Howard Phillips LOVECRAFT


 

LÉGENDES & MYTHES DE CTHULHU



Préface de Francis Lacassin



 CTHULHU : UN CULTE EN EXPANSION


  « Un mensonge répété mille fois devient vérité », disent les Chinois.

Il est difficile de prétendre le contredire en lisant ce qu’écrivait1 Lovecraft, le 19 mai 1936, à un de ses jeunes correspondants James Blish. « À propos du Necronomicon, juste ciel ! j’étais persuadé que vous saviez qu’il s’agissait d’un ouvrage purement imaginaire ! L’annonce où vous avez lu qu’il était à vendre au prix de 1,45 dollar était une plaisanterie ; je ne sais pas qui l’a faite, mais je soupçonne le jeune Bloch2. »

Quelque huit ans après la parution de L’Appel de Cthulhu, l’authenticité du Necronomicon, recueil de révélations sur les « horreurs suprêmes de l’univers », paraissait incontestable aux lecteurs de Lovecraft. Et non des moindres : James Blish allait devenir, quelques années plus tard, un auteur de science-fiction réputé. Le détromper mettait Lovecraft dans la même situation qu’Eugène Sue prié par un lecteur des Mystères de Paris de transmettre une demande d’aide au prince Rodolphe… La situation la plus agréable qui soit pour un romancier, car elle lui permet de savourer le triomphe de son art : quand il réussit à rendre l’affabulation plus vraie que la vie.

Lovecraft n’a sans doute pu accréditer – encore que… – l’existence des Grands Anciens et de leurs complices humains prêts à leur ouvrir la Porte des espaces quand la position des étoiles dans le ciel le rendra possible, mais il n’a pas eu de mal à faire croire à la réalité du Necronomicon. D’abord, avec habileté, il l’a toujours évoqué, fait intervenir « en situation », au moment opportun, par référence à d’anciens cultes recensés par les historiens – et dont il ne faisait que réinterpréter la finalité. Lovecraft recourt également, à l’appui de sa mythification, à des ouvrages bien connus des spécialistes de l’occultisme, et qu’il énumère parfois en même temps que le Necronomicon. Entre autres : l’Ars Magna et Ultima de Raymond Lulle ; le Grand Albert de Peter Jamm ; Le Zohar, classique de la cabbale juive ; le Clavis Alchimiae de Robert Fludd ; le Dieu des sorcières de Margaret Murray ; Le Rameau d’or de James Frazer ; Magnolia Christi Americane et The Wonders of the Invisible World de Cotton Mather. Lovecraft paraît connaître encore, dans l’édition française du doux Louis Ménard3, helléniste et révolutionnaire, Les Livres sacrés d’Hermès Trismegiste.

Parmi ces ouvrages, Lovecraft ne peut s’empêcher de glisser les Manuscrits pnakotiques concernant la Grande Race – leur inauthenticité ne fait aucun doute – et le Livre de Dzyan. Ici le canular est à double détente : ce livre, dont le titre exact est Stances de Dzyan, est bien connu depuis des siècles par tous les occultistes. Ils le citent toujours avec nostalgie, parmi les livres introuvables détruits pour avoir violé les seuils interdits de la connaissance, et qui, bien qu’authentique, demeure aussi introuvable que l’inauthentique Necronomicon.

L’érudition de Lovecraft lui fut donc fort utile pour impressionner le lecteur et assurer sur lui son entreprise de mythification. Mais celle-ci reçut un renfort décisif en la personne de quelques collaborateurs de Weird Tales qui lui vouaient une grande admiration. La plupart d’entre eux habitaient aux quatre coins des États-Unis et ne le rencontrèrent jamais, se contentant d’une amitié épistolaire. C’est à ce cercle de correspondants que Lovecraft communiquait ses manuscrits à peine achevés. C’est grâce à leurs encouragements et à leur insistance que l’auteur renonce à ensevelir dans ses tiroirs des œuvres qui ne le satisfaisaient pas. Les membres du petit cercle furent immédiatement séduits, enthousiasmés même, par les riches perspectives que L’Appel de Cthulhu offrait au combat livré par les anciens maîtres de la terre aux humains opposés à leur retour. En signe d’hommage, et en signe de complicité aussi, ils allaient faire écho dans leurs propres œuvres aux inventions de Lovecraft et en particulier au Necronomicon qui les signalait toutes avec la puissance d’une enseigne au néon. Tous vont donc participer à l’expansion du mythe, comme s’il s’agissait d’une réalité communément admise.

