Paul VERLAINE


 

 

 

Épigrammes


(1894)

 

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

XIX

X

XI 

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

Remis de ses émotions
Ce livre est sûr de mal plaire
Lourd comme un crapaud, léger comme un oiseau
J'ai fais un vers de dix-sept pieds
Mon âge mûr qui me grommelle
Après les chants d'église et les airs militaires
Il ne me faut plus qu'un air de flûte
Ton illogisme vainqueur
Être tout de beauté, tout de bonté
C'est le conflit, c'est le contact 
La ville que Vauban orna d'un beau rempart
On finit par s'habituer
Quand nous irons, si je dois encore la voir
J'ai beau faire la paix partout
Quand tu me lis une histoire
Les Salons, où je ne vais plus
Grâce à toi je me vois le dos
Car, après tout, l'amour n'y pensons plus
C'est la bonté naïve et rude un peu
J'ai fait jadis le coup de poing
L'Incompréhensibilité
Schopenhauer m'embête un peu
Tête de Pipe
Au bas d'un Croquis
Sur un portrait de Lamartine
Sur dn exemplaire des « Odes Funambulesques »
À propos d'un des plus beaux vers de Catulle Mendès
Sur un exemplaire des « Fleurs du Mal »
Après tout, si tu fus Heureux
Ces quelques vers, Libelle Imbelle

 













I

1
 
Remis de ses émotions, 
N'ayant gardé des passions 
Que de la force et de la ruse, 
Le poète à présent s'amuse... 
Il jouira du beau, du bien, 
S'enquêtant de tout et de rien... 
Pourvu que tout soit quelque chose 
Et que rien au bout ne s'oppose, 
Au but qu'il poursuivait jadis 
Avec des clans d'Amadis, 
Vers quoi désormais il chemine, 
Bon chanoine en de chaude hermine, 
Chanoine du Parnasse, un peu 
Sceptique envers l'un peu vieux dieu, 
Ce but qui serait d'enfin vivre 
Sinon encor tout à fait ivre 
Comme autrefois, du moins repu 
Point trop, grands dieux ! mais ayant bu 
De l'eau qu'il faut à la « Fontaine 
Poétique », pour la lointaine 
Ou prochaine mort qu'il faudrait 
Être consolée en secret.



2
 
Oui, voir, entendre avec assez.
De sang frais et dit bon sens plein,
Ne plus souffrir, câlin, malin,
Félin, que des chagrins passés.
Se nicher de tout souci
Sauf de tel que l'Église enjoint,
Mettre sa conscience au point
Pour écrire ce livre-ci.


3
 
Il faut toujours être meilleur 
Que l'homme que l'on voudrait être 
Et qu'on souhaite de paraître, 
Dans l'enthousiasme et dans l'heur 
De la vertu sans cesse accrue, 
Tandis qu'en bas la vanité 
D'une trop vraie humanité 
Se sent par degrés disparue... 
Certainement, le Sage doit 
Aimer en outre, même hostile, 
Môme affreuse, même inutile, 
La destinée oit Dieu le voit 
Se perfectionner sans cesse 
Par l'effort désintéressé 
D'un coeur enfin débarrassé 
De toute l'ancienne bassesse 
Mais dans l'enthousiasme et l'heur 
D'être meilleur encore que d'être 
Celui qu'on veut être et paraître, 
Il faut toujours être meilleur.


4
 
Les extrêmes opinions 
Qu'hier encor nous pratiquâmes 
Et qu'aujourd'hui nous renions 
Sont pourtant de nos pauvres âmes 
La vie et peut-être l'honneur, 
La vie en fleur, l'honneur en flammes. 
Le siècle et son train suborneur 
Nous corrompent si vite ensuite 
Qu'on n'en sait rien, par un bonheur. 
On se blase, l'on se croit quitte 
De tous devoirs et de tous droits. 
C'est affreux d'oublier si vite 
Ce que tu veux, ce que tu crois ; 
Pour quelle triste insouciance ! 
Ah ! Dieu, plutôt sous Votre croix, 
Satan, plutôt, par la science, 
Les grandes erreurs de jadis 
Ou l'ignorante confiance 
Quand j'aspirais au Paradis.  




