Howard Phillips LOVECRAFT


 

 

Le Molosse

 

1924


Traduction par Yves Rivière.



Dans mes oreilles agonisantes résonne sans cesse et toujours s’agite un cauchemar composé de bruits giratoires, de claquements animaux et d’un lointain et distant aboiement, qui pourrait être celui de quelque gigantesque molosse. Ce n’est pas un rêve — ce n’est même pas, j’en ai peur, la folie —, car trop de choses me sont arrivées déjà pour que je puisse nourrir encore quelque doute miséricordieux.

Saint-Jean n’est plus qu’un cadavre broyé ; moi seul sais pourquoi, et ce que je sais est tel que je suis prêt à me faire sauter la cervelle, de crainte de subir, moi aussi, le même sort. Sans répit rôde, dans les allées sans limites et sans jour de l’imaginaire le plus affreux, la noire, l’informe Némésis qui m’entraîne progressivement vers l’annihilation de moi-même.

Que le ciel me pardonne l’audace insensée et les soucis morbides qui nous conduisirent tous deux à un aussi monstrueux destin. Las des préoccupations quotidiennes d’un monde trop prosaïque, alors que même les joies de l’amour et de l’aventure nous paraissaient toujours semblables, Saint-Jean et moi nous étions tournés avec enthousiasme vers tous les mouvements esthétiques et intellectuels qui pouvaient promettre un répit, un soulagement à notre ennui sans fin. Les énigmes des symbolistes, les extases des préraphaélites furent nôtres en leur temps, mais à chaque nouvelle lune, chaque enthousiasme était épuisé, et combien trop vite ! Finies la séduction et la nouveauté qui nous avaient distraits. Seule la sombre philosophie des décadents put nous aider. Nous ne lui trouvâmes quelque pouvoir qu’en développant en profondeur le satanisme de nos recherches. Baudelaire et Huysmans, nous en eûmes vite tiré tout le suc. Finalement, il ne nous resta plus que les stimuli, plus directs encore, des expériences et des aventures personnelles les plus surnaturelles. Cette épouvantable quête émotionnelle nous mena en fin de compte à la détestable entreprise que, même maintenant, dans ma terreur actuelle, je n’ose mentionner qu’avec honte et crainte : cette extrémité de l’innommable, blasphème à l’égard de l’homme même ; je veux dire le viol des tombeaux.

Je ne peux dévoiler ici le détail de toutes nos expéditions condamnables, ni même commencer le recensement des plus affreux trophées qui ornaient le macabre musé que nous nous ménageâmes dans la grande demeure de pierre où nous habitions ensemble, seuls, sans domestiques. Notre musée était un endroit maudit, impensable, où, animés par ce goût satanique des virtuoses de la névrose, nous avions réuni un monde de terreur et de pourriture, le seul à pouvoir réveiller nos sensibilités émoussées. C’était une pièce secrète, enfouie, loin, loin sous la terre, où d’immenses démons ailés, sculptés dans le basalte et l’onyx, crachaient par leurs énormes gueules menaçantes une lumière qui n’était pas de ce monde, vert-orange, et où des chalumeaux cachés, animés par des appareils à vent, entraînaient dans des danses kaléidoscopiques et mortelles les silhouettes tirées de charniers rouges qui se lançaient, la main dans la main, dans leurs sarabandes, tissées sur d’immenses tentures noires. Par d’autres conduits nous venaient, au gré de notre désir, les effluves que nos humeurs souhaitaient. Parfois la senteur de pâles lys funéraires, parfois l’encens narcotique des lointains sanctuaires orientaux aux pourritures royales dont nous rêvions. Et parfois, ô combien je frissonne ! à l’heure dite, les remugles atroces, à vous remuer l’âme, du tombeau que l’on vient d’ouvrir.

Aux murs, aux parois de cette pièce hideuse, des réceptacles contenant d’antiques momies alternaient avec des corps ravissants, toujours vivants, embaumés à la perfection, et que surmontaient des pierres tombales dérobées dans les plus anciens cimetières du monde. Ici et là, des niches renfermaient des crânes de toutes formes et des têtes à tous les stades de la décomposition. On pouvait y trouver les chefs audacieux, pourrissants et chauves de grands seigneurs et ceux, frais, dorés et radieux d’enfants nouvellement enterrés.