Tout juste un mois après sa parution dans Weird Tales, L’appel de Cthulhu trouve un premier prolongement en juillet 1928 dans Les Mangeuses d’espace de Frank Belknap Long. L’auteur, âgé de vingt-cinq ans, est un proche de Lovecraft qu’il reçoit dans sa famille à New York deux fois par an. Cette intimité explique que, ayant probablement lu L’Appel de Cthulhu dès sa rédaction en 1926, Frank Belknap Long ait été le premier fidèle à réagir.

Le second sera, avec Le Royaume fantôme (juillet 1928), Robert E. Howard, futur créateur de Conan le Cimmérien. Lovecraft, qui ne le verra jamais, le surnomme « Two Guns Bob », car il a l’amour de l’Ouest et du Texas où il habite à Cross Plains. Howard est l’un des trois piliers de Weird Tales avec Lovecraft et Clark Ashton Smith, californien poète et sculpteur. Lovecraft l’a introduit dans certaines histoires de Cthulhu sous le nom de Klarkash-Ton, grand prêtre du culte d’Eibon. En attendant, c’est au culte de Cthulhu que le futur grand prêtre apporte sa contribution en septembre 1931 avec Le Talion.

Lair of Star Power (avril 1932) marque l’entrée en scène d’August Derleth (futur éditeur de Lovecraft). Il sera le contributeur le plus fidèle à l’expansion du culte : trente-quatre nouvelles et un roman. Les contributions des autres amis sont les suivantes : Frank Belknap Long : deux nouvelles et un roman court, L’Horreur venue des collines ; Robert Howard : sept nouvelles et un poème ; Clark Ashton Smith : huit nouvelles et un poème ; Robert Bloch : douze nouvelles. En comptant l’apport de divers auteurs étrangers au cercle d’amis proprement dit, la contribution globale avait dépassé une centaine de titres4, à la mort de Derleth, en 1972. Et l’expression du culte continue…

De tous les cocélébrants, Robert Bloch est sans doute celui qui a fait preuve du plus d’invention dans l’humour. Il n’a pas hésité à procéder à l’assassinat de Lovecraft (clairement reconnaissable par ses amis bien qu’il ne soit pas nommé) dans les colonnes de Weird Tales en septembre 1935. Auparavant, il avait courtoisement sollicité l’approbation de l’intéressé. Lovecraft l’avait autorisé « à représenter, assassiner, annihiler, désintégrer, transfigurer, métamorphoser le soussigné et à utiliser contre lui toute forme de brutalité » dans sa nouvelle Le Visiteur venu des étoiles. Lovecraft se vengera avec humour en trucidant un certain Robert Blake – avec l’aide du dieu Nyarlathotep – dans Celui qui hantait les ténèbres. Cette nouvelle parue dans Weird Tales, en décembre 1936, représente l’avant-dernière contribution de Lovecraft au mythe de Cthulhu. La dernière, Le Monstre sur le seuil, paraîtra en janvier 1937, deux mois avant sa mort survenue le 9 mars.

De L’Appel de Cthulhu (février 1928) au Monstre sur le seuil, Lovecraft ne publia que huit histoires du mythe de Cthulhu. Mais il est évoqué dans au moins trente récits, pour la plupart écrits par les amis de Lovecraft : soit trente-huit au total. Cela signifie que les lecteurs de Weird Tales reçoivent trois ou quatre fois par an des nouvelles du mythe de Cthulhu et de son avancée insidieuse. Et chacune de ses évocations s’accompagne de l’inévitable référence au livre de l’Arabe dément Abdul Alhazred. Le procédé se répétant trois ou quatre fois par an sous la plume d’auteurs différents, il n’est pas anormal que certains lecteurs aient fini par croire à l’authenticité du Necronomicon… et de quelques autres livres qui souvent l’accompagnent. Leur réunion sur la même étagère d’une bibliothèque fantôme composerait sans doute la clé de tous les secrets du monde. Mais Lovecraft dans ses lettres à James Blish ne peut que regretter leur caractère aprocryphe. « […] Il est bien triste que ces ouvrages maudits et infernaux n’existent que dans la bibliothèque de l’université de Miskatonic ou dans des endroits du même genre, et j’aimerais vraiment que quelqu’un de compétent trouve le temps de les écrire. » Il précise : « J’ai inventé le Necronomicon, Clark Ashton a imaginé le Livre d’Eibon5, Robert Howard est responsable de l’Unaussprechlichen Kulten6, Richard Searight a “découvert” les Eltdown Shards, Robert Bloch est à l’origine de De Vermis Mysteriis de Ludvig Prinn, comme du choquant Culte des goules7, et ainsi de suite… » La plume de Lovecraft a trébuché, Le Culte des goules a pour « découvreur » August Derleth, de même que les Fragments de Celaeno. Et Lovecraft lui-même a augmenté la liste en ajoutant au Necronomicon quelques grimoires moins connus mais tout aussi blasphématoires : les Manuscrits pnakotiques (concernant la Grande Race), le Texte de R’lyeh (concernant Cthulhu lui-même), ainsi que Le Livre de Dzyan, Les Sept Livres cryptiques de Hsan et les Chants des Dholes.

