas maintenant qu’il me faut évoquer ces souvenirs.

Je parlerai seulement de la tombe solitaire, dans le recoin le plus sombre des fourrés, à flanc de coteau. La tombe déserte des Hyde, une famille ancienne et de haut rang dont le dernier descendant direct avait été enterré là, obscurément, plusieurs décennies avant ma propre naissance. La sépulture est taillée dans un vieux granit rongé par les intempéries, et que le brouillard et l’humidité ont décoloré depuis des générations. Creusée dans la pente de la vallée, la tombe n’est visible que lorsqu’on se trouve en face de son entrée. La porte en pierre, massive, effrayante, recouverte de dépôts visqueux, s’appuie sur des gonds de fer rouillé. Elle est maintenue étrangement entrebâillée par des chaînes et des cadenas de fer, selon la mode macabre qui date d’un demi-siècle. La demeure de la famille dont les membres reposaient là entourait autrefois la pente où se trouve la tombe, mais il y a déjà fort longtemps, elle fut ravagée par la foudre et les flammes.

C’est à voix basse, anxieusement, que les vieux habitants de la région évoquent parfois, sous le terme mystérieux de « colère divine », cet orage de minuit qui détruisit le triste château. C’est cette allusion étrange qui, tout au long de ma jeunesse, fit croître la fascination que le tombeau avait toujours exercée sur moi. Seul un homme avait péri dans cet incendie. Quand le dernier des Hyde fut enterré dans ce caveau de famille silencieux et obscur, c’est de très loin que l’urne funèbre contenant ses cendres parvint à sa dernière demeure. Car la famille, après la catastrophe, avait quitté la région.

Jamais je n’oublierai cet après-midi où je trébuchai pour la première fois sur cette maison de la mort, à demi enfouie dans l’ombre. C’était en plein été, à l’époque où l’alchimie de la nature transforme le paysage champêtre en un tableau éclatant, en une palette de verts, où les sens enivrés se laissent envahir par les vagues houleuses de verdure humide et par les odeurs subtiles qui montent de la terre et des plantes. Dans de tels lieux, l’esprit perd son objectivité, le temps et l’espace deviennent futiles, irréels, des échos d’un passé oublié, d’avant l’histoire, viennent frapper avec insistance la conscience captivée.

Tout le jour, j’avais erré à travers les bosquets de la vallée. À dix ans, je connaissais déjà beaucoup de merveilles que la foule ignorait, et, à certains égards, j’avais atteint une surprenante maturité. Après m’être frayé un chemin entre deux massifs de bruyère sauvage, je me trouvai brusquement à l’entrée du caveau, ne sachant rien encore de la nature de ma découverte. Les sombres blocs de granit, la porte, si curieusement entrouverte, les motifs funéraires au-dessus de la porte ne m’effrayèrent pas le moins du monde. Car j’avais lu maintes fois déjà des descriptions de tombeaux effroyables, et mon imagination fertile en avait suscité de plus sinistres encore. Mais en raison de mon tempérament particulier, je m’étais tenu à l’écart des cimetières. L’étrange habitacle de pierre que j’avais découvert n’était pour moi qu’une source d’intérêt et de méditation.

Je scrutai à travers l’entrebâillement de la porte l’intérieur froid et humide, et, pendant mon attentive observation, naquit en moi, non pas la notion de mort ou de décadence, mais une bien étrange impulsion. Un désir fou, irraisonné, me fascinait en face de cet enfer de réclusion. Poussé par une voix surgie sans doute de l’âme hideuse de la forêt, je résolus de m’enfoncer dans l’obscurité qui me faisait signe, au mépris des lourdes chaînes qui me barraient le passage. Dans la lumière déclinante du jour, je secouai avec fracas, l’un après l’autre, les obstacles rouillés qui entravaient mon chemin, afin de pousser la porte de pierre et tenter de glisser mon corps mince dans cet espace. Mais en vain. Devant mon échec, ma curiosité se transforma en colère. Au crépuscule, je décidai de rentrer chez moi, mais j’avais auparavant, dans ma rage, juré à tous les dieux du petit bois que, quelque jour, à n’importe quel prix, je pénétrerais dans la pénombre du sépulcre, dans ces glaciales profondeurs qui semblaient m’appeler.

Le médecin à la barbe gris fer qui vient tous les jours dans ma chambre a dit une fois à un visiteur que cette décision avait marqué le début de ma pitoyable monomanie. Mais je préfère laisser le jugement final à mes lecteurs, qui se prononceront lorsque je leur aurai tout raconté.

