Paul VERLAINE


 

 

 

 

Dans les Limbes


(1894)

 

 

 

 

 

     Préface

I.   Je vis à l'hôpital

II.   Hélas ! tu n'es pas vierge

III Ô tes manières

IV Bonjour

V.   Tu m'as donné

VI Le lieu des adieux

VII Aux tripes d'un chien pendu

VIII. Voilà bien

IX.   Des méchants

X.    Ils ont rampé

XI.   Ô tu n'es pas une savante

XII Oui tu m'inspires

XIII.  J'ai dit jadis

XIV.  C'est fait littéralement

XV.   Je blasphémais

XVI Hélas ! je crains fort

XVII. Un fiacre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface.

 

Ce livre est le dernier d'une série qui a assez duré pour le calme même de l'auteur, pour sa conscience littéraire et l'autre aussi.

On remarquera toutefois que le ton de : Dans les Limbes, est moins, beaucoup moins vif que celui des Chansons, des Odes et des Élégies. C'est bien l'apaisement du soir. Le poème finit par un dilemme que se pose l'auteur. Sera-t-il heureux, enfin, oui ou non ?

Eh bien, à travers mille ennuis, hésitations, jusqu'à la maladie qui s'en mêle, il lui semble que oui (1) Donc, il doit se taire maintenant et revenu par quel tour imprévu à de bonnes idées, ses vers proches, Varia, témoignent d'un grand changement pour le mieux, et d'un long, lent, mais sûr retour là où sonnent les cloches fidèle, -l'Angélus oublié se souvient-dans le soleil couchant, mais encore glorieux.

D'ailleurs, je suis pour le moment tout à mon « Vive le Roy ».

P. V. Hôpital Broussais, 3 juillet 1893.

 

(1) L'événement l'a trompé ou détrompé. Ce ne serait pas la première fois quant à ce qui le concerne, et d'ailleurs il ne serait pas le seul
                     homme dans ce cas. Mais qu'importe à l'art ? (P. V.)

 

 

 

 

I

 

Je vis à l’hôpital comme un bénédictin

Des vrais bons temps, faisant mon salut en latin,

Docte, pieux, ça va de soi, mais plutôt, dame!

D’octe: l’on est bénédictin en Notre-Dame

D’abord, après le père Éternel et Jésus,

Ensuite en saint Benoit, conformément aux us;

Puis, humblement, fils doux et soumis de l’Église,

Mère très tendre en l’érudition permise.

Mais l’instant attendu survenant, on se prend

Ou plutôt se reprend à ne songer qu’au grand

But, le ciel par Benoît. Jésus et Notre-Dame

Dans le Père Éternel qui, si bon, nous réclame.

Ici, je fais des vers, de la prose, et de tout

Pour toi, chérie, pour toi seule, et fort jusqu’au bout,

J’attends, quand ma journée est faite, ta venue

Et tu viens, puissante et souriant, devenue

Une apparition presque à mon cœur tout coi,

Tout extasié,

Car Notre-Dame, c’est toi.

Décembre 1892.

 

 

 

 

 

 

II

 

Hélas! tu n’es pas vierge ni

Moi non plus. Surtout tu n’es pas

La Vierge Marie et mes pas

Marchent très peu vers l’infini

 

De Dieu; mais l’infini d’amour,

Et l’amour c’est toi, cher souci,

Ils y courent, surtout d’ici,

Lieu blême où sanglote le jour.

 

Ils y courent comme des fous,

Saignant de n’être pas ailés;

Puis s’en revienne désolés

De la porte fermée à tous

 

Espoirs certains, et résistant

À tels efforts pour tenn voir

En plein grand jour par un beau soir

Mué tôt en nuit douce tant!

 

Ah! Limbes où non baptisés

Du platonisme patient

Vont, pitoyablement criant

Et pleurant mes désirs brisés.

 

Décembre 1892.

 

 

 

III

 

O tes manières de venir! J’y mets du mien

Aussi, mais toi, que c’est gentil quand c’est du tien!

Oui, tes manières de t’y prendre pour venir

Me voir et m’étonner à ne plus en finir.