Et des statues et des peintures nous en avions également, toutes représentant des sujets haïssables et dont certaines étaient l’œuvre de Saint-Jean ou de moi-même. Un dossier à serrure, relié en peau humaine, conservait certains dessins inconnus et innommables auxquels la rumeur donnait Goya pour auteur, Goya qui n’en aurait jamais publiquement accepté la paternité. Et il y avait aussi des instruments de musique à vous soulever l’estomac, à cordes, à percussion, à vent, sur lesquels Saint-Jean et moi, parfois, recherchions des dissonances d’un macabre exquis, d’une horreur cacodémoniaque ; de plus, dans une infinité de réceptacles incrustés d’ébène, dormait la collection la plus incroyable, la plus inimaginable de trophées recueillis dans des tombes qui ait jamais été rassemblée par la folie ou la perversité humaines. Et c’est tout particulièrement de ces trophées que je ne dois pas parler — Dieu merci, j’ai eu le courage de les détruire bien avant de penser à me détruire moi-même !

Ces raids, ces razzias grâce auxquelles nous entrions en possession de nos indicibles trésors, nous leur donnions toujours un caractère artistique. Nous n’étions pas de ces vampires vulgaires : nous n’acceptions de travailler que dans certaines conditions bien précises, bien définies, d’esprit, de décor, d’endroit, de temps, de saison, et de lune. Ces distractions, pour nous, étaient la forme la plus exquise de l’expression esthétique et nous consacrions à la mise au point du plus infime détail de chacune d’elles un souci technique poussé à un degré incroyable de raffinement. Un moment qui ne convenait pas, un jeu d’éclairage mal venu, une manipulation maladroite de la tourbe amollie compromettaient presque entièrement la distillation d’extase que nous valait l’exhumation de quelque secret honteux et grimaçant de la terre. Notre recherche de décors nouveaux et de conditions nouvelles était fiévreuse et jamais satisfaite. Saint-Jean était toujours le meneur, et ce fut lui, en définitive, qui me conduisit jusqu’à cet endroit moqueur et maudit qui scella notre destin ignoble, mais inévitable.

Par quelle fatalité maligne fûmes-nous guidés vers ce terrible cimetière de Hollande ? J’imagine que ce fut la rumeur, la noire légende de ces récits qui parlaient d’un être enterré là depuis cinq siècles, qui lui-même avait été vampire en son temps et qui avait volé un objet puissant dans un sépulcre protégé. Je revois encore la scène en ses derniers moments — la pâle lune automnale brillant sur les tombeaux dont elle tirait de longues ombres sinistres ; les arbres caricaturaux s’inclinant mollement sur l’herbe folle et les dalles abandonnées ; les légions innombrables des chauves-souris d’une taille immense se profilant sur la lune ; l’antique église couverte de lierre poussant vers un ciel livide un doigt géant autant que spectral ; les insectes phosphorescents qui dansaient comme des feux follets, dans un recoin sous les ifs ; les odeurs de pourriture, de végétation décomposée, et de choses moins explicables qui se mêlaient faiblement au vent nocturne que paraissaient nous envoyer de lointains marécages ; et le pire, l’aboiement perdu et grave d’un molosse gigantesque que nous ne pouvions ni voir ni situer de façon précise. Dès que nous entendîmes, il m’en souvient, ce soupçon d’aboiement, nous frissonnâmes, nous rappelant les récits des paysans, car celui que nous étions en train de chercher des siècles plus tôt, avait été retrouvé dans ce même endroit, broyé, déchiqueté par les griffes et les crocs de quelque bête impensable.

Je me souviens de ces bêches avec lesquelles nous violâmes le tombeau du vampire, et combien nous frissonnions d’une joie morbide en nous voyant nous-mêmes, et ce tombeau, et cette lune, pâle sentinelle, les ombres atroces des arbres grotesques, les chauves-souris immenses, l’église antique, les flammèches putrides, les odeurs écœurantes, le vent nocturne qui rôdait doucement, et cet étrange aboi, omniprésent, à moitié audible, dont notre ouïe nous garantissait à peine l’existence authentique.

Puis la lame heurta un corps plus dur que le terreau humide ; nous dégageâmes une boîte oblongue et à demi pourrie, incrustée de dépôts minéraux témoignant d’un long séjour dans une terre immobile. Elle était incroyablement solide et résistante, mais si vieille que finalement nous parvînmes à la forcer, et nos regards se rivèrent sur ce qu’elle contenait.