5

J'étais naguère catholique
Et je le serais bien encor...
Mais ce doute mélancolique !
Républicain fut le décor
Où mon esprit joua son rôle,
Mais celte flèche en plein essor !
J'essayai de tout, et c'est drôle
Comme cela lasse, à la fin,
De changer son fusil d'épaule
Sans cible humaine ou but divin !



6

Bah, résume ta vie 
Dans l'art calme et dans l'heur 
Du Bien qui te ravit 
Et du Beau qui ne leurre.







II

1
 
Ce livre est sûr de mal plaire 
Aux trop jeunes d'entre vous, 
Mais peut-être il sera doux 
A tel aussi que tolère
Son âge encor parmi nous.
J'y formule mes idées
En termes à point précis
Pour les gens enfin rassis
Et las de choses tentées
Dans un jadis indécis.
De mots assez lapidaires
Dans le cas de mon désir
J'aurais bien voulu saisir
Et fixer en salutaires
Sentences mon déplaisir
Et mon plaisir devant telle
Ou telle chose à mon choix.
Goethe le fit, et je crois
Pouvoir, son oeuvre immortelle,
La réduire en tapinois,
En sourdine, à ma manière
Selon mon temps et mes us
Et mes coutumes élus
En forme d'avant-dernière
Ou dernière fin, sans plus...
Le poète qu'il faut être
Et que j'ai, dit-on, été
(Le suis-je, dites, resté ?)
Craint de ne plus le paraître,
- Cas terrible, en vérité ! -
Dès qu'il se sent moins sincère
Que par trop judicieux.
Las ! que c'est de tourner vieux !
La prudence est nécessaire :
Qu'être dupe valait mieux !


2

J'admire l'ambition du Vers Libre, 
- Et moi-même que fais-je en ce moment
Que d'essayer d'émouvoir l'équilibre 
D'un nombre ayant deux rythmes seulement ? 
Il est vrai que je reste dans ce nombre 
Et dans la rime, un abus que je sais 
Combien il pèse et combien il encombre, 
Mais indispensable à notre art français 
Autrement muet dans la poésie 
Puisque le langage est sourd à l'accent. 
Qu'y voulez-vous faire ? Et la fantaisie 
Ici perd ses droits : rimer est pressant. 
Que l'ambition du Vers Libre hante 
De jeunes cerveaux épris de hasards ! 
C'est l'ardeur d'une illusion touchante. 
On ne peut sourire à leurs écarts. 
Gais poulains qui vont gambadant sur l'herbe
Avec une sincère gravité !
Leur cas, est fou, mais leur âge est superbe.
Gentil vraiment, le Vers Libre tenté !


3
 
Après tout, ils ont sans doute raison,
Puisque notre vie est aux trois quarts faîte ;
C'est à nous de leur céder la maison,
En nous réservant toutefois le faîte.
La, jeunesse, hélas aime à triompher.
Nous fûmes aussi triomphaux et, jeunes,
Sans plus qu'eux de pente à philosopher.
Bah, qu'ils aient la faim, nous aurons les jeunes.
Qu'ils gardent Ibsen ! Nous, c'était Hugo.
Qu'ils soient tant et plus, nous restons les mêmes,
N'étant pas trop vieux, n'allons tout de go
Pas encor songer aux plongeons suprêmes.
Laissons-les grandir. Leur art mûrira :
Ils ne viennent que d'entrer dans le temple,
Et notre mort pleurée approuvera
Ceux à qui nous avons donné l'exemple.







III 
A Edmond de Goncourt. 
Lourd comme un crapaud, léger comme un oiseau
Exquis et hideux, l'art japonais effraie
Mes yeux de Francais dès l'enfance acquis au
Beau jeu de la Ligne en l'air clair qui l'égaie.
Au cruel fracas des trop vives couleurs,
Dieux, héros, combats, et touffus gynécées,
Je préférerais, d'entre les oeuvres leurs,
Telles scènes d'un bref pinceau retracées.
Un pont plie et fuit sur un lac lilial,
Un insecte vole, fine fleur vient d'éclore,
Le tout fait d'un trait unique et génial.
Vivent ces aspects que l'esprit seul colore !
Si je blasonnais cet art qui m'est ingrat
Et cher par instants, comme le fit Racine
Formant son écu d'un cygne et non d'un rat,
Je prendrais l'oiseau léger, laissant le lourd crapaud dans sa piscine.