C’est tous les jours et du charmant et du nouveau.

Sans cesse en équilibre et jamais de niveau.

Hier je te voyais, derrière mon palier,

Descendre vivement le premier escalier

Pour remonter le mien de ton pas net et preste

M’apercevant alors, quel prompt, quel joli geste

De sembler retourner, pour ne faire que mieux

Et mon plaisir et mon bonheur de pauvre vieux

Encore vert en me sautant si fort, exprès,

Au cou, que j’en palpite très longtemps après

D’un tel bonheur, et, sarpejeu! de quel plaisir!

 

Aujourd’hui, comme tu tardais, moi de saisir

Ma plume, et la laissant débridée, et tournant

Le dos à la porte d’entrée, ô l’étonnant

Aspect, de travailler pupitrant mon lit même,

Encre, buvard, papier tout à quelque poème,

Quand soudain je sens un baiser comme un acier

Que, traîtresse, en mon cou tu plonges tout entier;

Et moi, je te le rends sur le cou par devant

Au lieu de par derrière ainsi qu’auparavant.

Question de position, — gosse, gamin —

Demain ce sera mieux encore, après demain

Mieux encor.

Ô petits, bonheurs de mon malheur!

C’est peut-être après tout ce qu’il est de meilleur,

Et j’oublie en ces jeux la volupté brutale,

Bonne certes, mais moins, qui sait? que l’idéale.

 

 

 

 

 

 

IV

 

TOI

Bonjour.

 

MOI

Bonjour Chéri!

 

TOI

Bonjour Chéri! J’arrive de bonne heure, pas?

 

MOI

Pas trop.

 

TOI

Pas trop. Tu n’es jamais content.

 

MOI

Pas trop. Tu n’es jamais content. C’est vrai, là-bas

On fait queue et c’est long. Puis aujourd’hui l’on fouille,

Je sais, jeudi! Ça prend du temps.

 

TOI

Je sais, jeudi! Ça prend du temps. Et l’on farfouille

Et l’on trifouille, et toi, tu bafouilles. Le mieux,

Pour éviter tout ça, serait, mon pauvre vieux,

Moi, ne plus venir ni jeudi ni dimanche.

Tiens, au fait, de ne plus venir du tout, bath flanche !

 

MOI

Méchante !

 

TOI

Méchante ! Et comment va !

 

MOI

Méchante ! Et comment va ! Mieux.

 

TOI

Méchante ! Et comment va ! Mieux. Tant pis, l’Infernal !

 

MOI

Mieux depuis que tu es là.

 

TOI

Mieux depuis que tu es là. Zut avec ton banal,

Ton vulgaire «depuis que tes là».

 

MOI

Ton vulgaire «depuis que tes là».Cest que, cest que...

 

TOI

C’est que : cest que, tu mas lair... cest que... Zut !  avecque

Tes boniments toujours les mêmes.

 

MOI

Tes boniments toujours les mêmes. C’est mon cœur

Qui parle. O oui !  Toi pas là, je meurs de langueur.

 

TOI

As-tu fini?

 

MOI

As-tu fini ? Pourquoi toujours dure?

 

TOI

As-tu fini? Pourquoi toujours dure? Eh, je blague !

T’es bête, quand je ris, tu geins, toi, t’as du vague

À l’âme. Que c’est drôle !  Un homme comme toi

Qu’on dit spirituel, très bête auprès de moi.

 

MOI

Tiens, devant toi, j’ai comme peur...

 

TOI

Tiens, devant toi, j’ai comme peur...Je suis si belle?

Pour changer, tu reçois, dis, un tel, une telle,

Une telle, un tel, tu sais que je te défends

Absolument de les recevoir et te rends,

S’ils viennent, responsable, et, pour ta pénitence,

Tu ne me verras plus jamais.

 

MOI

Tu ne me verras plus jamais. J’...

 

TOI

Tu ne me verras plus jamais. J’... Ô rouspétance

Détestable !  Ne réponds pas et fais le mort.

Je ne veux pas ici de ces gens-là.

 

MOI

Je ne veux pas ici de ces gens-là. D’accord,

Là, j’obéis,

 

TOI

Là,  j’obéis, bien sûr ?