Il restait beaucoup — beaucoup trop pour un séjour de cinq cents ans sous terre — de ce qui avait empli ce réceptacle. Le squelette, quoique écrasé par endroits par les mâchoires de la chose qui avait tué cet être, était encore entier, et nous exultâmes longtemps en apercevant, en découvrant ce crâne propre et blanc, ces dents longues et fermes, ces orbites creuses qui, dans le temps, avaient brûlé d’une fièvre morbide assez semblable à la nôtre. Le cercueil contenait une amulette d’un dessin curieux et exotique que, de toute évidence, le cadavre avait portée autour du cou. C’était la silhouette curieusement stylisée d’un molosse accroupi et ailé, sorte de sphinx à la tête à demi canine, d’une gravure exquise, suivant le style de l’ancien Orient, taillé dans un morceau de jade vert. L’expression de ses traits, abominable au-delà de toute description, rappelait à la fois la mort, la bestialité et la malignité. Sur sa base était gravée une inscription rédigée en caractères que ni Saint-Jean ni moi ne pûmes identifier, et sur le revers, comme le sceau de son fabricant, une sorte de crâne grotesque, mais redoutable.

Dès que nous eûmes aperçu l’amulette, nous éprouvâmes naturellement le besoin irrésistible de nous en emparer. Ce trésor, à lui seul, était la récompense logique et suffisante du travail qu’avait représenté le viol de ce tombeau séculaire. C’était le salaire qu’il nous offrait. Même si nous avions été incapables d’en identifier le sujet, nous aurions voulu la posséder. À la regarder de plus près, nous nous aperçûmes qu’elle était loin de nous être totalement étrangère. Elle l’était certes à tout art comme à toute littérature accessible à des lecteurs ou à des amateurs sains d’esprit et équilibrés, mais nous y reconnûmes, nous, tout de suite, la chose dont il est question dans le Necronomicon, l’ouvrage interdit de l’Arabe fou, Abdul Alhazred, le symbole spirituel et spectral du culte nécrophage de l’inaccessible Leng, au cœur de l’Asie centrale. Nous n’étions que trop capables de saisir les sinistres rapports évoqués et décrits par le vieux démonologue arabe ; rapports dictés par quelques manifestations obscures et surnaturelles, dues aux âmes de ceux qui ont troublé le sommeil des morts.

Nous emparant de cet objet de jade vert, nous jetâmes un dernier regard au crâne blanchi et défoncé de son propriétaire et remîmes la tombe en l’état où nous l’avions trouvée. Nous éloignant en hâte de cet endroit sinistre, l’amulette volée dans la poche de Saint-Jean, nous eûmes l’impression que les chauves-souris s’abattaient toutes ensemble sur la terre que nous venions de fouiller, comme pour y chercher quelque nourriture malsaine, maléfique. Mais la lune d’automne était pâle et faible, et nous voulûmes croire qu’il ne s’agissait là que d’une simple impression. Tandis que, le jour suivant, notre navire quittait la Hollande pour regagner notre pays, nous eûmes le sentiment d’entendre une sorte d’appel, un aboi faible et lointain, comme un molosse gigantesque lancé a notre poursuite. Mais ce jour-là aussi, le vent d’automne grognait, triste, enveloppant, et il était impossible de savoir ce qu’on entendait vraiment.

Moins d’une semaine après notre retour en Angleterre, des choses étranges nous arrivèrent. Nous vivions une existence de reclus, sans le moindre ami, seuls, dans quelques pièces d’un ancien manoir construit au milieu de longs marécages méphitiques et déserts. Il était bien rare qu’un visiteur vînt frapper à notre porte.

Mais, désormais, ce qui nous éveillait constamment la nuit, c’était une sorte de vague grattement, non seulement à nos portes, mais à nos fenêtres aussi, en haut aussi bien qu’en bas. Un soir, nous eûmes le sentiment qu’un corps énorme, opaque, bouchait la fenêtre de notre bibliothèque ; la lune brillait alors de l’autre côté des vitres. À un autre moment, nous crûmes sérieusement entendre, à peu de distance de nous, un son, une sorte de battement ou de bruissement. Mais à chaque fois nos recherches restèrent vaines, et nous commençâmes à mettre ces sensations sur le compte de nos imaginations, qui répétaient par une sorte d’écho l’aboiement lointain que nous avions cru percevoir dans le cimetière hollandais. L’amulette de jade dormait à présent dans une alcôve ménagée au cœur de notre musée ; il nous arrivait d’allumer devant elle un cierge à l’odeur étrange. Nous interrogions souvent le Necronomicon d’Alhazred pour y découvrir ses propriétés particulières, en même temps que les rapports entre les âmes des fantômes et les objets qu’elle symbolisait ; et ce que nous découvrions n’était pas sans nous inquiéter.

