Howard Phillips LOVECRAFT


 

CONTES ET NOUVELLES



Préface de Francis Lacassin

 




UN BANC D’ESSAI POUR L’INSPIRATION DE LOVECRAFT

 

  C’est en 1896, à l’âge de six ans, que Lovecraft écrit ses premières histoires1 placées sous le signe du mystère et du surnaturel. Ces tentatives effectuées pour le plaisir, sans finalité de publication, trouvent leur apogée en 1908 dans L’Alchimiste, un texte qui, par ses qualités, mérite la comparaison avec la production d’un écrivain plus âgé et plus expérimenté.

Comme s’il lui suffisait de s’être prouvé qu’il avait atteint la maturité d’un professionnel, cet écrivain de dix-huit ans pose alors la plume. Ayant perdu tout intérêt pour la fiction, il renonce même à poursuivre les chroniques scientifiques astronomiques qu’il donnait depuis deux ans aux journaux locaux. Tout au plus consentira-t-il à écrire quelques poèmes de circonstance comme la pièce Providence en l’an 2000 :

À quoi occupe-t-il son temps, reclus dans l’ombre de sa mère et de ses tantes, dans l’asile douillet du 598 Angell Street ? Il n’a pas d’amis ni de relations, ne participe à aucune activité sociale et a abandonné définitivement l’école secondaire. Un peu comme si, après avoir démontré qu’il pouvait faire aussi bien que les autres, il avait décidé de vivre en marge d’eux. Il passe ses journées à lire et à vivre dans un autre monde, celui de la science-fiction. Il l’a découvert dans les livres de H.-G. Wells et de Jules Verne. Il en cherche les prolongements dans les productions spectaculaires de revues bon marché ; les « pulps »2 ou revues à quatre sous. Il est chaque mois l’acheteur assidu de The Cavalier, All Story Magazine (qui publie Princesse de Mars et Tarzan des singes, de E.R. Burroughs) et The Argosy.

Acheteur assidu mais à l’esprit critique. En septembre 1913, dans le courrier des lecteurs de The Argosy, il s’en prend à l’un des auteurs favoris de la revue. Il s’ensuit une polémique qui s’étale pendant des mois. Elle va lui permettre d’entrer en relations épistolaires, en mars 1914, avec un des intervenants, Edward F. Daas. Celui-ci lui ouvrira une fenêtre sur la vie sociale en lui révélant un univers dont Lovecraft était loin de soupçonner l’existence : le monde du « journalisme amateur », en réalité des écrivains amateurs. Dépourvus de toutes ambitions professionnelles – et de toutes illusions quant aux possibilités de voir un éditeur publier leurs œuvres sous forme de livres – ces écrivains s’expriment pour le plaisir – comme le fait Lovecraft entre six et dix-huit ans – par la voie du « journalisme amateur ». C’est-à-dire qu’ils s’infligent mutuellement la lecture de leurs œuvres dans des colloques et congrès avant de les publier dans les « journaux » auto-édités. En fait, des petites revues ou fanzines qu’ils s’échangent gratuitement et dans lesquels ils s’invitent mutuellement à s’exprimer.

Lovecraft bondit par la porte que lui a ouverte E.F. Daas et s’inscrit le 6 avril 1914 à la fédération dont il est l’un des animateurs, la United Amateur Press Association (Association de la presse amateur unie). Invité à fournir un texte probatoire, il extrait de ses tiroirs l’une des deux dernières nouvelles qu’il ait conservées : L’Alchimiste. Il paraîtra dans le bulletin officiel de la fédération, The United Amateur (L’Amateur uni) en novembre 1916. Ce texte attire l’attention de l’un des membres les plus actifs de l’association, Paul W. Cook qui imprime lui-même son propre fanzine, The Vagrant. Il demande à Lovecraft d’écrire pour celui-ci une autre nouvelle fantastique. Mais Lovecraft n’a nullement l’intention de se remettre à écrire de la fiction. Comme le montre la suite de sa collaboration à la presse amateur, et le contenu de son propre fanzine The Conservative, il a surtout envie de s’exprimer par des essais ou des poèmes.