 

MOI

Là, j’obéis, bien sûr? Oui.

 

TOI

Là, j’obéis, bien sûr ? Oui. Cette femme ignoble,

Je lui ferais une conduite de Grenoble

Telle qu’elle s’en souviendrait en Paradis !

Quant aux autres...

 

MOI

Quant aux autres... Je les consigne, je te dis.

 

TOI

C’est qu’avec toi je suis toujours sur le qui-vive.

T’es gentil quand moi là, moi pas là, tout arrive !

Monsieur fait son fendant, il se laisse mener.

Il dit du mal de moi...

 

MOI

Il dit du mal de moi... Çà, non !

 

TOI

Il dit du mal de moi...Çà, non ! Va donc crâner !

Mais assez — t’es mignon — de mines furieuses.

Embrasse... Et causons de choses plus sérieuses.

 

 

 

 

V

 

Tu m’as donné, non point à tort,

Mais certes avec juste raison,

Ce surnom d’infernal, c’est fort

Bien; n’as-tu pas toujours raison?

 

En effet, malgré la sincère,

Plus pur sincère, entière amour,

Que je te voue et tout entière,

Sincère que soit cet amour.

 

Mon caractère diabolique

Parfois ne sait pas abaisser

Un orgueil vraiment babélique

Qui, lui, ne veut pas s’abaisser.

 

Ah! courbe-le, mon caractère,

Piétine-le donc sous le tien:

Mon cœur, t’est là pour partenaire.

Mon âme est là pour ton soutien.

 

Mon cœur qui t’a donné ma vie,

Mon âme dont tu tiens les sceaux!

Pardon pour mes péchés d’envie,

De colère, et tous crimes sots.

 

D’ailleurs je les expie assez

Toutes ces mes infractions

Loin de toi, sauf en laps pressés,

Par de telles privations!

 

 

 

 

VI

 

Le lieu des adieux (pas éternels), — la saison

Dernière était au coin de la basse maison

Tout rouge — la tuile et la brique y fourmillent

(Vis-à-vis le gazon bordé de camomille)

Qui sert de local à des services divers.

Là l’heure ayant sonné de son timbre pervers,

Nous enjoignant de nous séparer tout de suite,

Hélas! avant qu’hélas! tu ne prennes la fuite,

Je t’embrassais si fort que toi tu ne pouvais

T’empêcher de rire aux éclats, et ne savais

Pour lors me refuser un baiser sur la bouche,

Un gros, frais, long baiser partagé, puis, farouche

Pour la forme — c’était presque en public, des yeux

Pouvaient nous voir, en malins, ou pics, officieux,

Des langues bavardes, et quel scandale! et leste,

Cruellement, tu me quittais, instant céleste

Et diabolique, avec ces mots: «Je ne viens plus.»

Car, sachant bien que tu viendrais, irrésolus

Toutefois, mes désirs fous tantôt ivres d’ire

Et de larmes, tantôt pleins d’espoir à ton dire,

Se souvenant de la chère intonation

Et de la gentiment taquine intention,

Me balançaient dans une fausse inquiétude,

Jusqu’au lendemain, tendre amie au verbe rude.

 

 

 

 

VII

 

Aux tripes d’un chien pendu

Tu m’assimiles parfois.

M’engueulant de cette voix

Idoine à ce propos dû.

 

Tu me dis, robuste et grasse,

Assez souvent, qu’un beau jour

Ce serait si bien mon tour

Que le diable en crierait grâce!

 

Mon tour d’écoper, car tu

Ne te mouche pas du pied

Pour manier comme il sied

La gifle, et c’est ta vertu

 

De n’avoir pas peur d’un homme,

Fût-il fort comme un millier,

Et ton geste familier

Tu n’en es pas économe...

 

Ainsi nous nous disputons

(Tu me disputes du moins),

Prenant les dieux à témoins,

Sacrant, jurant, puis battons

 

En retraite l’un vers l’autre

Après tel combat fatal,

Distraction d’hôpital,

Bonne fille et bon apôtre.