IV
J'ai fait un vers de dix-sept pieds !
Moréas, ne triomphez pas,
Vous, de tous les chers émeutiers,
Le seul dont j'aime les ébats,
Dont j'aime et dont j'admire l'heur
Dans la pensée et dans les mots
(Les autres, oui, j'admire leur
Bravoure, mais c'est tout mon los).
Mon vers n'est pas de dix-sept pieds,
Il est de deux vers bien divers,
Un de sept, un de dix. Riez.





V 
A William Heinemann. 
MON âge mûr qui ne grommelle
En somme qu'encore très peu
Aime le joli pêle-mêle
D'un ballet turc ou camaïeu
Ou tout autre, fol et sublime
Tour à tour comme en même temps
Surtout si vient la pantomime
S'ébattre en jeux concomitants,
Jeux de silence et de mystère
Que la musique rend déjà
Plus muets, et dont l'art va taire
Mieux le secret, qu'il ne lâcha
Qu'à l'oreille de Colombine
Ou de l'indolente Zulmé :
Pour l'amant, qu'il se turlupine
Donc à tort ! Puisqu'il est l'aimé !
La jalousie, - un sultan sombre
Et piteux sous l'or du caftan,
Scaramouche tout noir clans l'ombre,
Ou tel splendide capitan,
Se démène parmi les danses 
D'épithalame et de joyeux 
Pourchas légers entre les denses 
Ronds de jupe essorés aux cieux, 
Plaisirs des yeux, plaisirs de tête 
Qu'un vif orchestre exalte encor, 
Donnez au vieillissant poète 
L'illusion dans le décor. 






VI 
« ...l'orgue de Barbarie ! » 
P. V.
A Octave Mirbeau. 
APRÈS les chants d'église et les airs militaires
Plus près d'être pareils qu'on ne croit en effet,
Les uns vous pénétrant de délices austères,
Les autres, feu puissant, clair, pur, dans les artères,
Dès le premier soupir jusqu'au dernier chevet,
Après, dis-je, ces deux entières préférences,
Ce que j'aime parfois en fait de bruit humain
C'est l'instrument qu'un pauvre éveille sous sa main,
Bruit humain, fait de cris et de lentes souffrances
Dans le soleil couchant au loin d'un long chemin,
Rue ou route, emplissant la banlieue et la ville
De son chant toujours triste en dépit du morceau :
Est-ce espoir qui s'endort, est-ce révolte vile ?
Ah ! plutôt n'est-ce pas l'escorte qui défile
Des rêves, revenus de la tombe au berceau
Et qui vont du berceau retourner à la tombe,
Sans fin, sans lieu, soleil couchant jamais éteint,
Rue ou route qu'un horizon d'automne étreint,
Perpétuel, heure arrêtée, âme que plombe
Et surplombe un ennui qu'on ignore et qu'on craint.






VII 
A Francis Poictevin. 
IL ne me faut plus qu'un air de flûte,
Très lointain en des couchants éteints.
Je suis si fatigué de la lutte
Qu'il ne me faut plus qu'un air de flûte
Très éteint en des couchants lointains.
Ah, plus le clairon fou de l'aurore !
Le courage est las d'aller plus loin.
Il veut et ne peut marcher encore
Au son du clairon fou de l'aurore :
C'est d'un chant berceur, qu'il a besoin.
La rouge action de la journée
N'est plus qu'un rêve courbaturé
Pour sa tête encor que couronnée,
Et la victoire de la journée
Flotte en son demi-sommeil lauré.
Femme, sois à ce héros qui bute
D'avoir marché sans cesse en avant,
L'huile sur son corps après la lutte,
- Plus du clairon fou : la molle flûte !
La paix dans son coeur dorénavant.






VIII
Ton illogisme vainqueur 
Mène, où ça ? ma pauvre barque, 
Je suis les lois d'un monarque 
Plus fol encor que mon coeur. 
Mais j'ai ratiociné 
Tant que je finis par croire 
A de l'art conjuratoire 
Et que je suis destiné. 
Cette chance et ce guignon 
Qui se disputent ma vie, 
Sont-ce, en la route suivie, 
L'ange ou le faux compagnon, 
Ou tout simplement mon tort 
Propre et l'incertain moi-mème ?... 
Bah ! que ma règle suprême 
Soit nous, discors ou d'accord !