Puis la terreur s’abattit sur nous.

La nuit du 24 septembre 19.., j’entendis un coup frappé à la porte de ma chambre. M’imaginant que c’était Saint-Jean, sans me lever, je le priai d’entrer ; mais on ne répondit à mon invite que par un rire aigu. Il n’y avait personne dans le couloir. Quand j’allai réveiller Saint-Jean, s’il se montra complètement ignorant de l’incident, son inquiétude égala la mienne. C’est cette nuit-là que l’aboiement lointain, sur la lande, prit corps et se transforma en une réalité aussi certaine qu’abominable.

Quatre jours plus tard, alors que nous nous trouvions dans le musée secret, nous entendîmes un grattement prudent à l’unique porte qui menait à la bibliothèque honteuse. Nos craintes maintenant étaient doubles, car outre notre frayeur de l’inconnu, toujours nous avions redouté de voir nos collections macabres découvertes par un étranger. Éteignant toutes les lumières, nous nous avançâmes jusqu’à la porte et l’ouvrîmes brusquement. Et alors, nous sentîmes tomber sur nous un courant d’air inexplicable et entendîmes nettement, comme s’éloignant vers le lointain, un mélange insolite de bruissements, de gloussements étouffés, et un bavardage inintelligible. Étions-nous fous ? Rêvions-nous ? Nous ne le crûmes pas. Car nous réalisâmes, avec la plus sinistre appréhension, que ce bavardage qui, en apparence, ne provenait de nulle part empruntait ses mots à la langue hollandaise.

Après cela, nous vécûmes dans une horreur et une fascination toujours croissantes. La plupart du temps, nous nourrissions tous les deux l’idée que nous étions en train de rejoindre les déments, et que nous le devions à notre existence remplie de plaisirs innommables. Parfois, il nous plaisait encore plus de nous croire les victimes de quelque destin sinistre, menaçant et inéluctable.

Des phénomènes étranges se répétaient sans cesse. Notre maison isolée semblait habitée par quelque être malin dont nous ne pouvions deviner la nature ; chaque nuit, cet aboiement démoniaque envahissait la lande balayée par le vent et prenait des proportions fantastiques. Le 29 octobre, nous découvrîmes sur la terre molle, devant la fenêtre de la bibliothèque, des empreintes de pas impossibles à décrire. Elles étaient aussi mystérieuses que les volées de chauves-souris qui hantaient en nombre incroyable la vieille demeure.

L’horreur atteignit son point culminant le 18 novembre, lorsque Saint-Jean, rentrant de la gare à la nuit tombée, fut happé par une chose carnivore et déchiqueté. Entendant ses cris de la maison, je me précipitai sur le lieu du désastre, mais je ne perçus qu’un battement d’ailes et un objet aux formes vagues qui se détachait sur la lune.

Mon ami était à l’agonie quand je lui adressai la parole, il fut bien incapable de répondre à mes questions. Il se contenta de murmurer : « L’amulette, la diabolique…»

Puis il s’effondra, masse inerte de chairs meurtries.

Je l’enterrai à minuit, dans l’un de nos jardins en friche, et murmurai sur sa dépouille l’une des sentences diaboliques qu’il avait adorées de son vivant. En prononçant le dernier mot, j’entendis au loin sur la lande l’aboiement affaibli d’un gigantesque molosse. La lune était levée, mais je n’osai la regarder. Lorsque j’aperçus, sur la lande obscure, une grande ombre nébuleuse qui passait de colline en colline, je fermai les yeux et me jetai à plat ventre sur le sol. Quand je me relevai en tremblant, combien d’instants plus tard je ne sais, j’entrai en titubant dans la maison et m’agenouillai plusieurs fois devant l’amulette de jade.