J’employai vainement les mois qui suivirent ma découverte à tenter de faire sauter le cadenas compliqué du caveau, et à me livrer à de subtiles recherches sur l’histoire de l’édifice. Beaucoup de renseignements précieux parvinrent à mes oreilles de gamin attentif. Mais je gardai le plus absolu secret sur ce que je savais et sur ce que j’avais décidé d’entreprendre.

Je dois à la vérité de dire que les informations que je recueillis ne me surprirent ni ne m’effrayèrent. Mes convictions intimes sur la vie et la mort m’avaient amené à opérer un vague rapprochement entre la terre froide et les corps vivants, et je sentais que la grande et sinistre famille du château incendié était en quelque sorte représentée dans les pans de pierre que je cherchais à explorer. Les murmures sur les rites magiques et les fêtes impies qui, autrefois, avaient eu lieu dans le château disparu, entretenaient ma lancinante attirance pour cette tombe, devant laquelle, jour après jour, je restais assis, des heures durant.

Une fois, j’introduisis une bougie par l’étroit passage de l’entrée, mais je ne pus rien apercevoir, excepté un escalier de pierre humide qui descendait au-dessous du niveau de la terre. J’éprouvais une sorte d’enchantement à humer l’odeur répugnante de l’endroit, qui, singulièrement, semblait évoquer au fond de moi des souvenirs enfouis dans un passé au-delà de toute mémoire, remontant sans doute à une époque où je ne possédais pas encore le corps que j’habite à présent.

Au cours de l’année qui suivit ma découverte, je lus, dans mon grenier, plein de livres, une traduction des Vies de Plutarque. En me plongeant dans l’histoire de Thésée, je fus très impressionné par le passage où il est question de cette grosse pierre sous laquelle étaient inscrits les signes du destin du héros, pierre d’un poids tel que celui-ci devait, pour la soulever, avoir atteint une force suffisante, c’est-à-dire un âge où ce destin se serait déjà accompli. Cette légende eut pour effet de diminuer ma grande impatience à pénétrer dans le tombeau, car je compris que mon heure n’était pas arrivée. Plus tard, me persuadai-je, j’aurais acquis la force ou l’ingéniosité qui me rendrait capable d’ouvrir cette porte. Pour le moment, il me fallait me conformer aux impératifs du Destin.

À la suite de quoi mes regards scrutateurs à travers le portail humide se firent moins insistants, et je consacrai le plus clair de mon temps à d’autres recherches, tout aussi étranges. Je me levais parfois, calmement, au milieu de la nuit, pour aller parcourir les cimetières et autres lieux funéraires, dont mes parents m’avaient toujours tenu éloigné. Ce que j’y faisais, je ne saurais le dire, parce que je ne suis pas sûr de la réalité de ces choses, mais je sais que le lendemain de chacune de mes promenades nocturnes je surprenais mon entourage par les connaissances que je possédais et que les miens avaient oubliées depuis des générations. Un de ces jours-là, je scandalisai la communauté par une opinion bizarre que je m’étais forgée à propos de l’enterrement du riche et célèbre chevalier Brewster, un chroniqueur local qui avait été enterré en 1711 et dont la pierre tombale, en ardoise, supportait un crâne sculpté et des os disposés en croix, qui partaient en poussière. Dans un moment de puérile imagination, je déclarai que non seulement l’entrepreneur de pompes funèbres Goodman Simpson avait dérobé les élégants souliers d’argent, les bas de soie et les sous-vêtements de satin du défunt, mais que le chevalier lui-même, mis en bière encore vivant, s’était retourné deux fois dans son cercueil recouvert d’un tumulus le lendemain de son enterrement.

Cependant, l’idée d’entrer dans le tombeau ne m’avait jamais quitté. Car mes recherches généalogiques m’avaient révélé une vérité aussi excitante qu’inattendue : mes propres ancêtres paternels avaient un lien de parenté – si ténu fût-il – avec la famille prétendument éteinte des Hyde. Dernier rejeton de la race paternelle, j’étais donc moi-même le dernier de cette lignée mystérieuse.

Je commençai à penser que cette tombe était mienne, et j’attendais avec une plus vive impatience l’heure où la Destinée m’autoriserait à accéder de l’autre côté de la porte de pierre, à descendre dans l’obscurité l’escalier de pierre gluante.

J’avais pris l’habitude d’écouter attentivement près du portail, dans le tranquille silence de minuit. Peu à peu j’atteignais ma majorité. Au cours des ans, j’avais défriché le petit fourré à flanc de coteau qui dominait la tombe, formant autour d’elle une couronne de bosquets. La végétation était peu à peu devenue comme les murs et le toit d’un berceau de verdure. Ainsi je m’étais construit un Temple qui n’était qu’à moi, et dont la porte fermée constituait le reliquaire. Je m’étendais là, sur le sol moussu, rêvant à des choses étranges et singulières.