IX 
A Henri Bauër. 
Etre tout de beauté, tout de bonté, 
Été naïf, vouloir l'être resté ; 
Contempler et jouir comme de soi 
Non sans une espèce de quant à moi ; 
Se fier à la pente naturelle 
Avec peut-être peu compter sur elle ; 
Falloir, de par un pur devoir à rendre, 
Ce devoir, néanmoins y condescendre ; 
Se sentir maître, au fond, de l'action, 
Après, pourtant, telle étroite option, 
La tâche est douce, elle est bien rude aussi, 
Couronne d'or, immortelle et souci, 
Sceptre de diamants couleur de larmes, 
Grandeur, belles, oui, mais imbelles.armes, 
Lois qu'on va dicter, mais plutôt en rêve ! 
Voir se noyer ses vaisseaux de la grève, 
Amiral dont la mer n'a pas voulu 
Et qui l'a déposé sur le rivage 
Inattendu de quelque île sauvage 
Pour le régal de l'habitant goulu.







X 
A Francis Magnard. 

C'est le conflit, c'est le contact,
Point, hélas ! dans le sens exact
De l'acception militaire.
Non, le contact avec la gent
D'airs faux et d'hypocrite argent
Et tout ce dégoût qu'il faut taire.
On est fier : encor il faut bien,
Pour équilibrer son maintien
En face d'une telle vie,
Ne point paraître ce qu'on vaut,
Trop : il faut bien, pas trop ne faut.
Le juste milieu nous convie.
On fut jeune et l'on l'est encore,
Coeur de diamant, âme d'or
Pur et dur, un trésor à prendre...
Mais par qui ? pour qui ? Que non pas !
On ne l'aura pas sans combats
Ce trésor qui n'est pas à vendre.

C'est le contact, c'est le conflit 
Dans le sens, pur alors, qu'on lit 
Sur l'or lucide des batailles. 
Fi des faciles compromis ! 
Vivent de dignes ennemis 
Pour d'honorables funérailles !







XI 
A François Coppée. 
La ville que Vauban orna d'un beau rempart,
De ceux qu'on démolit chez nous pour la plupart
En y campant dessus industrie et culture
Au lieu de la vivace et profonde verdure
Avec ses murs moins hauts que les hauts peupliers
Le long du ruisseau clair aux bouillons familiers,
La ville a l'air, depuis qu'elle est ainsi châtrée,
Tout autre. Ce n'est plus la tourelle échancrée ;
Le grand beffroi dit l'heure, on croirait, pour ailleurs ;
Tambours et clairons ont comme des sons railleurs
De ne plus avoir un écho pour leur répondre ;
Et le soleil couchant, quand dans l'or il s'effondre,
Pleure du sang de n'ouïr plus, les soirs d'été,
Monter vers lui l'air sombre et gai répercuté.







XII

1
 
On finit par s'habituer 
A la trahison de la femme : 
La vie est faite de la trame 
Qu'elle tisse pour nous tuer. 
Après un temps d'apprentissage 
On ne saurait plus s'en passer ; 
D'abord on s'escrime à ruser, 
Puis c'est la fatigue, - et l'usage. 
La colère cède à l'ennui 
Qui fait bientôt place à la presque 
Indifférence moins grotesque 
Que tel transport qui nous a nui. 
Puis la confiance charmante 
Revient, avec le correctif 
D'à son tour se rendre fautif 
Et de tromper aussi l'amante 
Qui vous pardonne s'il lui plaît. 
Mais tout cela c'est pitoyable ! 
Il n'y a guère que le diable 
Pour profiter d'un jeu si laid. 
Bah ! mieux vaudrait sans tant d'embage
Se fermer, sans plus biaiser,
Les yeux d'un mutuel baiser.
Car le plus fin c'est le plus sage.