Craignant désormais de vivre seul dans la vieille demeure de la lande, je partis le lendemain pour Londres, muni de l’amulette, après avoir brûlé et enterré tout ce qui restait de notre collection impie. Mais trois nuits plus tard, j’entendis à nouveau l’aboiement et, au bout d’une semaine, je sentis peser sur moi, chaque fois qu’il faisait nuit, un regard étrange. Un soir que je me promenais sur le quai Victoria pour prendre un peu l’air, j’aperçus une forme noire qui passait sur le reflet des lumières dans le fleuve. Un souffle plus violent que le vent de la nuit m’effleura et je compris que bientôt je subirais le même sort que Saint-Jean.

Le lendemain, j’enveloppai soigneusement l’amulette de jade et m’embarquais pour la Hollande. J’ignorais quel répit je pouvais espérer si je restituais l’objet à son propriétaire endormi d’un sommeil éternel, mais je sentais intuitivement que toute démarche apparemment logique devait être entreprise. Je me demandais vaguement ce que pouvait être le molosse, et pourquoi il m’avait poursuivi. Mais c’est bien dans le vieux cimetière que j’avais entendu pour la première fois l’aboiement. Et tout ce qui avait suivi, y compris les mots murmurés par Saint-Jean en mourant, rattachait la malédiction au vol de l’amulette. C’est pourquoi je sombrai dans un abîme de désespoir lorsqu’en entrant dans une auberge de Rotterdam, je m’aperçus que des voleurs m’avaient dérobé mon seul instrument de salut.

L’aboiement fut encore plus fort cette nuit-là et, au matin, j’appris qu’un acte sans nom venait d’être commis dans les bas-fonds de la ville. La plèbe était terrorisée, car dans un bouge était survenue la mort rouge qui éclipsait les pires crimes du voisinage. Dans un taudis de voleurs une famille entière avait été déchiquetée par un être inconnu qui n’avait laissé aucune trace, et les voisins avaient entendu toute la nuit le hurlement profond et obstiné d’un gigantesque molosse.

Je regagnai le cimetière morbide où la pâle lune d’hiver jetait des ombres hideuses, où les arbres morts se penchaient mélancoliques vers l’herbe flétrie, brûlée par le gel, vers les pierres tombales éventrées, où l’église couverte de lierre dressait un doigt dérisoire vers le ciel ennemi, où le vent nocturne hurlait follement, glacé par son passage sur les marais gelés et les mers polaires. L’aboiement maintenant était faible ; il s’interrompit quand je m’approchai de la vieille tombe que j’avais autrefois violée et délogeai une volée de chauves-souris qui hantaient ces lieux.

Je ne sais pourquoi j’étais venu en cet endroit, si ce n’est pour prier ou murmurer de folles excuses à la forme blanchâtre qui gisait sous cette pierre. Mais quelle qu’en fût la raison, j’attaquai le sol à moitié gelé avec un désespoir venu en partie du fond de moi-même, en partie d’une volonté étrangère. Le travail fut beaucoup plus facile que je ne m’y attendais ; un moment cependant je fus interrompu. Un vautour s’abattit du ciel glacé et se mit à picorer violemment la terre que je retournais. Je dus le tuer d’un coup de bêche. J’atteignis enfin le cercueil oblong et pourrissant et soulevai le couvercle vermoulu. Ce fut mon dernier acte raisonnable.

En effet, replié dans le cercueil, ceinturé d’une brochette cauchemardesque d’énormes chauves-souris cartilagineuses et endormies, apparut le squelette que j’avais pillé en compagnie de mon ami. Il n’était pas net et calme comme nous l’avions vu, mais couvert de croûtes de sang, de lambeaux de chair, de touffes de cheveux et il me contemplait du fond de ses orbites phosphorescentes ; ses crocs aiguisés et ensanglantés grimaçaient un rictus moqueur à la perspective du destin inéluctable qui m’attendait. Et lorsqu’il lança un aboiement de basse comme en aurait poussé un gigantesque molosse, lorsque je vis dans sa griffe sanglante l’amulette fatale que j’avais perdue, je me contentai de hurler et de m’enfuir, et mes cris se perdirent dans le tonnerre d’un rire hystérique.

La folie chevauche le vent céleste… des griffes et des dents effilées sur les cadavres séculaires… la mort dégouttante à cheval sur une bacchanale de chauves-souris sort des ruines obscurcies par la nuit dans les temples ensoleillés de Belial… Maintenant que l’aboiement de ce monstre mort et squelettique grandit sans cesse, maintenant que le souffle furtif de ces diaboliques ailes palmées se rapproche, j’irai chercher dans la balle d’un revolver l’oubli, mon seul refuge loin de ce qui est indicible et innommable.