La nuit de ma première révélation fut une nuit étouffante. J’avais dû m’endormir de fatigue, parce que j’eus la nette impression de m’éveiller d’un profond sommeil lorsque j’entendis les voix. J’hésite à les qualifier, à parler de leurs accents et de leurs timbres. Je dirai seulement qu’elles avaient une prononciation et qu’elles employaient un vocabulaire bien particuliers. Je pus y reconnaître les nuances du dialecte de la Nouvelle-Angleterre, depuis les syllabes peu élégantes des colons puritains, jusqu’à la rhétorique précise d’il y a cinquante ans. Tous ces éléments se mêlaient dans cette conversation des ténèbres. Mais cela, je ne le remarquai qu’après coup. Sur le moment, mon esprit fut tout simplement fasciné par un autre phénomène – si éphémère que je ne saurais jurer de sa réalité. Je venais d’apercevoir, me sembla-t-il, une lumière qui avait été éteinte à la hâte dans les profondeurs du tombeau.

Je ne pense pas avoir été aucunement frappé de stupeur, mais je sais que cette nuit-là quelque chose en moi a changé, d’une façon définitive.

En retournant chez moi, je me dirigeai sans hésiter vers un coffre qui pourrissait dans le grenier, et dans lequel je trouvai la clef qui le lendemain me permit sans encombre de franchir l’obstacle qui avait si longtemps entravé mon désir.

Ce fut dans la douce lumière d’un après-midi finissant que j’entrai pour la première fois dans le caveau. J’étais comme ensorcelé et mon cœur bondissait dans une exultation quasi maladive.

Après avoir fermé la porte derrière moi, je descendis les marches ruisselantes, à la lumière d’une faible bougie. J’eus immédiatement l’impression de connaître le chemin, et malgré le grésillement de la bougie, dû à l’atmosphère viciée de l’endroit, je m’y sentais singulièrement à l’aise.

Regardant autour de moi, j’aperçus plusieurs dalles de marbre qui supportaient des cercueils. Quelques-uns d’entre eux étaient scellés et intacts, d’autres au contraire avaient pour ainsi dire disparu, il n’en restait plus que les poignées d’argent et les plaques, isolées au milieu de curieux tas de poussière blanchâtre.

Sur une plaque, je pus lire le nom de sir Geoffrey Hyde, qui était venu du Sussex en 1640, et était mort ici quelques années plus tard.

Dans une alcôve se trouvait un coffre vide, bien conservé, décoré des lettres d’un nom qui me fit à la fois sourire et trembler. Une impulsion bizarre me poussa à grimper sur la dalle étroite, à éteindre ma bougie et à m’étendre dans la boîte vide.

Dans la lumière grise de l’aube, je sortis en chancelant du caveau, et bouclai la chaîne derrière moi. Je n’étais plus tout à fait un jeune homme, car vingt et un hivers avaient déjà refroidi ma délicate charpente.

Des villageois matinaux, qui assistèrent à mon retour, s’étonnèrent des signes de satisfaction évidente, de divertissement enjoué qu’ils constataient pour une fois chez un homme réputé sombre et solitaire.

Ce jour-là je ne me montrai pas à mes parents avant d’avoir consacré quelques heures à un sommeil réparateur.

À partir de ce jour, chaque nuit je me rendis à la tombe. Je vis, j’entendis, j’accomplis des choses que je dois oublier. Ma manière de parler fut la première à subir un changement et je me mis soudain à employer force archaïsmes dans mes propos, ce que mes proches ne manquèrent pas de relever aussitôt.

Plus tard, je devins encore plus audacieux, plus brutal, et mon comportement, peu à peu, devint celui d’un homme qui connaît la vie, phénomène fort surprenant, lorsqu’on songe à la réclusion dans laquelle s’était déroulée mon existence. Ma réserve s’effaça pour laisser place à la volubilité, à l’aisance d’un Chesterfield, ou encore au cynisme impie d’un Rochester. Je fis brutalement étalage d’une érudition toute particulière, qui ne correspondait plus à la science monacale à laquelle je m’étais consacré dans ma jeunesse. Je couvrais des pages entières d’épigrammes improvisées, qui rappelaient celles de Jay, de Prior et des rimeurs de la reine Anne.