2

Ou plutôt vieux comme je suis
Ou comme je commence à l'être,
Il me siérait moins, tant c'est depuis !
D'évoquer les anciens déduits
Que de penser au grand Peut-être.
La mort qui n'est pas loin de moi,
Moins loin que tant de coeurs en fuite,
Elle est fidèle, elle a ma foi,
J'ai la sienne. Oh ! mourir plus vite
Que de cette vie au souci
Perpétuel, sale besogne,
Noire bourrelle sans merci
Qui vous flatte et vous trompe aussi.
- Vite au charnier, vieille charogne !


3
 
D'autant plus vite que ta souffrance 
Peut-être a suffi pour expier 
Tels torts menus que t'ont fait payer 
La Femme, - et tout ! pour plus d'assurance. 
Et l'on verrait, lors, l'ancien pêcheur 
Conformément aux seules Promesses 
Se reposer ès saintes liesses 
De tant de mollesse et de langueur.







XIII
Quand nous irons, si je dois encor la voir, 
Dans l'obscurité du bois noir, 
Quand nous serons ivres d'air et de lumière 
Au bord de la claire rivière, 
Quand nous serons d'un moment dépaysés 
De ce Paris aux coeurs brisés, 
Et si la bonté lente de la nature 
Nous berce d'un rêve qui dure, 
Alors, allons dormir du dernier sommeil ! 
Dieu se chargera du réveil.







XIV
J'ai beau faire la paix partout, 
Dans ma vie ainsi qu'en mon âme, 
Beau vouloir me tenir debout, 
Fort d'un équilibre où la femme 
Et l'homme ont la meilleure part, 
Grâce au bon Oubli, seul dictame, 
Seul népenthès et seul départ 
D'avec l'atrocité du monde 
Sous sa céruse et sous son fard ; 
Une inquiétude profonde 
M'agite en douloureux transports 
Entre le sublime et l'immonde : 
- Deux écueils, Seigneur, ou deux ports?  







XV
Quand tu me lis une histoire
Empruntée aux « Faits Divers »,
Je me refuse à la croire -
Le monde est-il si pervers ?
Les gens sont-ils si sublimes ?
(J'en conviens, moins fréquemment)
Tu lis ou plutôt tu limes
Et ce m'est un agrément
Alors qu'à mon tour je lime,
En travail d'un vers subtil,
D'ouïr, marquant mètre et rime,
Ce martellement gentil,
Et puis encore ce que j'aime
Dans ces récits fabuleux
C'est d'être fabuleux même,
Contes noirs ou contes bleus.
C'est ainsi que sous la lampe
Passent les heures du soir...
La nuit s'est faite : je rampe
Me coucher, las de m'asseoir.







XVI
 
1

A Léon Deschamps. 

Les salons, où je ne vais plus,
M'ont toujours fait, pétards, fusées,
Etrons de Suisse, soleils, flux
Et reflux de mises osées,
Traînes, pompons, rubans, volants,
(Las ! quoi ! pas de décolletage ?)
L'effet de feux mirobolants
D'artifice et d'art ! - avantage
Précieux, mais où les talents ? 


2
 
Il y en a beaucoup, je crois
Mais je préfère les Musées,
Calmes et frais Champs-Élysées,
A ces foires de choix du Choix.
Le Génie enfin reconnu,
- Posthumement, il faut le direMais c'est la mode et j'en soupire, -
Du moins ici se montre à nu, 
Qui me console, quant à moi,
D'admirer moins fort les modernes,
Ganache parmi les badernes
Qui m'en Liens à la vieille foi
Du Soleil contre les lanternes. 



3
 
Michel-Ange, Germain Pilon, Puget, Pigalle,
Telle ma statuaire, et rira qui voudra :
En eux j'aime la Force et l'Effort qui l'égale,
Tout en goûtant ailleurs la Grâe, et cætera.
En eux avec la Vie intense, aussi, j'adore
Peut-être mieux, de vrai ! ce précis Incertain,
Et c'est pourquoi de tous nos modernes encore
Je préfère, robuste et mystique, Rodin.


4
 
La Haye. 
Une vache accroupie, un taureau qui se dresse,
Des brebis toutes laine, un berger tout paresse,
Un paysage plat, comme inutile, au fond.
Le taureau, seul, vit, mais comme il vit ! Que lui font
Les bêtes et les gens ? N'a-t-il pas sa femelle ?
Il est fort triplement, et sa corne jumelle
Corrobore un élan qu'il fait mortel s'il faut.
Or, sachant, les combats, le prix que cela vaut,
Des plus paisiblement il s'étire, il aspire
L'air pur où s'alimente et s'assure son ire.