Pour être agréable à Cook, il lui envoie donc la seule nouvelle qui reste dans ses tiroirs : La Bête dans la caverne, écrite en 1905. Sa lecture ne fait que confirmer à Cook, vieux routier du journalisme amateur, une évidence qui échappe encore à tout le monde. Les efforts de Lovecraft pour prendre part à la comédie littéraire dont se délectent ses confrères, gaspillent une énergie qu’il ferait mieux de consacrer au fantastique, véritable expression de son génie. Cook se déplace même jusqu’à Providence pour mieux convaincre Lovecraft de son point de vue. C’est tout naturellement dans The Vagrant que paraîtront les deux premières nouvelles fantastiques écrites par Lovecraft après dix ans de silence : Dagon et La Tombe.

Dagon marque le début de la lente genèse du mythe de Cthulhu. Peut-être se serait-elle accélérée si un grain de sable n’était venu en contrarier l’accomplissement. En septembre 1919, à la lecture de Time and the Gods, Lovecraft découvre l’univers onirique et raffiné de lord Dunsany, peuplé de cités harmonieuses. Deux mois plus tard, après avoir entendu une conférence de Dunsany à Boston, il rédige Le Bateau blanc, le premier d’une dizaine de texte3 dus à son admiration pour l’auteur de Time and the Gods. Lovecraft ne parviendra à se délivrer de cette influence qu’en la sublimant dans À la recherche de Kadath4 en 1926 : l’année où il rédige L’Appel de Cthulhu…

Au total, après l’impulsion donnée par W. Paul Cook, Lovecraft rédigera en vingt ans, cent-quatre contes ou nouvelles dont trois ou quatre atteignent la dimension du roman. Une œuvre de dimension très honnête, sachant que dans la même période, l’auteur a rédigé plusieurs dizaines de milliers de lettres, consacré beaucoup de temps (articles, réunions, congrès, tâches matérielles) au « journalisme amateur » ; et gâché son talent et son temps en des travaux de « révision » ingrats et mal payés : autrement dit il servait de nègre aux clients et amis dont il redressait les textes boiteux. Parmi ces travaux de nègre (à une exception près, il ne les a jamais cosignés), certains étaient moins ingrats que les autres car ils consistaient à améliorer, développer et parfois à réécrire entièrement à sa guise des histoires fantastiques. Elles sont actuellement au nombre de trente-cinq5, mais la liste, de temps en temps, s’allonge grâce aux recherches de S.T. Joshi.

On trouve encore dans la production des années 1917-1936, une demi-douzaine de contes étrangers au fantastique6. Ils nous rappellent que l’inventeur du Necronomicon ne manquait pas d’humour et savait rendre un pastiche plus vrai que l’original. Enfin, une fois déduits les vingt titres rattachés plus ou moins au mythe de Cthulhu, la production diverse se réduit à trente et un textes. Leur conception s’étend de La Tombe (rédigé en juin 1917) au Défi d’outre-espace (rédigé en août 1935). En réalité, la production de « divers », de plus en plus négligée au profit du mythe de Cthulhu, n’est significative que de 1917 à 1926. Ensuite, elle comprend un seul texte en 1927 (Le Peuple ancien) ; aucun de 1928 à 1932 ; un en 1933 (Le Clergyman maudit) ; deux en 1934 (Le Livre, La Chose dans la clarté lunaire) ; et un dernier en 1935.