 

En retraite, oui, nous battons

L’un vers l’autre et nous baisons

Sur la bouche et ces façons

Je les aime encor mieux que des coups de bâtons.

 

Décembre 1892.

 

 

 

 

 

VIII

 

Voilà bien le déjà quantième jour de l’an

Que tu me vois ici: le premier c’était en øøø

Ah! mon amour est vieux déjà de plus d’un lustre;

Et comme un qui s’accoude à même tel balustre

Et paresseusement resonge aux biens, aux maux,

Aux insignifiants événements, faits, mots,

Pensers, de cette part quelconque de sa vie,

Ainsi, moi, je soufre à nouveau colère, envie,

Trahison: je jouis après des jours, des jours

Et des jours et des jours et des bonnes amours

Et des espoirs remplis jadis, et de la vie

Enfin! et malgré trahison, colère, envie!

 

Mais de tous ces memoranda le meilleur c’est

Toi, quand ta forme, aimée à l’infini, glissait

D’un pas léger malgré la majesté du buste

Vers moi tout rassuré dès lors par ta voix, juste

Au point par ma langueur loin de toi, douce voix,

Divine voix dont les gaîtés sont des pavois

Où trônent mes désirs triomphals en cette heure.

La voix s’envole, mais le souvenir demeure.

 

1er  janvier 1893.

 

 

 

 

 

IX

 

Des méchants, ou, s’ils aiment mieux, des indiscrets

Sinon des envieux que je pardonnerais,

S’ils ne te faisaient pas, bon chéri, de la peine,

Tant leur manège est nul, tant leur malice est vaine,

Ont essayé, même s’efforcent dessayer

À nouveau de nous désunir, d’entrebâiller

La porte à la querelle, au soupçon qui gourmande,

À la colère à qui lors, l’ouvrir toute grande

Et qui rugit avec un couteau dans la main.

 

Honnêtes lagos passez votre chemin.

Comme si ce n’était assez de mes misères,

Des ennuis de partout me griffant de leurs serres

En attendant de m’emporter je ne sais où,

Voici sortir je ne sais quels serpents d’un trou

Pour taquiner mes pieds clapotant dans leurs vases.

Heureusement, amie, ô toi, tu les écrases,

Femme bonne que le mépris arme et défend,

Femme bonne qui me défend comme un enfant,

Femme douce qui me souris, femme sublime,

O ma femme, qui recevra mon souffle ultime!

 

 

 

 

 

X

 

Ils ont rampé jusques ici,

Dans ces limbes où je soupire

Après toi lointaine, ô martyre!

Ils ont rampé jusques ici.

 

Guettant ta venue et l’instant

Propice pour, devant ma face,

T’insulter, limiers sur ta trace,

Guettant ta venue et l’instant.

 

T’insulter, or, c’est m’insulter,

Au centuple, et certes pour ce

Ils auront lieu d’apprendre que

T’insulter, or, c’est m’insulter.

 

Viens, bien-aimée, et, va, vivons

En paix loin du monde imbécile:

«La vie est là, simple et tranquille».

Viens, bien-aimée, et, va, vivons!

 

 

 

 

 

XI

 

Oh! tu n’es pas une savante

Et je t’en félicite fort,

Et je t’en loue et je t’en vante,

Et qui me censure il a tort,

 

Car ta finesse toute nue

Sans vains mots et sans gestes faux,

Car ta ruse mieux qu’ingénue,

Car ta rouerie aux plans nouveaux,

 

Car jusqu’à ta «méchanceté»,

Comme ces bons pantes-là disent,

Nous défendent de leur bêtise...

Ta méchanceté? ta bonté!

 

Car ces vertus d’entre les tiennes,

Me vont mieux, te vont mieux aussi,

Bien qu’on n’en chante pas l’antienne,

Que d’autres fleurant de moisi.

 

Ils disent encore, les gens,

Que tu n’es pas intelligente,

Eux, ce qu’ils sont intelligents,

C’en est une chose touchante.

 

Il parait que tu ne comprends

Pas les vers que je te soupire,

Soit! et cette fois je me rends !

Tu les inspires, c’est bien pire.