Les amis cocélébrants ont enrichi également le panthéon des monstres : Tsathoggua, le crapaud des régions hyperboréennes, et Atbach-nacha (Clark Ashton Smith), Nygotha (Henry Kuttner), les chiens de Tindalos et Chaugnar Faugn (Frank Belknap Long), le peuple Tcho-Tcho, les Lloi-gors, Ithaqua et Clhuga (August Derleth), Yig, le dieu-serpent (Zealia Bishop : en réalité Lovecraft, qui n’hésitait pas à introduire le mythe en contrebande dans ses travaux de nègre). Certains commentateurs se sont montrés très sévères à l’encontre de ces créations dérivées à la périphérie du mythe. Seraient-ils aussi sévères pour les tâcherons anonymes qui ont enrichi ou complété L’Odyssée ou Les Mille et Une Nuits ?

Ces ultras se montrent plus royalistes que Lovecraft qui appréciait et encourageait ces renforts qu’il a, au fur et à mesure, incorporés dans ses propres œuvres. Par exemple dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres : « C’est de N’kai qu’est venu le redoutable Tsathoggua – vous savez, l’informe créature divine semblable au crapaud, dont il est question dans Les Manuscrits pnakotiques, le Necronomicon et le cycle mythique Commoriom sauvegardé par le grand prêtre d’Atlantis, Klarkarsh-Ton8. […] La nature des Doels me fut clairement révélée, ainsi que l’essence (sinon l’origine) des chiens de Tindalos. La légende de Yig, père des serpents, cessa d’être un symbole, et je frémis d’horreur en entendant parler du monstrueux chaos nucléaire au-delà de l’espace biaisé que le Necronomicon voile charitablement sous le nom d’Azathot. » Dans ce morceau, Lovecraft incorpore également les Doels – en provenance du Peuple blanc d’Arthur Machen – tout comme il utilisera ailleurs le Hastur du Roi en jaune de Robert Chambers, Un habitant de Carcosa d’Ambrose Bierce, ou le « Tekeli ! Tekeli-li ! » que criait déjà un oiseau dans Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe.

La légende élargie du mythe de Cthulhu continue aujourd’hui de conserver son emprise ; l’entreprise amicale de mythification a survécu à celui qui l’avait orchestrée. J’en ai eu la preuve le samedi 2 mars 1991, vers 15 heures, à Nice. Dans une librairie ésotérique proche de l’ancien Hôtel des Postes, j’ai entendu deux adolescents demander si l’ouvrage exposé sur un présentoir était bien le Necronomicon auquel Lovecraft faisait allusion. Le libraire a eu le triste devoir de les détromper : « Non. C’est un ouvrage9 écrit d’après Lovecraft. »

Depuis si longtemps que la réalité dépasse la fiction ; il est réconfortant de voir que la fiction devient réalité.


Francis LACASSIN

       


[1] Le texte intégral de cette lettre figure ci-après, dans L’Art d’écrire selon Lovecraft.

[2] Robert Bloch, ami et correspondant de Lovecraft, est surtout connu du grand public pour le roman qui a inspiré à Alfred Hitchcock son film Psychose.

[3] Spécialiste de l’histoire des religions, partisan de la révolution de 1848, exilé à la suite de la Commune de 1871, Louis Ménard eut pour petit-neveu Jean Galtier-Boissière, fondateur de l’irrévérencieux Crapouillot. Par quel miracle Lovecraft connaissait-il Louis Ménard ?

[4] Nous avons retenu ci-après vingt titres, en un choix légèrement différent de celui fait par August Derleth en 1969.

[5] Très exactement, il s’agit du Liber Evoris, traduit par Gaspard du Nord sous le titre Livre d’Eibon.

[6] Le pseudo-auteur est Friedrich von Junzt.

[7] Le pseudo-auteur est le comte d’Erlette, surnom que Lovecraft donnait à August Derleth en raison de ses lointaines ascendances françaises.

[8] Le surnom que Lovecraft donnait à Clark Ashton Smith dans sa correspondance.

[9] Le Necronomicon d’Abdul Alhazred, ouvrage collectif dirigé par George Hay, Belfond, 1979.