Un matin, au petit déjeuner, une catastrophe se produisit lorsque je me mis à réciter, avec des accents avinés, un morceau extrait d’une chanson du temps des George qui n’avait jamais été couchée par écrit, et qui donnait à peu près ceci :


Venez ici, compagnons, avec vos gobelets de bière,
Et buvons à l’heure présente tant qu’il est encore temps.
Empilez des montagnes de bœuf sur vos assiettes,
Car c ’est le boire et le manger qui seuls nous réconfortent.
Remplissez vos verres, car la vie passe vite ;
Quand vous serez sous terre
Vous ne boirez plus à la coupe de votre roi ni de votre maîtresse.
On dit qu’Anacréon avait le nez pivoine,
Mais qu’importe un nez rouge si l’on est bienheureux,
Dieu me damne, je préfère être écarlate tant que je suis ici.
Que blanc comme un lis et mort depuis un an.
Alors, Betty, ma mignonne, donne-moi un baiser ;
En enfer il n’y a pas de fille d’aubergiste comme toi.
Le jeune Harry qui se tient aussi droit qu’il le peut
Va bientôt perdre sa perruque et rouler sous la table,
Mais remplissez vos verres et faites-les circuler ;
Mieux vaut être sous table que sous terre ;
Faites bombance et amusez-vous pendant que vous buvez.
Sous six pieds de poussière il est moins aisé de rire ;
Que le diable m’emporte, je peux à peine marcher
Et que je sois damné si je tiens debout.
Holà, dis à Betty d’apporter une chaise,
Je vais essayer de rentrer chez moi, car ma femme n ’est pas là.
Aide-moi donc, je ne peux pas me tenir,
Mais tant que je suis à la surface des terres, je suis heureux.

C’est à cette époque-là que naquit ma terreur de l’orage et des flammes. Je me mis à en éprouver un sentiment d’effroi insoutenable qui me contraignait à me réfugier dans les recoins les plus isolés de la demeure paternelle quand le ciel se faisait menaçant. Si cela se passait pendant la journée, l’une de mes cachettes préférées était la cave en ruine du château qui avait brûlé. En imagination, je me la représentais telle qu’elle avait dû être.

Mais ce que je craignais depuis fort longtemps finit bien un jour par se produire. Mes parents, inquiets des changements survenus dans le comportement de leur unique enfant, se mirent – dans des intentions exclusivement bienveillantes – à espionner mes actes. Ayant depuis ma plus tendre enfance veillé moi-même sur tous mes secrets, ne les confiant jamais à quiconque, je n’avais soufflé mot à personne de mes visites à la tombe. À présent, dans ma course à travers les dédales du bosquet, il me fallait prendre garde à semer un éventuel poursuivant. Je gardais sur moi la clef du caveau, que j’avais attachée à un cordon perpétuellement pendu à mon cou. Jamais je ne revenais du sépulcre avec une chose que j’avais pu y trouver.

Un matin, alors qu’en sortant de la tombe je refaisais surface à la lumière du jour, et refermais la chaîne, j’aperçus, au fond d’un fourré voisin, le visage redouté d’un observateur. La fin de mon aventure approchait, sans nul doute, puisque le but de mes pérégrinations nocturnes venait d’être révélé. L’homme ne m’aborda pas, et je me dépêchai de rentrer, afin de surprendre le récit qu’il ferait à mon père. Mes séjours dans la tombe allaient-ils être dévoilés au monde ? Imaginez combien ma surprise fut agréable lorsque j’entendis cet espion raconter à voix basse que j’avais passé la nuit dans la charmille qui entourait la sépulture. Par quel miracle l’observateur avait-il pu ainsi se tromper ? J’étais à présent convaincu d’être protégé par une puissance surnaturelle. Cette assurance accrut mon audace, car je décidai de me rendre désormais à la tombe tranquillement, pour ainsi dire à découvert, puisque j’étais persuadé que personne au monde ne pouvait m’y voir pénétrer. Pendant une semaine, je goûtai avec plénitude la joie de ces plaisirs charnels que je dois taire, quand soudain la chose se produisit. Oui, cette nuit-là, j’aurais dû me garder de mettre le nez dehors. Car les nuages avaient la couleur d’orage, tandis qu’une lueur infernale montait du marais. Le ciel tout entier était menaçant. L’appel des morts lui-même avait changé. Ce soir-là, il ne venait plus de la tombe, mais de la cave calcinée au sommet de la colline.