 

 

 

 

 

 

 

XII

 

Oui, tu m'inspires, Muse et que non pas Musette !

Philomène et non pas Lisette, Philomène

Telle quelle, « nature », et parbleu ! très humaine

Et très divine aussi, très déesse, mazette !

 

Ma Philomène avait du bon sens dans sa tête

Et de la fantaisie au cœur, de la meilleure

Et du meilleur bon sens, celui qu'à la male heure

Sollicite le mien de bon sens de poète !

 

Ta fantaisie elle est immense, active, ardente,

Gaîté mêlée à de sombre mélancolie.

Quelle chaude gaîté quand ton chagrin s'oublie,

Ce chagrin qui pudiquement rêve en sa tente.

 

Quant à ta bonté, c'est ma vie et c'est mon être

Sans elle je languis clans ma fade ironie.

Par elle je retrouve une aube bénie

Toutes naïvetés où le jour va renaître,

 

Le beau jour baptismal de mon adolescence !

Tu me rends la jeunesse et les belles folies,

Ô muse mienne, ô femme mienne, tu délies

Et ma langue et mon âme.

Ô plus, dis, plus d'absence !

 

 

 

 

 

 

XIII

 

Ô ! l'absence ! le moins clément de tous les maux !

(La Bonne Chanson.)

 

J'ai dit jadis que l'absence

Est le plus cruel des maux,

On s'y berce avec des mots,

C'est l'horreur de la puissance

 

Sans la consolation

Du moins de quelque caresse,

On meurt sans qu'il y paraisse

On est mort, dis-je, et si on

 

Feint de respirer encore,

C'est bien machinalement.

O ce découragement

À voir se lever l'aurore,

 

Or, depuis que dans ces lieux

Je souffre, -dès toi venue,-

Par quelle force inconnue,

Allé-je infiniment mieux ?

 

C'est l'histoire de l'éphèbe

Mourant de la vierge au loin !

Qu'elle arrive et soit témoin,

Comme il nargue et fuit l'Érèbe !

 

Et tant que j'y resterai,

Accours en ce limbe blême

Moi qui déjà t'aime et t'aime,

O que je l'adorerai !

 

 

 

 

 

 

XIV

 

C'est fait, littéralement je t'adore !

On adore Dieu, créateur géant.

Or ne m'as-tu pas, plus divine encore,

Tiré de toutes pièces du néant ?

Dieu que je bénis puisqu'il est le Père

Du moins pour nous faire avec mieux que rien

Toi tu n'avais rien, mais rien pour me faire

Tel que me voici, ta chose et ton bien.

Rien, pas même du limon comme l'Autre.

Je m'étais éventé dans le Pédant

Plus que mort, pas né, brume qui se vautre

Aux fondrières d'un art décadent.

Fantôme perdu dans des fantaisies,

Fantasques, hélas ! moins encor que quoi

Que ce soit qui fût, vacantes, moisies.

Ah ! c'était du propre et du beau que moi !

Tu parus ! Je naquis sous ta prunelle,

Du sang me battit, de la chair me vint,

Par degrés rapides une éternelle

Amour m'investit qui vivait pour vingt.

Amour de latrie et d'idolâtrie

Où s'épura mon pauvre orgueil lettré,

Où la vérité rude, mais chérie

À force de bonté m'a retiré.

Du rêve égoïste et me fait le frère,

Non, le cerf que tu daignes fraternel,

L'esclave de la volonté sévère

À juste titre en son vœu maternel

Presque, puisque tu me diriges, guides,

Protèges encontre le monde, aussi

Contre moi-même, ô trop, que trop rapides

Délices ! Conjugal, ce vœu si tien ! Si

Que je peux dire, moi, que je t'adore,

Toi qui, comme le Créateur géant,

M'as, plus puissante et meilleure encore,

Tiré de toutes pièces du néant.

 

 

 

 

 

XV

 

Je blasphémais Dieu, c'est le Père et le Maître,

Tous deux venons de lui, c'est la source de l'Être

Et je ne t'aime autant que par sa volonté.