5
Mons. 
Je revois, quasiment triomphal,
La ville où m'attendaient ces mois d'ombres
Mon malheur était lors sans rival,
Mes soupirs, qui put compter leur nombre ?
Je revois, quasiment triomphal,
Ces murs qu'on avait cru d'oubli sombre.
Le train passe, blanc panache en l'air,
Devant la rougeâtre architecture
Où je vécus deux fois en hiver
Et tout un été... sans aventure,
Le train passe, blanc panache en l'air,
Avec moi me carrant en voiture.
Sans aventure, ah ! oui, ces hivers
Et cet été ! D'aventure, aucune !
Moi qui les aime à titres divers,
En plein scandale ou bien sous la lune.
Sans aventure, ah ! oui, ces hivers
Et cet été. ! La morte infortune !

- Ingrat coeur humain ! mais souviens-toi,
Gentleman improvisé qui files.
Mais souviens-toi donc : ici la Foi
T'investit, loin du péché des villes.
Ingrat coeur humain ! mais souviens-toi
Qu'ici la Foi but tes larmes viles.
Le train passe et les temps sont passés,
Mais je n'ai pas oublié la bonne,
La grande aventure, et je le sais
Que Dieu m'a béni plus que personne.
Le train passe et les temps sont passés,
Mais l'heure de grâce reste et sonne.


6
 
Amsterdam.
 
Cette Ronde de nuit qui du reste est de jour,
De quel jour de mystère avec quelle ombre autour ?
Crépuscule du soir ou du matin, qu'importe
A l'oeil charmé du bon ou bien du mauvais tour -
Un tas d'hommes armés sort d'une vague porte
Dans un dessein terrible ou quelque but farceur,
Ce vieux batteur de caisse évoque un franc suceur.
Là-bas tel imprudent agace une arquebuse.
Un fier porte-drapeau derrière lui s'amuse
A brandir du satin jaune et noir sur le ciel.
Et l'enfant-aux-poissons (comme dans Raphaël,
Mais flamande déjà plus que toute une Flandre)
S'effraie et rit, tandis que, las un peu d'attendre,
Les chefs, soie et bijoux, le premier long et sec,
L'autre court et ventru, délibèrent avec
L'air de seigneurs qui n'ont plus grand'chose à se dire.
On s'égaie, on s'étonne, on frissonne, on admire.



7
 
Nascita De Venere.
(Botticelli) 

Vénus, debout sur le plus beau des coquillages,
Aborde, nue, au moins sauvage des rivages,
Ne cachant de son corps avec ses longs cheveux
Que juste ce qu'il faut pour qu'y dardent nos voeux.
Une nymphe, éployant un clair manteau, s'empresse
A vêtir en impératrice la déesse ;
Et deux Vents accourus, beaux éphèbes ailés,
Des cuisses et des bras l'un à l'autre mêlés,
De qui l'un est Zéphyre et dont l'autre est Borée,
Soufflent l'amour divin et la haine sacrée.
Le visage est suavement indifférent,
Comme attendant le culte à venir que lui rend
Toute herbe et toute chair depuis cette naissance,
Et se pare d'une inquiétante innocence.







XVII
À F.-A. Cazals. 
Grâce à toi je me vois de dos 
Et bien plus vraisemblable :
Dans ton croquis, à pas lourdauds,
Je m'en vais droit au diable.
Moi qui, pour la postérité, 
Sur une aile céleste 
Croyais m'envoler, révolté, 
Fatal et tout le reste ! 
- Je m'achemine doucement, 
D'un trot plus ou moins leste. 
Attiré par un double aimant, 
Vers le diable... ou le reste.