Comme je sortais d’un fourré et abordais la plaine qui s’étend devant les dernières ruines de l’antique demeure, il se produisit ce que toute ma vie j’avais attendu. Sous le brumeux clair de lune, je distinguai la demeure disparue depuis un siècle, qui se dressait à nouveau, dans toute sa splendeur. Toutes les fenêtres étaient illuminées de bougies, tandis que, dans la longue allée, de luxueuses voitures à chevaux déversaient les plus hauts personnages de l’aristocratie bostonienne, et que, richement vêtue, une assemblée nombreuse de gentilshommes poudrés arrivait à pied des demeures voisines. Je me mêlai à cette foule, sachant au fond de moi que j’étais l’hôte et non point l’invité. De l’intérieur me parvenaient des bruits de musique endiablée, des rires joyeux. Le vin coulait à flots. Je reconnus plusieurs visages que j’avais déjà vus à demi dévorés ou rongés par la mort et la décomposition. Au milieu de cette foule excitée et sans retenue, j’étais le plus déchaîné. Je déversais des torrents de blasphèmes et, dans mes plaisanteries choquantes, je faisais fi des lois humaines, divines, cosmiques.

Soudain un bruit d’orage résonna plus fort encore que nos cris, et la foudre vit voler le toit en éclats et répandit la panique au milieu de cette tapageuse compagnie. Des langues de flammes et de suffocantes fumées s’engouffrèrent dans la maison. Les noceurs, frappés de terreur devant cette calamité dont la violence semblait surnaturelle, s’enfuirent en hurlant dans la nuit. Je restai seul, cloué sur mon siège, dans un effroi inconnu. Puis une autre terreur m’envahit. Réduit en cendres, je vis mon corps dispersé aux quatre vents. Cela signifiait que jamais je ne reposerais dans la tombe des Hyde. Ce cercueil, pourtant, ne m’était-il point destiné ? N’avais-je pas le droit de reposer éternellement parmi les descendants de sir Geoffrey Hyde ?

Je réclamerais mon héritage même si mon âme devait errer des siècles durant à la recherche d’une autre enveloppe charnelle pour la représenter dans l’alcôve vacante du caveau. Non ! Jervas Hyde ne connaîtrait jamais le triste sort de Palinur !

Tandis que le fantôme de la maison en flammes s’estompait devant moi, je me sentis saisi par deux hommes forts. L’un d’eux était l’espion du fourré. Je hurlai et me débattis comme un forcené pour échapper à leur puissante poigne. Il tombait une pluie torrentielle, et des éclairs zébraient l’horizon. Mon père, dévoré de chagrin, était tout près de moi. Tandis que je criais à ces hommes de me déposer dans ma tombe, mon père leur demanda de me traiter avec la plus grande douceur.

Un cercle noir, sur le sol de la cave en ruine, indiquait l’endroit où la foudre avait frappé. Là, quelques villageois curieux trouvèrent une petite boîte ancienne, ouvragée, que la foudre avait déterrée. Ce coffret, dont les attaches avaient été brisées sous le choc, contenait des papiers, des objets précieux, mais lorsque les villageois en firent l’inventaire sous mes yeux, une chose me fascina. C’était une miniature sur porcelaine reproduisant un jeune homme qui portait une élégante perruque bouclée, et dont les initiales étaient J. H. Son visage, j’aurais pu tout aussi bien le reconnaître dans mon miroir.

Le lendemain, on m’étendit dans cette pièce où les fenêtres ont des barreaux, mais un vieux domestique simple et dévoué m’a donné des renseignements importants. Il m’a appris par exemple que personne ne croit en mes récits. Mon père affirme que je n’ai jamais franchi le portail enchaîné, et que le cadenas rouillé n’a pas été touché depuis plusieurs décennies. Il prétend même que tout le village connaissait mes expéditions nocturnes. Tout le monde m’avait, paraît-il, vu assoupi sous la tonnelle près de la façade lugubre. Je m’insurge contre ces assertions gratuites, mais je n’ai aucune preuve pour les contredire : j’ai perdu la clef du cadenas au cours de la nuit d’orage. Mon père se persuade que tout ce que je sais du monde des défunts, je l’ai appris dans les vieux livres de la bibliothèque familiale.

Sans la présence de mon vieux serviteur Hiram, je serais à présent convaincu de ma folie.

Mais Hiram, pour qui j’ai toujours éprouvé une vive affection, me garde sa confiance. C’est lui qui m’a aidé à rendre publique une partie de mon histoire. Il y a une semaine, il a fait sauter la chaîne du portail de fer, et a descendu les marches de la tombe, s’éclairant d’une lanterne. Sur une dalle, dans une niche, il a trouvé un vieux cercueil vide dont la plaque ternie porte le prénom « Jervas ».

Ils m’ont promis que je serais enseveli dans ce cercueil, dans cette tombe.





[1] Qu’au moins dans la mort je repose en une demeure paisible » (Enéide, livre VI).