Cet ensemble hétéroclite n’en est pas moins révélateur de la palette thématique de Lovecraft et de l’errance de son inspiration en quête du mythe de Cthulhu. On a l’impression que l’auteur en a ressenti l’approche sans pouvoir le définir, dans au moins dix textes. Par-delà le mur du sommeil (1919) : le thème de la possession psychique sera repris dans Dans l’abîme du temps. La Transition de Juan Romero (1919) : l’existence d’entités souterraines, non humaines, malfaisantes. Le Temple (1920) : première ébauche, avant Dagon, d’un culte sous-marin que l’auteur rattachera au mythe dans Le Cauchemar d’Innsmouth. Arthur Jermyn (1920) voit effleurer le thème de la révélation d’une souillure et d’une dégénérescence ancestrales dont la cause sera attribuée, à « Ceux du Dehors » dans L’Affaire Charles Dexter Ward, Le Cauchemar d’Innsmouth, Le Monstre sur le seuil. De l’Au-delà (1920) : révélation de l’existence invisible, dans notre environnement, de « démons venus des étoiles », dont le héros déchaîne la malfaisance grâce à sa machine. L’Image dans la maison déserte (1920) : première apparition d’Arkham, la ville-clé de l’univers mythique. Herbert West réanimateur (1921-1922) : ce roman en quatre épisodes respecte la technique narrative du feuilleton : résumés des chapitres précédents, emphase, suspense… Et renouvellement raté du thème de Frankenstein. L’auteur le reprendra avec plus de bonheur, dans une perspective non plus scientifique mais occultiste, et en le rattachant au mythe – dans L’Affaire Charles Dexter Ward. La Maison maudite (1924) : une reconduction convaincante du thème usé de la maison hantée, dans une optique non plus spiritualiste mais matérialiste. Avec le recul, on ne peut s’empêcher de penser que les monstres qui ont succédé aux fantômes ressemblent beaucoup aux démons des étoiles et autres créatures abominables révélées deux ans plus tard par L’Appel de Cthulhu… Horreur à Red Hook (1925) : tentative de modernisation d’un culte diabolique qui trouvera son aboutissement et son intégration au mythe dans La Maison de la sorcière et L’Affaire Charles Dexter Ward. Le Modèle de Pickman (1926) : ce peintre – un des rares initiés à avoir pu lire le Necronomicon – fixe sur sa toile des monstruosités indicibles. Et le narrateur de se demander où il a trouvé ses modèles… La réponse, pour le lecteur qui, depuis, a eu la révélation du mythe, est évidente.

Quelques textes, trop conformes aux conventions du fantastique classique n’appellent aucun commentaire si ce n’est qu’on distingue parfois une influence d’Edgar Poe dans la manipulation du macabre, du délire ou de l’angoisse : La Tombe, L’Indicible, La Tourbière hantée, Lui, Dans le caveau, La Peur qui rôde, La Musique d’Erich Zann. L’influence de Poe est plus manifeste encore dans Je suis d’ailleurs, version inversée du Masque de la mort rouge, et dans Air froid, variante sur les méfaits de la chaleur déjà démontrés dans Le Cas de M. Valdemar. Les Rats dans le mur offre la vision lovecraftienne, très réussie, de La Chute de la maison Usher. De même, Le Modèle de Pickman constitue une interprétation sur le mode fantastique du Chef-d’œuvre inconnu d’Honoré de Balzac. Un texte qui a marqué Lovecraft.

Bien que la genèse du mythe occulte un peu trop le reste de son œuvre, les contes et nouvelles sont précieux, notamment pour retracer les sources lointaines de l’inspiration de Lovecraft.


Francis LACASSIN   

 

 



[1] Ceux de ces textes ayant survécu ont été regroupés sous le titre Premiers Contes.

[2] Pulp ou Pulp Magazine : publications à bon marché imprimées sur du papier de pulpe de bois – d’où leur nom – plus ou moins spécialisées dans le récit policier, le western, la science-fiction et les « histoires vraies » sentimentales ou sensationnelles. Leurs auteurs sont les pulp-writers. Les pulps sont très populaires, ils ont leur culture, leurs spécialistes et des collectionneurs fanatiques.

[3] On les trouvera regroupés sous le titre La Malédiction de Sarnath.

[4] Cf. dans Démons et merveilles.

[5] Cf. L’Horreur dans le musée et autres révisions.

[6] Cf. Parodies et pastiches.