XVIII
CAR, après tout, l'amour, n'y pensons plus, 
C'est chimère à notre âge. 
On a fixé des voeux irrésolus, 
On vit calme, on dort sage. 
On n'a plus ces coeurs qu'il ne faut plus. 
Raison et mariage ! 
On perd tranquillement l'illusion. 
On s'attendrit pour cause, 
Et bien rare s'en fait l'occasion, 
Non qu'on tourne au morose, 
Mais c'est vrai qu'on n'a plus l'illusion. 
Crise et métamorphose ! 
D'être heureux très, de par ce procédé 
Du reste involontaire 
Point n'en réponds. (Me l'a-t-on demandé ?) 
Mais c'est dur de se faire 
Très malheureux de par ce procédé : 
S'abstenir et se taire ! 
S'abstenir de désirs, se taire sur 
La joie et la souffrance, 
C'est, croyez-moi, sans doute le plus sûr 
De la nôtre espérance. 
S'abstenir de désirs, se taire sur : 
Paix et persévérance !







XIX
C'est la bonté naïve et rude un peu, 
Le dévouement qui ne marchande ni 
Reproche vif ni pardon infini ; 
C'est l'amitié commencée en le bleu 
D'une amourette orageuse parfois 
Maintenant amitié, dis-je, de choix. 
La vie étant, à la force, à présent, 
Douce plutôt aux coeurs atténués, 
Nous dit : Enfants vieillis, continuez, 
Sens apaisés, coeurs jeunes s'apaisant, 
Et vous verrez, au très proche horizon, 
Poindre et grandir, si bonne ! la raison.








XX 
A Paul Vérola. 
J'ai fait jadis le coup de poing
Pour Wagner alors point au point,
Et pour les Goncourt, plus d'un soir.
Aux Funérailles de l'Honneur
Je me battais avec bonheur,
Comme à celles de Victor Noir.
La Guerre me vit frémissant
Et la Commune bondissant :
Je fus de tous emballements.
Je crois même que Boulanger
M'enthousiasma, pour changer !
Et la Femme donc, dieux cléments !
Aujourd'hui que je me fais vieux,
Je caresse encor de mon mieux
Ces chères chimères du coeur
Et de la tête, - « Et tu fais bien,
Me dit quelque chose d'ancien
Et d'éternellement vainqueur,
« L'âme, c'est la tête et le coeur. »






XXI 
Au Vicomte de Colleville. 
L'incompréhensibilité
Non des doctrines qui sont nulles
Mais de leurs gueuses de formules,
Leur gueux de manque de gaieté,
Leurs plaisirs qui pour moi, bonbomme,
Constitueraient le pire ennui,
L'idéal noir qui leur a lui,
Leurs Èves sans même la pomme,
M'ont éloigné de ces petits. -
Ceux de mon âge meurent, meurent,
Et chez les rares qui demeurent,
L'élite abonde en abrutis.
Quel sort ! C'en serait à se pendre
Si ne me tenait arrêté
L'incompréhensibilité
D'à mon tour pouvoir me comprendre.







XXII 

A Sully Prudhomme. 

Schopenhauer m'embête un peu
Malgré son épicuréisme,
Je ne comprends pas l'anarchisme,
Je ne fais pas d'Ibsen un dieu.
Ce n'est pas du Nord aujourd'hui
Que m'arriverait la lumière ;
Du Midi non plus, en dernière
Analyse. Du centre, oui ?
Non. Mais d'où ? De nulle part, - là !
Rien n'égale ma lassitude :
Laissez-moi rentrer dans l'étude
Du bon vieux temps qu'on persifla.
J'aime les livres lus et sus,
Je suis fou de claires paroles,
J'adore la Croix sans symboles :
Un gibet et Jésus dessus.







XXIII

Tête De Pipe.

A Odillon Bedon. 

C'est une face avec un casque en cône tronqué
Sur le front de laquelle une main mal définie
Au bout d'un bras de rêve a sa poigne en harmonie,
Comme contre la pensée un geste un peu manqué.
Un sein, est-ce le gauche ou le droit ? mais un seul sein,
Pend sous le bras, - battant pour qui ? Près d'allaiter qu'est-ce ?
Et du cône tronqué du casque un panache laisse
Monter parfois dans son allure un coeur sans dessein...


 




XXIV

Au Bas D'Un Croquis.

(Siège de Paris.) 

PAU L Verlaine (Félix Régamey pingebat) 
Muet, inattentif aux choses de la rue, 
Digère, cependant qu'au lointain on se bat, 
Sa ration de lard et son quart de morue. 