Jésus a sur la croix d'avance racheté

Mes péchés -et les tiens, car tu pêches, chérie,

Bien qu'à mes yeux qui te sont toute idolâtrie,

Tes fautes soient encor de justes actions ;

Mais mes yeux ne sont pas des yeux d'ange : prions

Donc qu'il nous soit donné dans la paix que procure

La conscience de bien faire, la foi pure

Et simple, de façon à vivre -saintement ?

Hélas, non ! mais, du moins, gentiment, bontément,

Afin que le prochain qui voit nos calmes joies

Et nos calmes chagrins et nos cœurs plus les proies

Comme autrefois, de ces torts affreux et cruels,

S'édifie, à défaut, nous laisse à nos réels

Soins d'être heureux seuls et nous imite... à distance.

Vive, oui, n'est-ce pas, vienne cette existence !

 

 

 

 

 

 

XVI

 

Hélas! je crains fort pour nous deux

Avec nos fichus caractères,

Des avalanches, des cratères

Mieux que fous, pis que hasardeux.

Un zeste de raison nous reste

Pour prévoir et, par conséquent,

Pour aimer et chercher le qu'en-

Dira-t-on, et : zut pour ce zeste !

Grasseye en gamin de Paris

Ce notre caprice moins bête

Encor que méchant quoique honnête,

Et qui fait tout de nos esprits.

Soit, plus de bride, à l'aventure.

Liberté, libertas, et, sans

Davantage ennuyer nos sens

De réserves contre nature,

Allons-y d'une noce en tout,

L'amour, l'ivresse et tous les vices

Amusants, et tous les sévices,

Rendons-nous-les dès mis en goût.

Tous les services aussi, folles

Caresses et coups bien tapés,

Défonçons tous les canapés.

Toutes les querelles frivoles

Et cruelles, payons-nous-les !

Bécotons-nous, puis tue, assomme !

Montre-toi femme, je suis homme,

Griffe, je cogne. O pleurs salés,

Cris, jurons ! et ô tendres plaintes,

Sueurs dives, salives bien !...

Or, mettant, du tien et du mien,

L'un dans l'autre sans plus de craintes

D'en mal finir, lâche souci,

Bah, vivons tels quels, car le pire,

Pour moi du moins, serait de dire

Un jour : elle n'est plus ici !

Si l'on doit vivre mal ensemble,

Et bien, vivons mal ensemble, ou

Mourons ensemble, car, seul, où,

Comment vivre sans toi ? J'en tremble.

Ainsi, sur mon lit d'hôpital

Je m'agite en propos stériles.

Là ! mes rêves, dormez tranquilles,

Elle va venir, c'est fatal,

C'est écrit, c'est la destinée !-

Et, comme elle est toute bonté,

La voici dans sa majesté

De reine mienne ramenée.

 

 

 

 

 

XVII

 

Un fiacre, demain, à huit heures

Du matin, nous emportera

Tous deux bien loin de ces demeures

Devers tous les et cætera

De la vie enfin reconquise,

Bonheur, malheur, et toi toujours !

Car tu m'es la fête promise

Ou le saut aux abîmes sourds.

Cette fois comme les dernières

Tu me jures bien d'en finir

Avec tes mœurs aventurières

Et de ne plus y revenir.

Est-ce encore de la faiblesse

Ou pressentiment de ma part ?

Il me semble que ta promesse

D'aujourd'hui d'un cœur loyal part,

Pourtant tes yeux noirs, ô ma brune,

De leur regard méchant et bon,

Mystérieux comme la lune,

Ne me disent ni oui ni non,

Et le sourire qui te pare,

Parfois semble avoir hésité

Entre une malice barbare

Et la naïve gaieté.

Si tu savais ce que je souffre

Dans ce misérable suspens,

Me balançant des cieux au gouffre,

Du gouffre morne aux cieux flambants,

Des cieux flambants de toutes joies

Au gouffre plein d'ombre et de mal,

Tu pitoierais -et tu pitoies ?

Ce pauvre vieux dit l'Infernal.

Qu'importe, allons ! ô toi le maître

Et la maitresse. Il est demain,

L'heure a sonné, vite au Peut-être

Dont ton caprice est le chemin.