XXV
Sur Un Portrait De Lamartine.
 
Interprété Par F.A. Cazals. 

Lamartine, selon Cazals et selon moi,
- D'après une gravure un peu contemporaine,
Érige un buste noir et souple que refrène
La redingote stricte et noble de l'emploi.
Mais le dessinateur a paré, pour l'allure
D'une si juste apothéose d'un tel dieu,
Le fond qui convenait seul à cette figure,
Avec son bras derrière et l'oeil fier, d'un tel bleu
Céleste comme un lac, humain comme un martyre,
Qu'en vérité, blessé d'un trait mortel au flanc,
On dirait d'un vieil aigle en sa gloire et son ire
Dressant sur l'infini son bec dur au chef blanc.







XXVI
Sur Un Exemplaire Des Funambulesques. 
« Clown étonnant, en vérité ! » 
Mais plus admirable poète 
Qui, malgré Pascal, est resté 
L'ange tout en faisant la bête. 
 
 


XXVII
A propos d'un des plus beaux vers de Catulle Mendès.

Lorsque j'étais un tout petit poète en marche, 
En herbe bien plutôt et perdu dans l'espace, 
« Je t'aime ! dit l'essaim des colombes qui passe. » 
Et ce vers fut vraiment ma colombe de l'arche. 






XXVIII
Sur Un Exemplaire Des «Fleurs Du Mal.»
 (Première édition) 

Je compare ces vers étranges 
Aux étranges vers que ferait 
Un marquis de Sade discret 
Qui saurait la langue des anges. 








XXIX

1

Après tout, si tu fus heureux 
D'avoir confiance, c'est bien 
Joli, ça. Le reste n'est rien 
Qu'oubli... vers d'autres buissons creux. 
Bref, elle t'a fait bons visages,
Tous les trois gais et souriants,
Et, de plus, les meilleurs usages
Des trois aux moments bienséants.
Tu lui dois des mercis géants,
Et serais conspué des sages
De n'aimer, après ces passages,
Le plus accueillant des visages,
Le moins farouche des séants,
Et le plus beau des paysages.
- « Je les aime en d'autres visages,
Séants et surtout paysages,
Et je me console céans. »



2
 
« Vieux fou, songe plutôt au jour 
Où tu devras régler ton compte, 
Et surtout, va, sans fausse honte, 
Quitte ces amours-ci pour l'éternel Amour. 
- «Je le veux, et vraiment j'abjure 
La chair blanche et ce noir velours, 
Et j'offre à l'Amour des amours, 
D'un coeur encor tout simple, une ardeur toute pure. » 
 


3
« L'amitié j'y renonce aussi 
En partie : elle est décevante. 
Ne débutant comme servante 
Que pour tourner catin dès son coup réussi. 
« Mon Dieu laissez rentrer en grâce
Un pécheur qui revient de loin !
A moi la tâche, à vous le soin
D'encourager au bien cette âme qui se lasse. 
« J'ai prouvé que je vous aimais : 
J'entends vous aimer plus encore 
Et du soir jusques à l'aurore, 
Et de l'aurore au soir vous servir à jamais. 
« Toutes occupations autres 
Que de vous chercher, je les hais... 
Voyez que je ne mens pas... Mais 
Guidez-moi, que je puisse encore être des vôtres. 









XXX
Ces quelques vers, libelle imbelle,
Commencés chrétiennement
Bien qu'un peu pédantesquement,
En somme font une fin belle.
Après avoir vagabondé,
Malgré de trop strictes promesses,
Dans passablement de prouesses
D'où leur nom sortit galvaudé,
Leur beau renom de vers bien sages
Que d'aucuns voudraient anodins,
Mais encor mieux que trop badins
Ou trop férus en tels passages,
Ils en reviennent, ces vers miens,
Contrits de toutes les manières,
Arborant les seules bannières,
Vexilla regis, en chrétiens.
En pénitents, voeux et pratique
Qui se retirent du démon
Et, débutant par un sermon,
Se parachèvent en cantique...

Fasse Dieu qui voit l'avenir,
A l'auteur de ce petit livre
Qui, lui non plus, ne sut pas vivre,
La grâce aussi de bien finir.